La calamité de Fukushima: ils vivent à Tokyo au Japon
et évaluent que le gouvernement est irresponsable

 

L'expert du gouvernement quitte la réunion publique sous les insultes des habitants

Sources: Rue 89, Agence France Presse, Libération
Textes de base écrit par:
Bigorneau
, Christian Losson, Michel Temman
Publications:
18 avril 2011, 26 juillet 2011
 

Choix des photos, mise en page et commentaires: JosPublic
Publication ici:
26 juillet 2011
Temps de lecture:
environ 8 minutes sans regarder les vidéos et ouvrir les notes et références

 

Plus de quatre mois après le séisme de magnitude 9 et l'accident de la centrale nucléaire de Fukushima, la situation n'est pas maîtrisée, et elle apparaît même bien pire que prévu, même que certains experts l'annoncent pire que la catastrophe de Tchernobyl en Russie.  ( 01 )

Je vis à Tokyo, depuis près d'un an, et la gestion de la catastrophe par le gouvernement japonais me révolte. Mais, comme la majorité des Japonais que je connais, je ne dis rien, parce que ça fait trop peur de penser à ça tous les jours. C'est plus simple quand on ne sait pas.

Cependant, un soir, j'ai vu cette vidéo. Je suis écœurée, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

Il s'agit d'une réunion entre des habitants de Fukushima et un envoyé du gouvernement japonais, qui a eu lieu le 19 juillet 2011. C'est en japonais, sous-titré fidèlement en anglais et en français : ce qu'il leur dit, en gros, c'est qu'il n'est pas de son ressort de savoir s'ils ont le droit de vivre dans une zone sûre. Le gouvernement n'évacuera pas davantage ceux qui le demandent.

Dans ce parc de garderie, les cônes et le dessin rond déterminent cette zone de jeu hors-limite après avoir découvert un "point chaud radioactif" là, à Noda, dans la préfecture de Chiba

Lorsqu'on lui demande de prendre des échantillons d'urine des enfants de Fukushima pour faire des analyses, il part, sans dire un mot.

Un mur.

Pourquoi cette histoire d'urine ? Les écoles de Fukushima ont rouvert dès début avril, malgré des pétitions locales relayées par des associations internationales, et la démission du conseiller du Premier ministre, qui s'y opposait.

 

Résultat, quand on a fait des analyses d'urine des enfants de la région, elles comportaient des matériaux radioactifs ( 02 )

Les autorités japonaises face à la colère des habitants de Fukushima
Une réunion entre les autorités et les habitants de Fukushima qui demandent l'évacuation urgente de la zone contaminée ainsi que l'analyse d'urine des enfants de Fukushima.
Vidéo amateur: d
urée 5 minutes 36

 

« Pour que les gens se réveillent enfin »

Et s'il fallait d'autres exemples pour montrer que la crise est gérée n'importe comment : les contrôles alimentaires sont faits par les maires et préfets sur des échantillons prélevés selon des protocoles arbitraires.

C'est ce que j'ai appris lors d'une réunion d'information de l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire IRSN ( 03 ) à l'Ambassade de France. Résultat, on a découvert récemment que la viande de plus de 2 000 bœufs irradiés a été commercialisée ( 04 ) dans des supermarchés dans tout le pays.

Je n'ai pas de mots pour qualifier l'inhumanité et l'irresponsabilité des membres du gouvernement japonais. Les médias, ici, relayent très peu ce genre de vidéos. Dans mon entourage, pas grand monde n'est au courant. Alors, j'essaye simplement de la diffuser… En espérant que les gens, ici et ailleurs, vont finir par se réveiller davantage.

Fukushima : Message d'un père de famille français qui vit au Japon depuis 10 ans
Durée: 14 minutes 10

Les familles s'inquiètent des doses de radioactivité reçues par les enfants...

Des enfants japonais portent des masques à la crèche (garderie),
à Iwaki dans la préfecture de Fukushima

Un compteur Geiger dans le cartable: trois mois après la catastrophe nucléaire, la ville de Fukushima a annoncé qu’elle allait équiper 34 000 enfants de dosimètres afin de rassurer les familles inquiètes de la radioactivité qui continue de s'échapper de la centrale accidentée, située à une soixantaine de kilomètres. La municipalité distribuera les appareils en septembre à tous les enfants âgés de 4 à 15 ans. Ils conserveront ces instruments de mesure en permanence sur eux pendant trois mois.

