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Les six caractéristiques essentielles de la révolution des processus décisionnels du nucléaire civil
pour la décennie 2010-2020

Le nucléaire après Fukushima

Pour être complet, le titre de cet exercice d'anticipation politique appliquée au nucléaire civil devrait également intégrer deux autres facteurs en plus de Fukushima, à savoir l'Internet et la crise énergétique mondiale qui est l'une des composantes de la crise systémique globale que nous traversons. C'est en effet la conjugaison de ces trois facteurs qui, selon nous, modifie radicalement et de manière durable l'ensemble des processus décisionnels concernant le nucléaire civil tels qu'on les a connus depuis les premiers pas de cette source d'énergie après la Seconde Guerre Mondiale.

 Cette « révolution » décisionnelle touchera dans le courant de la décennie actuelle aussi bien les méthodes utilisées pour décider ou au contraire bloquer le développement du nucléaire civil, que la marge de manœuvre des acteurs nationaux de ces décisions et enfin les acteurs eux-mêmes.

En effet, les « faiseurs de politique nucléaire », piliers historiques du développement de cette énergie à partir des années 1950, tout comme leurs farouches adversaires écologistes apparus dans les années 1970, vont constater rapidement que leur monopole du débat sur ce sujet touche à sa fin.

Fukushima, l'Internet et la crise sont en train de faire voler en éclats l'expertise traditionnelle du débat nucléaire, configurée sur le mode « pro » ou « anti ». Les implications d'un tel bouleversement pour les différents acteurs de cette industrie et pour les décideurs politiques confrontés aux choix énergétiques collectifs sont d'une ampleur sans précédent puisqu'ils concernent tout un pan de la production énergétique mondiale. Pour nous, c'est typiquement une situation à laquelle l'anticipation politique, outil d'aide à la décision, peut apporter un éclairage utile.

Avant d'aborder la nature révolutionnaire du changement en cours, revenons sur la situation qui prévaut depuis environ une cinquantaine d'années en matière de décision pour le nucléaire civil.

Fondamentalement, on trouve à l'origine une force unique, composée des « technos » (ingénieurs, scientifiques, grandes entreprises, états) qui prône la mise en œuvre et le développement rapide d'une nouvelle source d'énergie censée soustraire l'Humanité aux limitations ( 01 ) des ressources énergétiques fossiles ( 02 ).

Puis, dans les années 1970, dans le cadre de l'émergence des mouvements « écolos » et libertaires, on assiste à l'éclosion d'un mouvement radical d'opposition à l'énergie nucléaire, rejetant la nature dangereuse et mal maîtrisée de l'énergie nucléaire civile et le modèle de société très pyramidale et répressive censée s'y rattacher. Ce phénomène se conjugue avec le lancement de vastes programmes de construction de nouvelles centrales nucléaires suite au choc pétrolier de 1973/1974. C'est le moment où par exemple la France et le Japon ( 03 ) couvrent leurs territoires respectifs de nouveaux réacteurs.

A partir de la fin des années 1980, et après l'accident de Tchernobyl, ( 04 ) les rapports de force entre ces deux groupes connaissent des évolutions très contrastées selon les pays : dans certains États, comme la France, le Japon, … les « technos » l'emportent et marginalisent les « écolos » les cantonnant à un niveau d'opposition bruyante mais avec peu d'influence sur les processus décisionnels.

En revanche dans d'autres pays, comme l'Allemagne, la Finlande, l'Italie,... les « écolos » parviennent à imposer leur vue et à bloquer le développement de tout nouveau projet de centrale nucléaire.

Enfin, aux États-unis, malgré l'accident de Three Miles Island ( 05 ), c'est en fait le lobby pétrolier, et non pas les « écolos » qui organise l'arrêt du développement du nucléaire civil.

Tchernobyl - parc d'amusement abandonné

A la fin des années 2000, avec l'envolée des prix des énergies fossiles, stimulée d'une part par l'entrée massive de la Chine, de l'Inde, du Brésil et d'autres pays émergents dans la sphère du « bien-être énergivore » du modèle occidental de développement, avec le début de la fin du pétrole bon marché (craintes croissantes du « pic pétrolier », incertitudes sur les réserves, …), et enfin avec les exigences de limitation d'émissions de CO2 qui favorisent de facto le nucléaire, on assiste, sur fond de crise systémique globale, à un ralliement généralisé autour du nucléaire civil.

