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ÉGYPTE: Moubarak aux ordres de l'armée

La grande muette n’est pas un simple outil de répression aux mains d’un dictateur. Les différents groupes qui la composent ont réussi à imposer leur rythme à la révolte populaire

Écrit par Paul Amar
Pour Al-Jadaliyya
et le Courrier International
10 février 2011


Un soldat égyptien déplace son tank sur la place Tahrir au Caire

 

Pour comprendre où va l’Égypte et la forme que pourrait y prendre la démocratie, il nous faut replacer la mobilisation populaire dans son contexte militaire, économique et social. Quelles sont les forces à l’œuvre derrière la dégringolade de Moubarak ? Et comment ce gouvernement de transition centré sur l’armée s’accommodera-t-il du mouvement de protestation qui rassemble des millions de personnes ?

Nombreux sont les commentateurs internationaux, mais aussi les analystes politiques et universitaires, qui peinent à comprendre la complexité des forces qui sont à l’origine de ces événements historiques. Trois modèles binaires prévalent en ce moment, chacun comportant son propre passif :

1. Le peuple contre la dictature : ce thème est synonyme de naïveté et de confusion libérale quant au rôle actif de l’armée et des élites du soulèvement.

2. Laïcs contre islamistes : ce modèle débouche sur un appel à la “stabilité”, comme dans les années 1980, suscitant des peurs islamophobes et le désir de contenir la “rue arabe” censément extrémiste.

3. La vieille garde contre la jeunesse en colère : cette vision romantique des manifestations, digne des années 1960, ne peut suffire à expliquer les dynamiques structurelles et institutionnelles qui sous-tendent le soulèvement, pas plus qu’elle ne permet de comprendre le rôle essentiel joué par bien des leaders septuagénaires.

Les commentateurs occidentaux, qu’ils soient libéraux, de gauche ou conservateurs, ont tendance à considérer toutes les forces de l’ordre dans les Etats non démocratiques comme le bras armé de la “dictature” ou comme des expressions de la volonté d’un dirigeant autoritaire. Or, chaque corps de police, chaque force armée ou service de sécurité a sa propre histoire, sa propre culture, ses propres allégeances de classe et bien souvent ses propres sources autonomes de revenus et de soutien.

En Égypte, les forces de police sont sous le commandement du ministère de l’Intérieur, qui était très proche de Moubarak, au point de dépendre politiquement de lui. Mais, au fil des dernières décennies, les commissariats de police ont acquis une autonomie relative. Jusqu’à prendre la forme, dans certains postes, d’une idéologie militante ou d’une mission morale. D’autres en revanche se sont adonnés au trafic de drogue – quelques-uns organisaient un racket qui pressurait les petits commerces. La police, à commencer par les hommes du rang, ne fait pas preuve d’une grande fiabilité politique. Elle est aujourd’hui avant tout intéressée, et, au niveau des commissariats, elle gère ses affaires comme une entreprise.

Dans les années 1980, elle avait été confrontée au développement de “gangs”, surnommés les baltagiya [voyous] en arabe égyptien. Ces organisations des rues avaient imposé leur domination à nombre de quartiers et de bidonvilles du Caire. Les étrangers et la bourgeoisie égyptienne pensaient que les baltagiya étaient des islamistes, mais, en réalité, ils étaient surtout dépourvus de toute idéologie.

Au début des années 1990, le ministère de l’Intérieur décréta : “Si on ne peut pas les battre, autant les recruter.” Donc, les autorités et les services de la Sécurité centrale ont commencé à sous-traiter leurs opérations de coercition aux baltagiya, les rémunérant copieusement et les formant au recours à une brutalité sexuelle (des attouchements jusqu’au viol), afin de punir et de dissuader indifféremment les manifestantes et les détenus masculins. Pendant cette période, le ministère de l’Intérieur a par ailleurs transformé les “enquêtes de la sécurité d’Etat” (ESE) en une menace monstrueuse qui a permis d’interpeller et de torturer un grand nombre de dissidents.