«La distribution de dosimètres va contribuer à rassurer les familles»

Depuis le séisme et le tsunami du 11 mars 2011 qui ont gravement endommagé les réacteurs de la centrale, le Japon a relevé le niveau légal d'exposition pour la population, tous âges confondus, de 1 à 20 millisieverts par an ( 05 ), soit la norme adoptée par beaucoup de pays pour les employés de l'industrie nucléaire. Fukushima, capitale de la préfecture du même nom, est située à l'extérieur de la zone d'évacuation de 20 kilomètres de rayon décrétée par les autorités autour de la centrale Fukushima Daiichi (N°1) ( 06 ) construite au bord de l'océan Pacifique.

Toutefois, a reconnu le responsable, de nombreux habitants sont inquiets des risques de radiations. «Nous avons procédé à des relevés à des endroits fixes, mais les parents et les citoyens s'interrogent sur l'exposition de chaque individu», a-t-il expliqué. «Nous pensons que la distribution de dosimètres va contribuer à rassurer les familles si les mesures confirment que la santé des enfants n'est pas menacée.» Il a souligné que le niveau de radioactivité dans la ville se situait en dessous de la limite officielle de risque sanitaire et indiqué que les dosimètres seront vérifiés chaque mois pour constater la quantité de radiations accumulées.

Si la dose dépasse le montant déterminé par la ville les parents auront à décider s'ils déménagent à leurs frais puisque ce n'est pas une zone reconnue par le gouvernement. D'ailleurs ce dernier fait tout pour en reconnaître le moins possible et ainsi éviter les coûts exponentiels que représente cette calamité de radiation nucléaire.

Le groupe écologiste et antinucléaire Greenpeace ( 07 ) a appelé le gouvernement nippon à ordonner l'évacuation des enfants et des femmes enceintes de la ville de Fukushima. Il affirme que les résidents reçoivent entre 10 et 20 millisieverts par an à travers l'atmosphère, sans compter les particules radioactives inhalées ou ingérées par la poussière, l'eau ou la nourriture.

Une autre ville de la préfecture, située juste à l'extérieur de la zone d'exclusion, a annoncé qu'elle allait distribuer des dosimètres aux 8 000 écoliers et élèves.

Christian Losson et Michel Temman sont en reportage au Japon pour le journal Libération et rapportent:

Les pieds dans le sable d’un terrain de base-ball, des volontaires de la ville noircissent, eux, un carnet de relevés. Des masques. Pas de bottes, ni de gants. Mais un dosimètre. «On enregistre les niveaux de microsieverts par heure, toutes les heures, dans 15 endroits différents», dit Tomaki Oba, 47 ans. Puis ? «Le soir, on rentre à la mairie, et on met le tout en ligne sur le site de la ville.»

Relevé de mesures de la radioactivité, sur le terrain de base-ball de Yamakiya, à 35 km de Daichi

Que savent-ils de ce qu’ils mesurent ?

Rien. «Pour cela, il faut voir avec des spécialistes.»

Mais ici, on est à un peu plus de 4 microsieverts par heure.

Ici, à dix mètres de ce récent complexe au toit vert amande, aux murs crème. Une école : maternelle, primaire, collège. 99 enfants au total. «Deux absents, seulement», semble regretter un responsable.

On est à Yamakiya, au kilomètre 35 de l’accident nucléaire. Un psychodrame local dans un drame tellement plus grand s’y joue. Les enfants viennent de quitter les lieux, masque au visage, costume de rigueur.

On tombe, par hasard, sur une réunion de parents d’élèves. Une soixantaine : alignés, sages et graves. Derrière un pupitre, l’un des trois employés municipaux de la ville de Kawamata. Osamu Kanda, qu’un parent surnomme «Mister Management».

«On a des informations inquiétantes, qu’on voudrait vous faire partager, sermonne-t-il, avec des accents de prédicateur. Il va falloir quitter l’école pour emménager dans une autre, plus loin, à vingt minutes d’ici. Il faut penser aux enfants.» Il tient le crachoir pendant presque une demi-heure.

Pas un parent ne moufte. Puis, un graphique grossier en main : «A ce rythme-là, on a calculé que la dose annuelle serait de 29 900 microsieverts par an.» Plus de 29 fois la dose annuelle admise pour la population civile.