Tous les pays qui avaient gelé leurs programmes se mettent à les relancer tandis que les puissances émergentes planifient la construction de dizaines de nouvelles centrales. Le parc mondial de centrales nucléaires se prépare donc à être multiplié par deux en une décennie ( 06 ), au grand dam des « écolos » qui se retrouvent partout marginalisés par la hausse du prix du pétrole et paradoxalement le succès des politiques de limitation des émissions de gaz carbonique (réclamées par ces mêmes écologistes).

Au cours de cette même période, alimenté par la globalisation et la financiarisation de l'économie mondiale, on assiste également au développement d'un vaste processus de privatisation complète ou partielle de la filière nucléaire sur les modèles américain ou japonais ( 07 ). Ce processus entraîne d'ailleurs une fracture au sein du groupe des « technos » puisque nombre d'entre eux, au sein même de l'industrie nucléaire, estiment que les exigences de sécurité et de fiabilité du nucléaire civil ne sont pas compatibles avec les impératifs de profit à court terme du secteur privé ( 08 ). Le Japon devient d'ailleurs au cours des années 1990/2010 une véritable « vitrine » des dérives en la matière, entraînant des critiques croissantes de l'opinion publique japonaise.

Centrales nucléaires dans le monde (2011) - Source : Wikipedia

Ainsi début 2011, presque tout le monde se retrouvait d'accord (avec plus ou moins d'enthousiasme) pour laisser la planète se couvrir de centrales nucléaires ( 09 ) ; tandis que les processus de « dérégulation », à l'œuvre sur la plupart des marchés nationaux de l'électricité y compris d'origine nucléaire, affaiblissaient chaque jour un peu plus les moyens réglementaires et opérationnels des organismes publics censés contrôler les conditions de sécurité. Le nucléaire connaissait ainsi sa grande période de déréglementation, à l'image d'ailleurs des marchés financiers ( 10 ).

Et puis soudain c'est la tragédie japonaise : l'enchaînement terrible du tremblement de terre de magnitude historiquement très rare, du tsunami d'une hauteur improbable …. et la découverte choquante que la centrale nucléaire de Fukushima était incapable de faire face à ces deux évènements improbables mais pourtant bien réels. Et là, contrairement à Three Miles Island, il y a bien des conséquences médiatiques très puissantes ; et contrairement à Tchernobyl, cela n'arrive pas dans un pays en plein délitement ( 11 ), mais dans l'un des plus modernes du monde dont tout le monde croyait (étant donné son passé tragique en matière de nucléaire) qu'il possédait des centrales parmi les plus sûres de la planète.

Le contexte de communication autour de l'évènement est bien entendu lui aussi totalement différent de celui des deux précédentes catastrophes : l'Internet est là pour démultiplier les informations, les analyses, les rumeurs, … submergeant complètement les capacités de maîtrise de l'information des « technos » et dépassant largement le flux d'opinions des « écolos ».

Ainsi, dans les jours qui suivent la catastrophe de Fukushima, émerge de facto une opinion publique mondiale nucléaro-consciente, qui cherche à se faire d'abord une idée personnelle sur la catastrophe elle-même ; puis rapidement qui tente de dépasser les discours des deux camps traditionnels « pro » et « anti» nucléaires.

Le contexte de la crise globale a changé nombre de paramètres du débat. Ainsi, par exemple, crise socio-économique oblige, comme l'avait anticipé notre équipe il y a déjà plus de deux ans, le grand thème du réchauffement climatique (et son corollaire sur la limitation de la production de CO2) a désormais perdu son attractivité sur les opinions publiques. Or il était l'un des facteurs qui avait permis la relative « paix des braves » autour d'une relance du nucléaire civil.

