Bientôt une deuxième clinique privée à Québec

Certains omnipraticiens effectuent de 10 à 12 consultations par heure. Ce rythme effréné décourage bien des médecins et pousse certains d'entre eux à réorienter leur carrière, analyse Marc Lacroix

Les sophismes du docteur Lacroix

L'éventuel élargissement de ce «modèle» prôné par Marc Lacroix serait au contraire catastrophique pour le système de santé et l'accès aux soins, mais fort heureusement, il est impossible à généraliser. Pour des raisons bien évidentes - Alain Vadeboncoeur

1. Par Pierre-Olivier Fortin
Pour le journal Le Soleil
Québec - Canada
Publié le 27 juillet 2010

2. Réplique par
Alain VADEBONCOEUR
vice-président de l'association Médecins québécois pour le régime public
Publié le 31 juillet 2010


 

Réaction
Les sophismes du docteur Lacroix

Réplique par
Alain VADEBONCOEUR
vice-président de l'association Médecins québécois pour le régime public

Le docteur Marc Lacroix, propriétaire de la «première clinique médicale entièrement privée de la région de Québec», à Lac-Beauport, commet, une série de sophismes visant à nous convaincre que son aventure est un succès complet. Or, l'éventuel élargissement de ce «modèle» serait au contraire catastrophique pour le système de santé et l'accès aux soins, mais fort heureusement, il est impossible à généraliser. Pour des raisons bien évidentes.

Évitons de penser que l'enthousiasme découlant du «succès» de son entreprise est gage de sa validité: trouver 500 personnes prêtes à débourser 1 100$ par an ou 200$ par visite médicale, autour de Québec, n'a rien d'un exploit; une frange de la population suffisamment en moyens peut sans peine s'offrir ce luxe, dépassant par contre la capacité de payer de la majorité des gens. Mais comment généraliser un modèle dont la base financière est irréaliste?

Le docteur Lacroix vise ensuite, fort généreusement, à limiter son offre de soins à 500 patients, ce qui lui permet «d'avoir assez de temps à leur consacrer». Mais réalise-t-il, détail anodin, que pour s'occuper de cette belle façon d'une population de 7,8 millions d'habitant, celle du Québec, il faudrait... 15 600 médecins de famille? Il ne s'agit que du double de l'ensemble des médecins de famille actuellement disponible...

Prônant, fort louablement, la «médecine complète, préventive et globale» qu'il ne retrouve plus dans le système public, il ne semble pas voir l'évidence : l'élargissement de son propre «système» conduirait plutôt à réserver une part importante des médecins pour «soigner» ces gens qui, pouvant se payer un abonnement à 1 100$, ou des visites à 200$, sont aussi généralement en meilleure santé, plus actifs, plus jeunes, bref, la partie de la population ayant les besoins les plus simples et les plus limités en santé. Bien différents de ceux qui sont plus malades, plus vieux et affectés de maladies chroniques ou débilitantes, qui ne pourraient ni se payer ni profiter de cette belle médecine, ce qui est fort dommage, devant se contenter de (moins de) médecine incomplète, curative et fragmentée.

Certes, du point de vue économique, le modèle est alléchant pour le médecin: l'abonnement annuel mentionné, de 1 100 $ par patient, correspond à un financement modeste de... 8,5 milliards de dollars par année, pour les soins de première ligne (soit plus d'un million de dollars par médecin de famille). S'agissant de plusieurs fois la masse totale versée à l'ensemble des médecins du Québec, on comprend l'enthousiasme du médecin-entrepreneur. Et puisque que tout «non-membre» pourrait aussi obtenir un rendez-vous rapide, pour la modique somme de 200$, plus de cinq fois le tarif donné par notre chiche gouvernement, facile d'imaginer que cette générosité du public lui fait aussi largement plaisir.

Attristé, le médecin admet toutefois que son succès s'explique par le fait qu'au Québec «on n'est pas capable de trouver un médecin de famille et qu'on ne peut avoir accès aux services dans des délais raisonnables». Ce qui n'est évidemment pas entièrement faux. Sa croisade permettrait donc d'améliorer l'accès aux services et de diminuer ces délais? Pourtant, sa «solution» ne pourra qu'aggraver les problèmes dénoncés. Accusant ensuite le modèle de tarification à l'acte et les faibles tarifs qui encouragent le «volume», ce qui est aussi fort probable, il ne semble pas remarquer pas que ses propre tarifs et son «volume» sont, eux, absolument irréalistes.

Enfin, il souhaiterait que lui, médecin désengagé facturant déjà des sommes rondelettes pour s'occuper d'un petit nombre de patients, probablement en assez bonne santé, puisse également continuer à oeuvrer dans le réseau public «en temps supplémentaire». Cela s'appelle la mixité, pratique interdite à juste titre au Québec. On donne souvent l'exemple de la France pour justifier cette demande: mais en France, il y a 54% plus de médecins qu'au Québec, un monde de différence! Ajoutons 4000 médecins de famille: pense-t-on vraiment que les problèmes d'accès perdureraient? Le principal impact potentiel de la mixité au Québec, où heureusement seule une proportion marginale (mais croissante) des médecins est tentée par le privé, c'est la baisse conséquente de l'offre publique pour les patients les plus malades. Mais pour le médecin, l'avantage certain de pouvoir balancer ses revenus en fonction des fluctuations des clientèles privées et publiques!

Même examinée sommairement, la logique qui sous-tend le «modèle Lacroix» n'est donc ni plus ni moins qu'un mirage, qui se dissout si on tente d'en élargir les principes à l'ensemble du système de soins, où elle perd non seulement toute pertinence mais aussi toute crédibilité.