Des sociétés d’État envoient leurs dirigeants dans des cliniques privées

Par Gabrielle Duchaine
Pour le journal Rue Frontenac
Publié le 30 mai 2010

Alors que le gouvernement répète sur toutes les tribunes vouloir limiter la contribution du privé dans le réseau de la santé, des sociétés d’État offrent chaque année des bilans de santé en clinique privée à des centaines de fonctionnaires, a appris Rue Frontenac. Une pratique qui est loin de faire l’unanimité. 

Quelque 1 000 cadres de la Société des alcools (SAQ), de Loto-Québec et d’Hydro-Québec ont notamment accès à des bilans de santé payés par l’État. La note, d’environ 50 000$ annuellement pour chacune des trois sociétés d’État, n’est pas particulièrement salée. C’est le principe qui choque.

«Moralement, c’est assez difficile à défendre que des fonctionnaires soient envoyés au privé, ajoute le vice-président de Médecins québécois pour le régime public et chef de l’urgence à l’Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Alain Vadeboncoeur. Je ne suis pas vraiment impressionné.»

Un gaspillage d’argent?

Sans compter que selon lui, la majorité des tests effectués lors d’un bilan de santé sont plutôt inutiles. On y effectue généralement des analyses sanguines et d’urines, des électrocardiogrammes au repos et à l’effort et une panoplie d’autres examens visant à évaluer la condition médicale globale du patient.

«Plusieurs de ces tests n’ont pas besoin d’être menés annuellement s’il n’y a pas d’indication médicale spécifique pour le faire. L’examen du tapis roulant ou les multiples prises de sang, par exemple, n’ajoutent souvent pas grand-chose à la santé des clients, alors c’est un peu de l’argent jeté à l’eau», déplore-t-il.

Malgré ces bémols, plusieurs organismes publics, à l’instar de nombreuses entreprises privées, en sont de fervents adeptes. Chez Loto-Québec, la pratique existe d’ailleurs depuis plusieurs années. «Ça fait partie des conditions de travail, y explique le directeur des communications, Jean-Pierre Roy. Puisque c’est un exercice de prévention, on fait affaire avec le privé. Le réseau public sert à soigner les gens qui sont malades maintenant», dit-il. C’est la clinique Medisys, située dans le même édifice que le siège social de la Société, qui a le contrat.

 

En 2009, 35 des 140 dirigeants d’Hydro-Québec admissibles ont eu recours à une clinique privée pour leur bilan de santé. Photo d’archives Chantal Poirier

Hydro-Québec n’a pour sa part pas d’entente avec une clinique en particulier. Le service est toutefois sensiblement le même.

«Nos cadres peuvent choisir où ils veulent aller. Certains vont voir leur médecin de famille, d’autres se prévalent du bilan de santé», note l’attachée de presse de la société, Ariane Connor.

En 2009, 35 des 140 dirigeants admissibles y ont eu recours.

À la SAQ, c’est depuis au moins 2007 que les dirigeants qui le désirent ont accès à des bilans de santé. «Ça augmente la performance et la productivité», croit la porte-parole, qui ajoute qu’il est souvent difficile d’avoir accès à un médecin de famille dans la province, d’où le recours au privé de son organisation. Cette dernière fait affaire avec le groupe Plexo, une entreprise qui se spécialise justement dans la médecine industrielle.

Des frustrations

Dans l’une ou l’autre des organisations, on ne semble pas voir de problème dans l’idée de faire affaire avec le privé et on assure que la pratique n’a jamais causé de remous. Les syndicats donnent un autre son de cloche.

«Le gouvernement dénonce les agences privées d’infirmières et promet de vouloir en réduire l’utilisation, mais en même temps, il envoie ses gens au privé», ironise Michel Tremblay, le président de la Fédération des professionnels de la CSN, qui représente des membres du réseau de la santé et d’autres à la SAQ. «Ça envoie un message contraire à tout ce qu’il dit sur la place publique

Amir Khadir

«C’est un désaveu du système public, dénonce le député de Québec Solidaire et fervent défenseur d’une médecine accessible à tous, Amir Khadir. Soit qu’on a un réseau dont est fier, soit qu’on avoue qu’il n’est pas bon et on agit pour l’améliorer. En ce moment, on utilise plutôt des fonds publics pour faire croître un système parallèle.»

Le député provincial de la circonscription de Mercier - Région de Montréal - va plus loin et espère que cette histoire ouvrira un débat sur les soins qui, comme la médecine préventive, ne sont pas entièrement couverts par la Régie de l’assurance maladie. «Ça devrait l’être parce que chaque sou investi dans la prévention entraîne des économies plus tard», croit-il. 

«Ce n’est pas en envoyant des cadres au privé parce que l’attente est trop longue au public qu’on règle les problèmes d’accessibilité»