Pas un mot, là encore. On se dit qu’en France, une telle sortie aurait été saluée, au bas mot, par une émeute. Mais là, rien. Un parent finit par se lever : «Qu’est-ce que ça veut dire, ces chiffres de microsieverts par heure ? Il faut s’alarmer ?»

Osamu Kanda reprend : «Je comprends que vous soyez inquiets. Il va y avoir des aides de la préfecture… Pour les niveaux d’irradiation, je ne suis ni expert ni membre du gouvernement.

- Mais comment se forger une opinion, on pose des questions, les réponses ne viennent jamais !

- L’école où on veut aller sera dans une zone moins contaminée, à 1,5 microsievert par heure…

- Ça veut dire quoi ?

- …»

Cela veut dire que c’est encore beaucoup. Surtout pour des enfants. Surtout quand un responsable municipal avoue qu’un record de 59 059 becquerels par kilo de terre a été détecté sur le site de l’école pour deux des isotopes les plus radioactifs.

Un autre père se lève - les femmes ne prendront jamais la parole : «Comment va-t-on faire ? Louer un appartement ailleurs, mais où? Trouver du travail, mais comment ?»

La réunion s’achève : l’école déménagera. Le directeur adjoint, Hirota Abe, l’admet : «Le drame, ici, c’est qu’un quart des parents ne veulent pas bouger. Ils sont encore là alors que la zone est contaminée.»

On écoute, en souriant, l’un des dirigeants de Tepco, l’opérateur de Fukushima Daichi, dire qu’il «faudra environ trois mois pour que le niveau de radiations commence à baisser». Puis «encore trois à six mois avant que nous puissions réduire les fuites radioactives à un niveau très bas».

Puis… On repense à ces enfants croisés, sac au dos, insouciants. A ces ouvriers qui s’épuisent, la peur chevillée au corps. A ces rares paysans croisés, en pleine zone de haute contamination, portant quelques bottes de pailles.

A cette partie du Japon qui ne sera, bientôt, qu’un vaste no man’s land.

Huit employés exposés à des radiations excessives

L'opérateur de la centrale, Tokyo Electric Power (Tepco) ( 08 ), a par ailleurs annoncé que six autres ouvriers avaient été exposés à des radiations supérieures au maximum autorisé de 250 millisieverts, ce qui porte à huit le total des personnes irradiées. Les six hommes n'ont pour l'instant pas signalé de problème de santé, selon Tepco.

À la suite de l'accident survenu à la centrale, le ministère japonais de la Santé et du Travail avait relevé de 100 à 250 millisieverts la dose cumulée maximale annuelle de radiations -- internes et externes -- pouvant être reçues par les personnes appelées à travailler sur le site. Le ministère a ordonné à Tepco de retirer tous les ouvriers dont le niveau d'exposition «interne» dépasserait les 100 millisieverts.

D'autre part, l'usine de décontamination des quelque 100 000 tonnes d'eau radioactive accumulées dans les bâtiments de la centrale devrait bientôt entrer en exploitation tout dépendant de la quantité de radioactivité que les employés devront affronter. Si c'est possible les ouvriers pourront entrer dans les installations afin de rétablir des circuits de refroidissement des réacteurs, étape cruciale vers leur stabilisation.

C'est loin d'être évident.

Dose à l’organisme entier
(irradiation gamma en moins de 2 jours)

< 25 rem (250 mSievret)

Pas d’effet décelable

25-50 rem (250-500 mSv)

Nausées et vomissements

Baisse temporaire des globules blancs

100-150 rem (1000–1500 mSv)

Décès précoces par infection si maladie grave et absence de traitement médical

350-500 rem (3500-5000 mSv)

50 % décès dans les 60 jours suivant l’exposition (infections, hémorragies intestinales)

Notes & Références:

01

À propos de la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon, pire que Tchernobyl en Russie

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02

Quand on a fait des analyses d'urine des enfants de la région, elles comportaient des matériaux radioactifs

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03

Qu'est-ce que l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire IRSN ?

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04

La viande de plus de 2 000 bœufs irradiés a été commercialisée dans des supermarchés dans tout le pays.

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05

Qu'est que la mesure du nucléaire nommé Sieverts ?

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06

Qu'est-ce que le plan nucléaire de Fukushima Daiichi ?

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07

Qu'est-ce que Greenpeace ?

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08

Qu'est-ce que Tokyo Electric Power (Tepco) ?

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