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2010 - L'été de la marée noire, l'occasion perdue

Même la pire marée noire de l’histoire des Amériques n’a pas réussi à provoquer un virage vert. À Washington, le projet de loi sur le climat et l’énergie, que les autres pays attendaient depuis sept ans, a été balayé sous le tapis le 22 juillet 2010. À Ottawa, le scénario-catastrophe d’une marée noire similaire au large de Terre-Neuve, n’a provoqué aucun soubresaut. Pourtant, les observateurs semblaient convaincus que, cette fois, les astres étaient alignés.

Agence Science Presse
Publié le 20 août 2010
Montage et présentation par
JosPublic

 

Il est temps que les gouvernements donnent aux énergies nouvelles une petite fraction de ce qu’ils donnent en subventions à l’industrie pétrolière, écrivait en juillet 2010, dans une lettre publiée par plusieurs journaux, Andrew Sharpless, président d’un groupe de protection des océans... et fermement opposé aux forages pétroliers en mer.

Au même moment, une enquête du groupe financier Bloomberg tapait sur le même clou : les gouvernements auraient versé l’an dernier 557 milliards$ à l’industrie des carburants fossiles (crédits d’impôt, subventions directes et indirectes)... contre 45 milliards$ aux énergies alternatives.

Mais en définitive, ce type d’argument n’aura pas eu l’impact que ses auteurs espéraient. Plusieurs observateurs —journalistes, blogueurs et universitaires— ont blâmé pour cela « les forces du statu quo ». Pourtant, ce sont ces mêmes observateurs qui, au début de la marée noire en avril 2010, jugeaient que le contexte n’avait jamais été aussi encourageant :

  • En juillet 2010, un sondage New York Times / CBS concluait que la majorité des Américains seraient favorables à une « révision majeure » de leur politique de l’énergie.

Bill Gates

  • Le 10 juin 2010, Bill Gates et une coalition de gens d’affaires appelaient Washington à tripler ses investissements dans la recherche sur les énergies nouvelles. Davantage « s’enfoncer dans la dépendance au pétrole » nuit à notre « compétitivité », écrivaient-ils dans leur Plan d’affaires pour une énergie du futur.

Richard Nixon

  • « Se libérer de notre dépendance au pétrole » : la marée noire a tellement remis cette phrase à l’ordre du jour que même l’humoriste Jon Stewart s’est invité dans le débat avec un montage hilarant des présidents américains qui ont fait cette même promesse : tous, sans exception, depuis... Richard Nixon il y a 36 ans!

  • Et enfin, Barak Obama. Dès son entrée à la Maison-Blanche, son plan de relance économique (stimulus plan) avait réservé plus d’une dizaine de milliards$ pour doubler la production d’énergies alternatives d’ici 2012 et accroître les économies d’énergie. Il avait également promis la mise en place d'une « bourse du carbone » (cap and trade). Jusqu’à son discours de la Maison-Blanche le 14 juin 2010, tous les écologistes semblaient convaincus qu’il allait profiter de la marée noire pour frapper un grand coup. Comme l’écrivait le journaliste Andrew Revkin : « il a l’opportunité, en construisant à partir de ce gâchis pétrolier, de commencer à faire prendre un lent mais irréversible virage aux normes d’énergie du pays ».

Thomas Friedman

« Pathétique »

Mais en bout de ligne, le projet de loi sur l’énergie et le climat, qui avait été adopté par la Chambre des représentants en juin 2009, est donc mort au feuilleton le 22 juillet 2010, les sénateurs s’avérant incapables d’aller chercher les voix nécessaires. Voyant venir cet échec, l’auteur et chroniqueur Thomas Friedman le qualifiait de « pathétique ». Andrew Revkin le résumait plus philosophiquement quelques jours plus tard :

Le 20e siècle a pris fin vendredi, du moins pour ce qui est du discours sur ce qu’il convient de faire face au réchauffement planétaire. La fin est venue avec l’échec au Sénat d’un effort de sept ans pour faire passer une loi sur le climat centrée sur un système de bourse du carbone (cap and trade) pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Au Canada, rien d’aussi dramatique : le seul soubresaut a été, en juin, le rejet par le premier ministre Harper de la suggestion de ses fonctionnaires d’éliminer les allègements fiscaux à l’exploitation pétrolière. Un comité sénatorial a bien conclu, en juillet, qu’une taxe au carbone ferait consensus dans le monde des affaires mais paradoxalement, ce comité ne dressait pas «le moindre portrait du potentiel des filières vertes», se contentant de s’intéresser aux sables bitumineux.