Conscients qu'il y a bien une situation nouvelle, mais qu'ils ne comprennent pas, les décideurs dans le monde entier prennent des positions complexes, hésitant entre le maintien des politiques nucléaires d'avant Fukushima, l'adaptation de ces politiques à un nouveau contexte (mais sans savoir très bien lequel) ou bien l'arrêt brutal des projets prévus ( 12 ).

Le monde en est là aujourd'hui.

Opérateurs, investisseurs et opposants du nucléaire civil, tout comme les décideurs politiques, se demandent bien de quoi demain va être fait, quelles tendances vont l'emporter et quels choix s'offrent à eux. C'est justement ce que se propose modestement d'anticiper l'équipe de LEAP/E2020 dans la seconde partie de cette analyse avec les six caractéristiques essentielles de la révolution des processus décisionnels du nucléaire civil pour la décennie 2010-2020.

Sur un sujet qui déclenche souvent les passions, nous rappelons que, selon le principe de l'anticipation politique, il ne s'agit pas pour notre équipe de décrire ce qu'elle souhaite (ses membres ont d'ailleurs des souhaits variables en la matière) ; mais de présenter ce que nous pensons qu'il va se passer.

Les six facteurs nouveaux qui révolutionnent
le débat sur le nucléaire civil pour la décennie à venir

On peut identifier deux types de facteurs nouveaux dans cette révolution du processus décisionnel concernant le nucléaire civil. D'une part, on trouve trois facteurs qui caractérisent un changement radical du contexte dans lequel les décisions sont prises : il s'agit de modifications profondes de la nature du débat, des acteurs du débat et du « décideur ultime ». Et d'autre part, on peut identifier trois facteurs qui surdéterminent l'évolution du débat et ses conclusions : il s'agit de changements importants concernant la perception collective de la nature de l'énergie nucléaire civile, du niveau d'exigence en termes de sécurité et du niveau pertinent de réglementation et d'encadrement.

L'ampleur du choc de Fukushima dans le contexte « Internet et crise » crée une exigence de débat international, rationnel, et l'adoption de nouveaux outils d'anticipation des risques.
 
Le monde de 2011 qui reçoit brutalement le choc de la tragédie de Fukushima n'est plus le monde technologiquement naïf, idéologiquement divisé et médiatiquement très encadré des années 1950/1980 ; ni le monde dominé par un Occident confiant dans sa supériorité technologique des années 1990/2000.

C'est un monde confronté de manière quasi-ininterrompue depuis une décennie à des catastrophes naturelles majeures (tsunamis, tremblements de terre, … ), à des échecs flagrants de prévention ou de réparation de catastrophes industrielles ou semi-naturelles (crise de la Vache Folle, Katrina et la Nouvelle-Orléans, Haïti et le tremblement de terre, …), à des échecs et des mensonges massifs de la part des gouvernants des principaux pays de la planète (11 Septembre, invasion de l'Irak, …).

La fréquence et l'ampleur de ces tragédies sont amplifiées par la média-sphère qui englobe dorénavant toute la planète et dont l'Internet assure une part croissante, échappant au contrôle des autorités concernées, permettant aux débats déjà « éteints » dans les médias principaux de continuer à « feu doux», pendant des années, alimentés par les habitants des différentes régions du monde et créant une sorte de « magma catastrophiste » au cœur même de l'Internet, mêlant débats rationnels et fantasmes délirants. C'est sur ce socle mouvant et dynamique que vient se greffer la catastrophe de Fukushima et que s'enracine le futur débat sur le nucléaire civil.

Cette caractéristique détermine d'ailleurs l'un de ces facteurs-clés sur lequel nous reviendrons plus tard : ce sera un débat international. Du fait de cet ancrage Internet, Fukushima enterre ainsi définitivement toute tentative de maintenir le débat sur le nucléaire civil dans un cadre national. C'est déjà une première révolution par rapport aux processus décisionnels des cinquante années précédentes.

