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Crise d'Octobre 1970 au Québec:
 La CIA, la GRC et le vieux chef du Front de Libération du FLQ ?

Claude-Jean Devirieux ex-journaliste à Radio-Canada décédé le 23 juin 2016 a écrit ce texte en 2012.  Il y a dans ce texte des faits importants que l'on ne retrouve pas dans les écrits de ceux qui ont couvert la crise d'octobre 1970.  Il y a aussi plusieurs hypothèses que le lecteur ne devra pas confondre avec des faits prouvés.

Le 12 février 1980, revenant de la campagne il constate que la porte arrière de son domicile avait été forcée et qu'il avait été cambriolé.  Donc, entrée par effraction.  Mais un cambriolage spécial.

Laissons-le raconter :    En faisant le tour de mon logement, je me suis vite aperçu que l'on ne m'avait volé ni mon poste de radio, ni mon poste de télévision, mi même ma réserve de dollars américains que je conservais en prévision de reportages aux États-Unis.  Par contre, dans mon bureau, tous mes dossiers étaient éparpillés sur le plancher.  Seul mon dossier sur la crise d'Octobre 1970 avait disparu. 

J'ai voulu faire un constat de police.  Deux agents de la police de Montréal sont venus, mais lorsqu'ils ont appris que seul mon dossier sur la crise d'Octobre avait été volé, l'un d'eux s'est écrié:  «Oh, là, là!  C'est une affaire politique!»   Et là-dessus, ils se sont sauvés et se sont évaporés comme un pet dans le grand vent.   Je ne les ai jamais revus.

J'ai reconstitué mon dossier de mémoire; j'avais mes agendas ; je me suis fait aider par des informateurs, confrères et collègues.  Je l'ai reconstitué.  Mais il me manque quelques documents, quelques précieuses photographies, quelques noms de témoins, voire de gens qui ont joué un rôle secondaire, quelques adresses et numéros de téléphone qui, de toute façon, me seraient inutiles maintenant.  Également, quelques dates précises ne me sont pas revenues......

 

 

Sigle et drapeau dessinés par des membres du FLQ

 

 

Bernard Derome et Claude Jean Devirieux respectivement journalistes pour la Société Canadian Broadcasting Corporation (CBC)/Radio-Canada financée par le gouvernement du Canada

Octobre 1970, la crise

 
 

La crise d'Octobre est pour le Québec l'un des événements les plus importants de son histoire dans la dernière moitié du vingtième siècle.

Au cours de l'été 1970, l'aile active du Front de libération du Québec était unie.  Lors d'une réunion à sa maison de la rue Armstrong, à Saint-Hubert, des divergences de vues sont apparues: Jacques Lanctôt était impatient de passer à l'action alors que Paul Rose estimait que le FLQ n'était pas encore prêt.  Tandis que Paul Rose prenait la tête d'une nouvelle cellule, dite de financement Chénier, le groupe Lanctôt conservait le nom de cellule Libération qui comprenait, outre Jacques Lanctôt, Louise Lanctôt, Jacques Cossette-Trudel, Marc Carbonneau, Yves Langlois (alias Pierre Séguin) et Nigel Hamer. 

Tous décident d'entrer en clandestinité au début de septembre.  Le 12 du même mois, ils louent un logement au 10945, rue des Récollets à Montréal-Nord.

L'armée canadienne protège la maison de James Richard Cross

Dans les jours qui suivent, ils font du repérage rue Redpath-Crescent où habite James Richard Cross, attaché commercial de la Grande-Bretagne à Montréal.

Dès maintenant, nous allons traiter séparément l'affaire Cross et l'affaire Laporte puisqu'il s'agit de deux opérations différentes menées par deux groupes distincts.

cross

L'affaire James Richard Cross

 
 

On l'a toujours présenté comme un diplomate.  C'est exagéré. Cross était attaché commercial au Haut-commissariat de la Grande-Bretagne à Montréal.  Le 5 octobre 1970, il est enlevé par les membres de la cellule Libération du Front de Libération du Québec (FLQ) et emmené, menotté dans un logement de la rue des Récollets à Montréal-Nord.

Cross s'est toujours défendu d'avoir été membre des services secrets britanniques mais, acculé par un confrère journaliste anglais, il a finalement admis avoir participé occasionnellement "pour rendre service à des amis" à des opérations contre des pays de l'Est.  Me fiant à ce que m'avait dit un informateur de la GRC ("Once you are in the Force, you are with the Force for the rest of your life"-Une fois que tu es avec la Force tu l'es pour la balance de tes jours), j'ai toujours été convaincu qu'il était effectivement et à temps plein un agent des services secrets britanniques, liés aux autres services secrets anglo-saxons, dont ceux du Canada.