Et le local?

What’s next? À défaut de faire bouger les élus de Washington ou d’Ottawa, l’été a renforcé l’idée que, en Amérique du Nord du moins, tout repose sur les élus régionaux.


Qu’est-ce qu’une bourse du carbone?

Par ce système d'échanges de " permis de polluer ", les industries qui ont réduit leurs émissions polluantes, retirent des avantages financiers grâce aux industries qui n'ont pas réduit les leurs, favorisant ainsi d'importantes fraudes particulièrement en Afrique et en Europe.

Au Canada, les échanges volontaires sont tolérés par un gouvernement qui n'a encore rien décrété, quoique le Sénat a décrié en Chambre l'inefficacité de ce système en comparaison à la règlementation traditionnelle.

Cette position du Sénat s'allie les industries qui oeuvrent dans l'économie concrète en opposition à celles qui opèrent dans le domaine financier, que j'appelle l'économie de papier ou spéculative.

À ce sujet voici ce qu'en pense
JosPublic

Le rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) déposé pendant le sommet de Washington (22 juillet), Global Gaps in Clean Energy R&D

Résumé par Revkin, un graphique révélateur contenu dans ce rapport: sur les dépenses en R&D des pays membres de l’AIE. Le nucléaire et les carburants fossiles conservent le haut du pavé.

Un article du physicien John Holdren, en 2006, sur la stratégie nécessaire pour se libérer de la dépendance au pétrole. John Holdren est aujourd’hui le conseiller scientifique du président Obama.

Extrait : « Tripler les dépenses fédérales en recherche et développement sur les technologies de l’énergie pourrait être financé par une hausse de 2 cents du gallon » d’essence.

Il est temps que les gouvernements donnent aux énergies nouvelles une petite fraction de ce qu’ils donnent en subventions à l’industrie pétrolière, écrivait en juillet, dans une lettre publiée par plusieurs journaux, Andrew Sharpless, président d’un groupe de protection des océans... et fermement opposé aux forages pétroliers en mer.

Au même moment, une enquête du groupe financier Bloomberg tapait sur le même clou : les gouvernements auraient versé l’an dernier 557 milliards$ à l’industrie des carburants fossiles (crédits d’impôt, subventions directes et indirectes)... contre 45 milliards$ aux énergies alternatives.

Le 27 juillet 2010, la Western Climate Initiative, une coalition née en 2007 de 2 États américains, dont la Californie et de 3 provinces canadiennes, dont le Québec et l’Ontario, publiait sa stratégie de réduction de gaz à effet de serre, notamment au moyen de la création d’une bourse du carbone; celle-ci doit naître, en théorie, en janvier 2012, mais tout n’est pas encore ficelé.

Parallèlement, des quatre coins de l’Amérique du Nord, des projets locaux de parcs éoliens provoquent beaucoup plus d’enthousiasme que de résistance : en une seule semaine de juillet, rien que dans l’État de New York, trois futures tours ont fait la Une, deux privées à Geneva, non loin du lac Erie, et une universitaire à Oswego, non loin du lac Ontario.

Là où ça bloque, c’est quand le projet est trop gros pour être financé par des intérêts locaux, et nécessite donc des fonds fédéraux. Au Canada, le programme écoÉnergie, lancé en 2007, est moribond, faute d’argent neuf dans le budget fédéral de l’hiver dernier. Aux États-Unis, écrit Andrew Sharpless, cité au début de cet article, le premier projet d’éoliennes off-shore de l’histoire de l'Amérique, à Cape Wind, Massachusetts, qu’on croyait avoir été approuvé officiellement en avril, reste empêtré dans un processus administratif. « C’est une histoire de chien qui court après sa queue »:

Bien sûr, tous les projets d’énergie éolienne off-shore nécessitent une analyse environnementale rigoureuse. Rétrospectivement toutefois, plusieurs des préoccupations au sujet de l’impact des éoliennes en mer —incluant les préoccupations esthétiques et sonores— semblent dépassées, à côté des gigantesques nappes de pétrole qui noircissent le Golfe du Mexique.