Contenus, idées, analyses, anticipations, … sur le nucléaire civil sont et seront désormais échangés à l'échelle internationale, y compris par le citoyen moyennement intéressé. Si les acteurs traditionnels du débat nucléaire civil tentent de conserver une dimension strictement nationale au processus décisionnel, ils seront très vite débordés et discrédités (qu'ils soient « pros » ou « antis ») car trop « provinciaux ». Et cette internationalisation va intégrer des groupes nouveaux, notamment venus de pays qui abordent seulement maintenant l'installation de réacteurs nucléaires sur leur territoire (comme c'est le cas en Asie, en Amérique latine, dans le monde arabe, …).

C'est donc aussi la fin du débat nucléaire civil comme discussion entre Occidentaux

Et cette « internationalisation » du débat va aller de pair avec un risque croissant d'irrationalité des discussions puisqu'il s'enracine désormais non plus dans la logique techno-scientifique de l'après-Seconde Guerre Mondiale, mais dans le « magma catastrophiste » qui bout au cœur de l'Internet, reflet des peurs et angoisses de l'époque. La multiplication quasiment exponentielle des apports au débat va d'abord tout naturellement profiter à l'irrationnel, à la rumeur, à la manipulation.

Une seconde exigence va donc immédiatement apparaître pour garantir l'intégrité du processus décisionnel sur le sujet : créer et alimenter un cadre rationnel de discussion, seul moyen d'éviter que ces décisions collectives lourdes de  conséquences soient prises sur des bases irrationnelles.

La crédibilité d'un tel cadre de discussion, dans un contexte international et avec l'Internet, va imposer le développement rapide de méthodes et d'outils d'anticipation et de prospective qui soient acceptés par la majorité des intervenants, y compris l'opinion publique. On a pu constater récemment combien soudain tout le monde, y compris les « autorités officielles nucléaires », était à la recherche d'experts à l'indépendance reconnue pour contrer les craintes les plus folles.

En France, il était assez ironique de voir comment la CRIIRAD, longtemps perçue comme un dangereux adversaire par le puissant lobby « pro-nucléaire », s'est retrouvée citée et reprise par ceux-là même qui, il y a peu, la vouaient aux gémonies. Leur problème était que, en tant qu' « officiels », eux-mêmes n'étaient pas jugés crédibles par le grand public alors que, du fait de son indépendance, la
CRIIRAD l'était.
On trouve la même défiance du public aux États-unis vis-à-vis de la Nuclear Regulatory Commission ( 13 ).

Au Japon, les habitants se plaignent sans discontinuer de l'absence de sources alternatives nationales aux informations diffusées par TEPCO et le gouvernement japonais, les obligeant, autant que possible, à chercher les nouvelles hors du pays ( 14 ). Loin d'être des situations atypiques, cela incarne la nouvelle norme du débat sur le nucléaire civil pour les années à venir.

Parallèlement cette indépendance est aussi exigée par rapport au discours des « antis », trop souvent radical et lui aussi idéologique. De larges segments de l'opinion publique ont conscience que le nucléaire civil est bien là (que cela plaise ou non) et que les problèmes non résolus en terme de démantèlement de réacteurs, de retraitement des déchets, … empêchent toute solution miracle. Tout comme les exigences à court et moyen termes en matière d'énergie, d'émissions de CO2, … n'offrent pas d'alternatives efficaces. Là encore l'émergence d'acteurs indépendants des deux camps « pros » et « antis » contribuera à rationaliser le débat, seul moyen de le faire déboucher sur des choix collectifs durables.

Ces nouveaux acteurs, indépendants ( 15 ), vont apporter avec eux de nouvelles méthodologies. Certaines seront nouvelles au sens d'innovantes ; d'autres n'auront de « nouveau » que le fait qu'on les sortira des placards où la déréglementation et la financiarisation du nucléaire civil les avait enfermées.

Et cela décrit bien l'un des aspects essentiels de la « révolution » en cours : l'initiative n'appartient plus aux acteurs traditionnels du débat nucléaire. Ce sont désormais les opinions publiques qui se sont emparées du sujet ; et elles ne le laisseront pas être repris en main par les lobbies « pros » ou « antis ».