Lors d'un entretien en 2008 avec un ancien sergent de la GRC, Donald McCleary, à propos de James Cross, le journaliste de la radio privée Benoit Perron lui a fait admettre que Cross " was a buddy" (c'était un copain).

Là, attention, ca va devenir compliqué.

La fille de Cross, Susan, et son mari, un immigré hongrois, Gabor Vertes, fréquentaient dans le centre-ville de Montréal le café Prague où se réunissait une jeunesse anticonformiste et où elle aurait connu des membres du FLQ.

Mon information voulait qu'elle les aurait même suivis en 1969 à la Maison du pêcheur, à Percé. 

Cette maison était le rendez-vous estival de dizaines de jeunes gens partisans de l'indépendance du Québec qui ont eu maille à partir avec la police locale et elle aurait même servi de centre d'entraiment pour les membres du FLQ.

La Maison du pêcheur à Percé (région Gaspésie)

Le quotidien La Presse ayant aimablement mis ses photographies de la Maison du pêcheur à ma disposition, j'ai découvert une jeune femme ressemblant étrangement à Susan Cross.  Sauf qu'elle portait des lunettes alors que Susan Cross, sur les photos d'octobre 1970, n'en portait pas.  Désireux de savoir si, de 1969 à 1970, elle aurait remplacé ses lunettes par des verres de contact, je me suis informé auprès de ses proches et je suis finalement entré en contact avec, soi-disant, sa meilleure amie qui a accepté de me rencontrer à son bureau.

Stupéfaction!  Il s'agissait du bureau du Haut-commissariat de la Grande-Bretagne et la jeune femme était l'ancienne secrétaire de Cross!  devant ma surprise, elle ne se gênait pas pour rire comme quelqu'un qui a fait une bonne blague à quelqu'un d'autre.  Elle m'a tout de suite demandé si mon récent voyage en Angleterre s'était bien passé; elle était donc bien renseignée.  Elle m'a exhibé un dossier complet me concernant personnellement.

Devant mon étonnement de plus en plus grand, elle me fait avec un gracieux sourire: " Moi aussi, je travaille dans le domaine de l'information. "  Refusant de me dire si Susan Cross portait des verres de contact, elle m'a sans difficulté donné le nom et le numéro de téléphone du médecin personnel de son amie.  J'appelle ce docteur, qui d'un ton terrorisé, me déclare : "Le haut-commissariat de la Grande-Bretagne m'a interdit de vous parler!".  Comme je lui faisais remarquer qu'étant citoyen canadien il n'avait pas à obéir aux autorités britanniques, il m'a raccroché au nez. 

C'est à peu près à cette époque qu'une infirmière de l'Hôpital général juif de Montréal m'a affirmé que le personnel de l'établissement avait, dès le jour de l'enlèvement de Cross reçu l'ordre de lui préparer une chambre VIP (pour Very Important Person), information que le directeur général de l'hôpital a refusé de me confirmer, disant, lui aussi, qu'il en avait reçu l'ordre du haut-commissariat britannique et me fermant, lui aussi, la ligne au nez.

Pour terminer en beauté: le mari de Susan Cross, Gabor Vertes, devenu son ex, que j'ai rencontré justement au Café Prague et à qui je demandais si, oui ou non, Susan Cross était allée à la Maison du pécheur en 1969, m'a proposé un marché : "Je peux vous dire tout la vérité mais il faudra payer."

Combien ? 35 000 dollars !  C'était grossièrement exagéré.  Et bien qu'à cette époque Radio-Canada n'avait pas encore souffert des restrictions budgétaires qu'Ottawa lui impose d'année en année, mes patrons ont naturellement refusé de payer.

Retour à l'affaire elle-même

Le 5 octobre à 6 h 30 : Marc Carbonneau s'empare d'une taxi et va rejoindre Jacques Lanctôt, Yves Langlois et Nigel Hamer.  Louise Lanctôt fait le guet sur Redpath-Crescent.

À 8 h20, James R. Cross est enlevé : Jacques Lanctôt sonne, braque une arme sur la domestique, puis avec Nigel Hamer monte au premier étage.  James Cross est menotté, et entraîné dans le taxi.

