Passer sous le bistouri indien
En février 2010, Sylvain Juteau, a pris son courage à deux mains et a décidé d'aller se faire opérer en Inde, après cinq années passées à souffrir d'une hernie discale intraitable selon les intervenants de la santé rencontrés au Québec.

Guillaume Jacob
Le Nouvelliste
Mauricie/Boisfranc - Québec
Publié le 23 août 2010

 

(Trois-Rivières) À son retour d'Inde, le 25 février dernier, Sylvain Juteau était un homme transformé. Le Trifluvien à l'aube de la quarantaine n'était pas parti pour faire un pèlerinage spirituel ou admirer le Taj Mahal, mais bien pour subir une chirurgie importante.

Depuis cinq ans, il souffrait de maux de dos récurrents. «Ostéopathie, physiothérapie, acupuncture: j'ai tout essayé, sans résultat, affirme-t-il. Pendant toutes ces années, j'ai dépensé plus en frais de chiropraticien que pour mon voyage en Inde!»

En août 2007, une grosse crise de douleur le cloue à la maison pendant deux mois, son médecin lui ayant ordonné un arrêt de travail. Il insiste alors pour passer un examen d'imagerie par résonance magnétique (IRM), mais découvre que les délais sont de plus d'un an dans le réseau public.

Qu'à cela ne tienne, il paie les quelque 650 $ que coûte un tel examen en clinique privée. Il découvre ainsi la source de son mal: une hernie discale dans le bas du dos, qui vient appuyer sur une racine du nerf sciatique.

Son médecin lui dit alors que les opérations pour traiter ce genre de problème sont très risquées. «On m'a aussi dit que huit hernies sur dix se résorbaient par elles-mêmes», se souvient-il.

Il prend donc son mal en patience, mais pendant deux ans, sa situation ne s'améliore pas.

«Juste pour tondre le gazon, je devais me reprendre trois ou quatre fois. Je ne pouvais pas marcher plus de dix minutes. Et c'était l'enfer chaque fois que je devais faire un peu de route en voiture. Les fins de semaine, j'étais tellement fatigué que je ne pouvais plus rien faire. On ne sortait plus!» raconte le père de famille.

Puis, le 26 décembre 2009 au matin, Sylvain Juteau connaît une crise extrêmement douloureuse. «Ça a dégénéré, je n'étais plus capable de me lever. J'ai dû appeler l'ambulance.»

Il passe près de deux jours à l'hôpital. «C'était l'agonie. Je criais tellement la douleur était vive.» Les médecins lui prescrivent de la morphine par voie intra-musculaire pour calmer la douleur.

Un des quatre neurochirurgiens du Centre hospitalier régional de Trois-Rivières (CHRTR) le prend alors à sa charge, mais ne peut pas entreprendre de traitements immédiatement. Durant une deuxième hospitalisation, en janvier, l'urgentologue lui augmente ses doses de morphine.

Deux semaines plus tard, son médecin de famille lui dit que sa consommation de morphine est dangereuse pour sa santé.

«Les doses que je prenais étaient normalement réservées aux cancéreux en phase terminale.»

Excédé par la lenteur du processus, inquiet de sa consommation d'analgésiques et toujours affligé par une douleur paralysante, Sylvain Juteau songe dès lors à se faire opérer à l'étranger.

Les responsabilités professionnelles s'ajoutent au lot de tracas de celui qui est actionnaire dans une PME de télécommunication.

«J'ai donc fait des recherches. J'avais entendu parler des opérations à l'étranger. Au point où j'en étais, je n'avais plus rien à perdre.»

Sur le web, il tombe sur un «conseiller en tourisme médical» indien, qui le met en contact avec le représentant du Saifee Hospital de Mumbai. Il lui envoi son dossier médical par Internet.

Vingt-quatre heures plus tard, on lui répond que son dossier avait bien été reçu et qu'il était étudié par une table ronde d'experts. Quarante-huit heures plus tard, il avait un diagnostique et on lui proposait un traitement.

«Ils m'ont recommandé le Dr Kurkami, neurochirurgien, et m'ont envoyé son C.V. ainsi que son numéro de cellulaire. Son pedigree était vraiment impressionnant: il avait effectué plus de 2000 chirurgies en carrière.»

Ce neurochirurgien indien est spécialiste de la chirurgie micro endoscopique pour traiter les hernies discales.

Après avoir discuté plusieurs fois avec le Dr Kurkami, Sylvain Juteau décide de tenter l'expérience. «Ils étaient disposés à m'accueillir deux semaines plus tard, le temps de me procurer un visa et de réserver un vol.»

C'est ainsi que, le 16 février, Sylvain Juteau atterrit à Mumbai, capitale économique du pays de Gandhi. À l'aéroport, un chauffeur l'attend avec son nom écrit sur une affiche. On le conduit directement à l'hôpital. Sitôt arrivé, le Trifluvien est impressionné par la propreté des lieux et la qualité de l'organisation.