Jusqu'alors, la grande masse des citoyens a joué un simple rôle d'arbitre dans les débats sur le nucléaire civil, soutenant selon les moments, selon les pays l'une ou l'autre des deux factions en présence. Ce sont les situations de « basse-démocratie » classique : les acteurs posent les questions et les peuples répondent. Cette période est terminée. Avec Fukushima, la décennie qui s'ouvre voit une opinion publique mondiale qui commence à poser les questions elle-même : d'abord en son sein, via l'Internet et autres structures de médiation sociale ; puis rapidement elle le fera en direction des dirigeants et élites des différents pays.

Ces questions seront simples : Quel degré de sécurité est garanti ( 16 ) ?

Peut-on faire confiance aux entreprises privées pour gérer le risque nucléaire ( 17 ) ?

Peut-on délocaliser les centrales hors des zones très peuplées ?

Comment peut-on se débarrasser définitivement des déchets?

Quand et à quelles conditions pourra-t-on se passer du nucléaire civil ?

Quand arriveront les énergies qui lui succèderont ?

Quels investissements sont faits pour y parvenir ?

… Les réponses seront complexes, exigeant d'autant plus un cadre crédible et rationnel pour le débat. Mais désormais, les « faiseurs » de politique du nucléaire civil, ce sont les opinions publiques et non plus les lobbies ( 18 ).

Contribution à la croissance mondiale des différentes sources d'énergie en % (comparaison entre trois générations : 1970-1990 ; 1990-2010 ; 2010-2030) (vert clair: pétrole ; rouge : gaz ; gris : charbon ; jaune : nucléaire ; bleu : hydraulique ; vert foncé : renouvelables) - Source : BP, 2011

Une tendance nouvelle devrait contribuer à faciliter l'émergence d'un tel cadre : les deux camps « pros » et « antis » ne sont plus des blocs. La question de la privatisation des années 1990/2000 a fracturé le camp des « pros » ; et les questions de réchauffement climatique, émission de CO2 et les espoirs d'entrer dans les gouvernements ont scindé les « antis » ( 19 ).

Cet émiettement des deux camps adverses historiques sur le sujet du nucléaire civil est une bonne chose car il va contribuer à diversifier les points de vue, les analyses, les anticipations et donc à rationaliser un débat très passionnel : condition essentielle pour qu'il puisse s'inscrire dans un processus décisionnel démocratique de long terme.

Le choc de Fukushima révolutionne également la perception collective de la nature de l'énergie nucléaire civile, du niveau d'exigence en termes de sécurité et du niveau pertinent de réglementation et d'encadrement

Une chose paraît certaine, même si elle déplaît fortement à l'industrie nucléaire actuelle et à ses financiers: la notion collective de risque nucléaire s'est modifiée et est devenue beaucoup plus extensive.

Les images de Tokyo soumises à la peur de l'irradiation ont profondément marqué les gens. L'appréciation du risque dépendant d'un phénomène objectif (la probabilité d'un événement) et d'une considération subjective (l'importance des conséquences de l'évènement), Fukushima vient de propulser vers les sommets l'appréciation du risque nucléaire civil car désormais tous les citadins de la planète qui vivent à moins de 200 km d'une centrale nucléaire se sont soudain sentis « tokyoites » ( 20 ).

Les politiques vont vite s'en rendre compte à travers sondages et élections.

Un autre facteur, celui de la durée du nucléaire civil, vient aussi d'être modifié. Si le nucléaire civil est bien une industrie de long terme, il n'empêche en effet que son existence en tant qu'industrie active vient de connaître un très net raccourcissement de durée. Suite à Fukushima et à la mise en évidence des risques et limites intrinsèques à la technologie de la fission nucléaire utilisée dans les réacteurs civils actuels, un questionnement nouveau est né dans le public : quand pourra-t-on se passer de cette technologie ?

Les dirigeants politiques n'auront pas d'autre choix dans les années à venir que de répercuter au niveau décisionnel cette interrogation légitime. Car elle est légitime selon notre équipe : en fait, pour prendre une analogie avec la micro-informatique, le nucléaire civil en 2011, c'est comme si on continuait à utiliser MS-DOS (21) pour faire fonctionner nos ordinateurs, avec de vagues améliorations. Mais fondamentalement on continue à utiliser une technologie des années 1950.