Pourquoi les États-Unis ont-ils été incapables cet été d’adopter une loi, même minimaliste, sur le climat et l’énergie, en dépit d’une marée noire qui a frappé l’imagination et d’une opinion publique qui semble plus favorable que jamais?

Les accusateurs pointent comme à leur habitude « les forces du statu quo », mais peut-on les mesurer objectivement, ces forces?

  • Au début du mois d’août, l’industrie pétrolière publiait ses résultats trimestriels, toujours aussi astronomiques : un profit net de 7,6 milliards$ entre avril et juin pour Exxon, et de 4,4 milliards$ pour Shell. En comparaison, selon l’agence Moody’s, la marée noire devrait engendrer des pertes économiques de 1,2 milliard$... pour l’ensemble de la région du Golfe du Mexique.

Éolienne d'autoroute

  • Une partie de cette richesse peut permettre d’accomplir de grandes choses... en lobbying. En mars dernier, Greenpeace publiait un rapport détaillant de combien la multinationale de l’énergie Koch Industries avait détrôné Exxon comme premier « donateur » des mouvements « climato-sceptiques ».
     

  • Mais l’enquête la plus fouillée, et de loin, est celle du Center for Integrity, parue en quelques chapitres tout au long de l’année 2009. On y apprend qu’au début de 2009, 770 compagnies avaient embauché 2340 lobbyistes pour influencer les politiques du climat à Washington... Une augmentation de 300% depuis 2003! Cela fait quatre lobbyistes pour chaque élu à Washington.
     

  • L’une des surprises est à quel point ce « lobby du climat » s’est diversifié : certains travaillent pour des banques ou des firmes de placement, intéressées par une éventuelle bourse du carbone, d’autres pour des compagnies de transports en commun.
     

  • Les lobby « pro-énergies alternatives » restent une minorité : ils sont surclassés à huit contre un par les lobby (pétrole et charbon, Chambre du commerce et Association nationale des manufacturiers) opposés à toute forme de réglementation des gaz à effet de serre.

À ces pressions sur les politiciens, le chroniqueur Thomas Friedman ajoute la force d’inertie de l’économie:

Les sociétés publiques d’énergie sont assises en ce moment sur des milliards de dollars créateurs d’emplois —mais elles n’investiront pas dans des projets d’énergies nouvelles tant qu’elles n’auront pas de certitude quant à ce que seront leurs futures obligations en matière d’émissions de carbone.

Barak Hussein Obama

Le blâme sur Obama

Obama doit-il porter le blâme pour n’avoir pas réussi à contourner ces forces du statu quo? Les écologistes déçus par la mort de la loi américaine sur le climat le 22 juillet 2010 , ont plusieurs fois souligné que le président américain avait l’opportunité, cet été, avec la marée noire —et l’incompétence, révélée au grand jour, des autorités américaines face aux géants du pétrole— d’obliger son pays à prendre un virage vert. Il ne l’a pas fait.

Reste que, politiquement, le gros du blâme est du côté des élus républicains, s’indignait dès le 22 juillet le New York Times en éditorial, beaucoup plus bénéficiaires que les démocrates des chèques de l’industrie pétrolière.

Sauf quelques rares exceptions, [ les sénateurs républicains ] ont nié ou balayé sous le tapis le problème du réchauffement planétaire depuis des années, et ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour protéger l’industrie de règlementations pourtant nécessaires.

Ce qui suggère au journaliste environnemental Andrew Revkin, défenseur de longue date de la nécessité d’un virage vert, cette hypothèse qui semblera hérétique aux pro-Obama : peut-être que seul un président républicain pourrait faire prendre aux États-Unis ce virage.

Ce n’est pas aussi étrange que ça en a l’air quand vous considérez l’histoire des grandes lois environnementales. Un républicain modéré pourrait entraîner ses partisans et même plusieurs démocrates, alors qu’un démocrate ne sera probablement jamais capable d’attirer suffisamment de soutien des républicains.

Si tel est le cas, le gouvernement canadien, qui semble attendre que les États-Unis bougent pour bouger lui aussi, pourra se permettre d’attendre quelques années encore. Et en novembre prochain, lors du sommet de Cancun sur les changements climatiques, les forces de l’inertie et du statu quo auront encore les meilleures cartes dans leur jeu