«La chambre se comparait à celle d'un hôtel cinq étoiles. Il y avait deux infirmières pour cinq patients, 24 heures sur 24. C'était incroyable.»

Après avoir passé une batterie de tests, on le conduit vers le bloc opératoire «dernier cri», où il est finalement anesthésié, 36 heures après son arrivée. L'opération dure deux heures.

«La première chose que j'ai fait en me réveillant, ça a été de bouger mon gros orteil pour m'assurer que je n'étais pas paralysé. Dans l'après-midi suivant mon réveil, je pouvais marcher!»

Sylvain Juteau passe sept jours à l'hôpital, traité aux petits oignons, avant de reprendre l'avion pour le Québec. L'ensemble de ce périple lui aura coûté 9000 $.

«Après deux semaines de convalescence à la maison, j'ai recommencé à faire de la route pour mon travail, sans aucun problème. Depuis, j'ai monté le mont Saint-Hilaire, planté des arbres, fait des kilomètres de vélo. J'ai recommencé à vivre avec ma famille.»

Quelques jours après son retour, le 25 février, le neurochirurgien du CHRTR lui téléphonait pour fixer un premier rendez-vous à la fin mars.

Au secours du système?

«Est-ce que ça a du sens que je doive parcourir la moitié de la planète pour me faire opérer?» demande Sylvain Juteau, encore sidéré par l'expérience qu'il a vécue tant au sein du système de santé québécois que durant son périple en Inde.

Cette expérience lui a ouvert les yeux sur un dur constat: la différence dans la rapidité des soins entre le réseau public québécois et les services offerts aux «touristes» médicaux est gigantesque. «En tant que contribuable et citoyen, ça m'a fait un choc

Il s'explique mal pourquoi la technique utilisée lors de son opération en Inde ne lui a pas été proposée avant, au Québec.

«Lorsque j'ai parcouru le c.v. de mon chirurgien indien, j'ai été surpris d'apprendre qu'il avait fait son post-doctorat au Toronto Western Hospital et au Hospital for sick children de Toronto. C'est là qu'il s'est spécialisé dans la chirurgie micro-endoscopique. Ironiquement, ce sont mes taxes qui ont contribué à former le chirurgien indien qui m'a opéré», expose Sylvain Juteau.

La chirurgie micro-endoscopique permet de réduire de beaucoup la période de convalescence, entre autres parce qu'elle permet d'atteindre le canal rachidien par le dos à l'aide de petits tubes qui viennent tasser les muscles lombaires au lieu de les couper. Du coup, elle permet de sauver des frais d'hospitalisation, souligne Sylvain Juteau.

Le tourisme médical pourrait-il devenir une planche de salut pour les Québécois relégués aux listes d'attente toujours plus longue?

Au ministère de la Santé, on dit être attentif au phénomène du tourisme médical, mais il demeure impossible de connaître son étendue, car les patients ne sont pas obligés de déclarer les soins reçus à l'étranger.

«On ne peut pas garantir la qualité des soins prodigués à l'étranger», avertit aussi la porte-parole du ministère, Nathalie Lévesque.

La Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ) peut rembourser une partie des frais encourus pour une opération à l'étranger.

«Dans le cas où ce sont des traitements assurés au Québec, l'acte médical peut être remboursé par la Régie en fonction des coûts en vigueur au Québec», explique la porte-parole de la RAMQ, Julie Bilodeau.

À l'heure actuelle, il demeure toutefois impossible de connaître le nombre de Québécois qui demandent un remboursement à la suite d'un voyage de tourisme médical.

«On ne fait pas de distinction entre les gens qui demandent un remboursement après une opération planifiée et ceux qui ont reçu des soins d'urgence», explique-t-elle.

À la suite de son périple, Sylvain Juteau a créé un blogue qui détaille son expérience (http://chirurgie-inde.elvire.ca/) dans l'espoir de rejoindre d'autres personnes qui vivent des situations semblables à celle qu'il a vécue.

Le Trifluvien a décidé de raconter son expérience parce qu'il croit que l'on ne parle pas assez des ratés du système de santé.

«Je ne suis pas un spécialiste du domaine de la santé. Tout ce que je dis, c'est qu'il y a un problème. On ne parle pas assez de cet enjeu.»

D'ailleurs, le 12 août dernier, une autre Trifluvienne s'envolait vers l'Inde après être entrée en contact avec Sylvain Juteau. Elle sera opérée par le même neurochirurgien et dans le même hôpital que lui.

«Aux prises avec deux hernies, ça faisait deux ans que cette dame était en arrêt de travail et qu'elle prenait de puissants antidouleurs, raconte-t-il. Ça m'a choqué. C'est pourquoi j'ai décidé de raconter mon histoire et de décrier cette situation