Les pistes alternatives sont multiples : dans le domaine nucléaire (les centrales au thorium qui semblent avoir la faveur des Chinois ( 22 ), la fusion thermonucléaire que le projet
ITER est censé faire passer à la maturité), mais aussi bien entendu dans le domaine des économies d'énergie (la plus grande « source » prometteuse à court-moyen terme) et des énergies renouvelables (éolien, solaire, ..).

Enfin, l'arrivée de nouvelles puissances mondiales dans le peloton de tête techno-scientifique (Chine, Inde, Brésil) va probablement stimuler de nouvelles ambitions ( 23 ) (c'est à cela notamment que « sert » un changement de « leadership ») à l'image du projet indo-américain
Kalam-NSS
de captation directe de l'énergie solaire à partir de satellites ou de rejets des déchets nucléaires dans l'espace lointain ( 24 ).

Utilisation mondiale d'énergie par source (estimation 2010) (noir : pétrole ; rouge : charbon ; bleu : gaz ; jaune : nucléaire ; vert : hydraulique) - Source : Gregor.us, 2011

Le dernier facteur caractéristique de cette révolution en cours va être le renforcement progressif de l'encadrement international du nucléaire civil, aujourd'hui inexistant ( 25 ). Ce renforcement se fera à la fois sur le contrôle de la dissémination du nucléaire civil ( 26 ) et sur les normes de sécurité. Fukushima illustre en effet le degré d'exigence scientifique, technologique, financière et légale nécessaire pour assurer que de telles catastrophes soient évitées.

Les États vont devoir accepter nombre de nouvelles contraintes pour pouvoir construire des centrales nucléaires ( 27 ) ; et cela sera d'autant plus vrai qu'ils appartiendront à des régions densément peuplées. Leurs voisins se chargeront d'exercer les pressions nécessaires. Et les fabricants de centrale nucléaire vont devoir revoir à la hausse leurs prix comme la sécurité et la fiabilité de leurs centrales. Une telle évolution est dans l'intérêt des acteurs de la filière nucléaire car selon notre équipe un autre Fukushima ou équivalent dans la décennie à venir marquerait l'arrêt définitif de l'ensemble de l'industrie nucléaire civile   ( 28 ).

N'oublions pas que si les centrales actuelles, dans des pays développés pouvant leur assurer un entretien correct, sont conçues pour un risque majeur de 1/10 000. Le risque global était de 5/10 000 en 1965, soit 0,0005% quand il y avait 5 réacteurs. Du fait de l'extension du parc nucléaire mondial, il est passé à près de 500/10 000 en 2011, soit 5% (sans compter l'aggravation inévitable due au vieillissement du parc nucléaire).

Si les décideurs politiques n'en déduisent pas rapidement qu'il faut donc accroître le niveau de sécurité pour garder ce taux au moins au niveau de 1965, à 1/10 000, nul doute que par les multiples voies décrites ci-dessus les opinions publiques parviendront à trouver des dirigeants mieux versés dans le calcul des statistiques.

Source:  LEAP/E2020

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 30 janvier 2013

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

  Analyses et Opinions

  La Saga d'un gros mensonge nucléaire

Fiche: Nucléaire

Notes & Références encyclopédiques:

01
 

Réserves limitées et distribution très inégale de ces réserves entre les différents pays de la planète.

 

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02
 
 
 
 

Entre 1965 et 2011, le nombre de réacteurs nucléaires dans le monde est passé de 5 à 443, dans 31 pays. A ce jour, cinq sont engagés dans un processus de fermeture et 64 sont en construction. Actuellement 90% des centrales nucléaires sont situées en Europe de l'Ouest, aux États-unis et au Japon. Source : IAEA, 11/05/2011 Pour le Japon, il y a présentement en 2012 un moratoire.

 
 
 
 

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03
 
 

La World Nuclear Association présente un historique détaillé des programmes nucléaires français et japonais ; ainsi d'ailleurs que des autres pays concernés par cette énergie. Sources : WNA, WNA, 2011

 
 

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04
 
 
 
 
 
 
 

Tchernobyl constitue sans aucun doute un événement qui a fortement accru la conscience du danger du nucléaire civil dans les opinions publiques. Il a également instillé pour la première fois, à grande échelle, la méfiance vis-à-vis du discours officiel sur les risques du nucléaire. Mais, le fait qu'il soit survenu dans le cadre d'un système soviétique à l'agonie a permis de maintenir cet accident, pour l'immense majorité des gens, dans la sphère des « choses qui n'arrivent qu'aux autres », à ceux qui sont « moins riches, moins modernes, moins sérieux que nous ».

 
 
 
 
 
 
 

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05
 
 
 

Three Miles Island: Un accident qui pour la première fois fit s'interroger le grand public occidental sur la sécurité nucléaire ; mais sans que cela finalement n'engage de bouleversements majeurs des opinions publiques puisque l'accident n'eut pas de conséquences médiatiquement tragiques.

 
 
 

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06
 
 

La France en particulier se frotte alors les mains car elle a beaucoup misé sur la filière nucléaire et compte bien être l'un des grands gagnants de cette nouvelle donne mondiale.

 
 

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07
 
 
 

Le modèle japonais du marché de l'électricité (y compris d'origine nucléaire), conçu en 1951 sous occupation américaine, n'est qu'une transplantation du modèle US caractérisé par un encadrement réglementaire public et une privatisation des installations. Source : Sharon Beder, 2006

 
 
 

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08
 
 
 
 
 
 
 

Perçue comme un combat d'arrière-garde en apparence à l'époque, on verra plus loin que cette « fracture » des « pros-nucléaires » autour de la question de la privatisation va peser lourd dans les rapports de force qui vont structurer les processus décisionnels sur la période 2010-2020. Et la tragédie de Fukushima illustre en effet cette question d'incompatibilité comme le montre le titre de cet article publié par CNBC le 01/04/2011 : « General Electric (constructeur de l'enceinte de confinement du réacteur N°1) évitera probablement toute responsabilité dans la crise nucléaire japonaise ».

 
 
 
 
 
 
 

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09
 
 

Quand par exemple Nicolas Sarkozy, toujours très visionnaire, voulait vendre une centrale nucléaire à son grand ami, Khadafi. Comme quoi, l'Histoire a une réserve inépuisable de retournements brutaux, radicaux et ironiques.

 
 

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10
 
 

Le parallèle entre les deux n'est pas dû au hasard : la même idéologie, la même recherche de profits à court terme, les mêmes investisseurs, les mêmes décideurs politiques sont à l'oeuvre dans les deux cas.

 
 

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11
 
 

Nous reviendrons sur ce point car la crise systémique globale est justement caractérisée par l'effondrement des États-unis et des pays qui lui sont structurellement liés au premier rang desquels on trouve justement le Japon.

 
 

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12
 

Il est utile de lire à ce sujet l'article de NuclearEnergyInsider du 14/04/2011 qui fait un tour d'horizon détaillé des projets de centrales nucléaires dans le monde.

 

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13

Nuclear Regulatory Commission et le New York Times, 07/05/2011

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14
 
 

L'exigence d'organismes indépendants en matière de nucléaire civil est d'ailleurs le sujet de la tribune publiée dans l'Asahi Shimbun du 26/03/2011 par Hirohiko Izumida, gouverneur de la préfecture de Niigata.

 
 

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15
 
 

Sans ces acteurs indépendants, le débat sur le nucléaire civil n'aboutira pas, empêchant la mise en place de toute politique de long terme, pourtant nécessaire pour traiter les questions de nucléaire civil.

 
 

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16
 
 
 
 
 
 
 
 

Les « stress tests » à la mode bancaire que veulent instaurer les autorités européennes ou autres ne suffiront pas à répondre à cette exigence. En effet, personne n'accordera la moindre crédibilité à des résultats d'enquêtes effectuées par les États qui sont partie prenante dans le nucléaire civil lui-même. Les politiques s'en rendront vite compte. Dans le cas européen, il est ironique de voir deux pays, Royaume-Uni et France, dont les leaders sont obsédés par le terrorisme, s'opposer à inclure le risque terroriste dans les stress-tests des centrales. Pensent-ils avoir éliminé ce risque en attaquant la Libye ? Sources : EUObserver, 13/05/2011 ; Le Figaro, 12/05/2011

 
 
 
 
 
 
 
 

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17
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Selon LEAP/E2020, il est peu probable qu'en Europe, en Asie ou en Amérique latine l'industrie nucléaire civile échappe à une vague de (re)nationalisation d'ici le milieu de la décennie. L'échec du modèle nucléaire japonais (où l'état se prépare à prendre le contrôle direct du nucléaire), c'est aussi l'échec du modèle américain, dérégulé et privé, qui a tenté de s'imposer dans le reste du monde au cours des deux dernières décennies. D'ici deux ans au maximum, une fois disparus les derniers « baby-Bush » comme Nicolas Sarkozy, qui veut continuer à  privatiser à marche forcée le nucléaire français malgré son évident échec, la tendance à la (re)nationalisation s'imposera. L'Union européenne, (ou plus probablement l'Euroland) va devoir rapidement innover pour inventer un concept de « réseau nucléaire européen public » qui lui permette de conjuguer propriété publique et régulation européenne : un « EuroNuke » à la manière d'Airbus pourrait être une bonne base de réflexion. Source : Marianne, 31/03/2011

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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18
 
 
 

Il n'y a rien de naïf dans cette anticipation. Elle ne suppose pas que les lobbies vont cesser leurs activités. Elle souligne simplement que c'est un domaine sur lequel les citoyens, et leurs relais, vont en général exercer désormais une veille active, beaucoup plus attentive que par le passé.

 
 
 

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19
 
 

Le cas allemand est symbolique et la probable arrivée au pouvoir d'une coalition Verts/SPD en 2012/2013 devrait illustrer cette fragmentation. Source : Spiegel, 13/04/2011

 
 

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20
 
 
 
 

Car c'est bien Tokyo qui a été « ressentie » comme affectée par la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima. Pour la première fois dans l'histoire très brève du nucléaire civil, c'est l'une des plus importantes métropoles de la planète qui s'est trouvée exposée, et non pas des bourgs isolés dans une campagne lointaine comme lors des tragédies précédentes. L'identification pour des milliards de citadins a ainsi joué à plein. Source : Asahi Shimbun, 10/04/2011

 
 
 
 

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21
 

MS-DOS est le système développé par Microsoft à ses débuts en 1981. Source : Wikipedia

 

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22

Source : The Age, 23/04/2011

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23
 
 

Le club occidental du nucléaire civil est en effet bien sclérosé : débats, acteurs, idées, … y tournent en boucle depuis des décennies et les méthodes traditionnelles sont souvent insuffisantes. Source : USAToday, 12/04/2011

 
 

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24

Source : Space Review, 22/08/2005

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25

Source : Le Monde, 01/04/2011

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26

 
 
 
 

Ce processus pourrait d'ailleurs rejoindre les anticipations de Franck Biancheri sur les évolutions futures du Traité de Non Prolifération nucléaire qui, à son avis, devra progressivement traiter nucléaire militaire et nucléaire civil comme un tout, et s'orienter vers le concept de « dissémination contrôlée ». Source : « Crise mondiale : en route pour le monde d'après », Editions Anticipolis.

 
 
 
 

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Et le changement climatique fait partie des évolutions à prendre en compte. En tout cas, si l'implantation près de la mer pose problème depuis Fukushima, la sécheresse en France commence à inquiéter beaucoup les tenants de l'implantation près des rivières. Parallèlement, avec 32 réacteurs en construction, dont la plupart au bord de l'océan, l'Asie semble n'avoir pris aucune disposition particulière pour éviter 32 nouveaux Fukushima en cas de tsunamis, pourtant fréquents dans la région. Sources : 20Minutes, 13/05/2011 ; Korea Herald, 19/04/2011

 
 
 
 
 
 
 

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A l'image du Japon qui élimine tout futur projet de centrale nucléaire ; ce qui entraîne un grave problème de débouché pour l'usine nucléaire de Sellafield. Sources : New York Times, 10/05/2011 ; PressTV, 10/05/2011

 
 

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