La voiture file rue Édouard-Montpetit où Cross est transféré dans une Chrysler grise 1962 et Cossette-Trudel, Langlois et Hamer repartent avec lui vers le logement de la rue des Récollets pendant que Jacques Lanctôt et Marc Carbonneau ramènent le taxi et vont émettre les premiers communiqués.

À 8 h 35, madame Cross avertit la police. l'escouade antiterroriste (Combined Antiterrorist Squad) se réunit immédiatement à son quartier général près du marché Jean-Talon.

Un informateur m'a avisé qu'un policier motocycliste de la Police de Montréal ayant pris la Chrysler grise en filature aurait reçu l'ordre de ses supérieurs d'abandonner la poursuite.  Ayant demandé à le rencontrer, au quartier général de la Police de Montréal, on m'a mis en présence d'un agent ayant prétendument le même numéro matricule, mais encadré de deux de ses supérieurs: l'information a été niée catégoriquement.

Au cours de sa conférence de presse dans l'après-midi du 5 octobre, le ministre de la Justice, M. Jérôme Choquette, signale aux ravisseurs que M. Cross souffre d'hypertension et qu'il a besoin d'un médicament ; ce médicament sera transmis aux gardiens du diplomate par l'entremise de Nigel Hamer.

7 octobre: la police arrête 27 suspects. Nigel Hamer ne sera ni arrêté, ni interrogé, ni même filé.  Dans son livre sur le FLQ,  Louis Fournier estime " qu'il s'agit là d'une des plus graves erreurs policières survenues durant la crise ".   Nigel Hamer est donc absent du groupe de suspects défilant devant madame Cross lors d'une parade d'indentification ce 7 octobre.

James Cross restera séquestré au 10945 de la rue des Récollets pendant 59 jours, soit jusqu'au 4 décembre 1970.

Des agents de la police municipale de Montréal-Nord m'ont affirmé qu'ils savaient très bien où M. Cross était détenu et qu'ils auraient pu le libérer bien plus tôt, mais que la Gendarmerie royale du Canada leur avait interdit de se mêler de cette affaire  et même de pénétrer dans le quartier.  Ils étaient furieux. J'ai déjà signalé que des agents de la GRC à la retraite ont admis avoir su dès le début où était séquestré Cross.

Pendant la détention de Cross, les locataires de l'appartement situé au troisième niveau du 10945 rue des Récollets, juste au-dessus du repère de la cellule Libération, avaient été expulsés de chez eux par la GRC, qui souhaitait écouter ce qui se passait à l'étage en-dessous.  Plus tard, voulant rencontrer ces gens pour avoir confirmation de leur expulsion, je me suis trouvé en face d'un monsieur âgé qui est devenu blême, a montré des signes de terreur et m'a fermé la porte au nez.

7 octobre : la cellule Libération exige la publication de son Manifeste qui sera lu en soirée sur les ondes de CKAC par Louis Fournier et le lendemain sur les ondes de Radio-Canada par Gaétan Montreuil.

Je signale que, dans son communiqué, le FLQ demandait que ce soit moi qui lise ce Manifeste ; heureusement , mes patrons s'y sont opposés, me jugeant trop émotif pour faire une lecture neutre.

Devant les événements qui se précipitent, la cellule Libération, dans son communiqué no 7, annonce qu'elle suspend temporairement sa menace d'exécuter James Cross.  Le 17 octobre, dans son communiqué no 10,  elle annonce que "la sentence de mort contre Cross est indéfiniment suspendue et qu'il ne sera relâché qu'après la libération des militants du FLQ.  La cellule Chénier étudie présentement son cas (le cas de Pierre Laporte) et fera connaître sa décision sous peu".

La police intercepte le communiqué qui ne sera jamais diffusé ;  il contenait une lettre de Cross affirmant être toujours vivant et en bonne santé.   La population n'en aura jamais connaissance.

Le 19 octobre, tous les membres de la cellule Libération se rassemblent au logement du 10945 rue des Récollets.  Nigel Hamer en part le 21 pour assurer la liaison avec l'extérieur.  Jacques Cossette-Trudel et sa femme font la navette entre le 10945 de la rue des Récollets et le centre-ville et sont filés pas à pas par la police, qui se garde de bien des les arrêter.

24 octobre: diffusion d'un communiqué conjoint des cellules Libération, Chénier et Dieppe qui menacent de poursuivre " notre cédule d'exécutions ".

James Cross fait son jeu de patience pendant sa captivité

Ce communiqué sera identifié plus tard comme étant un faux fabriqué par les forces de l'ordre. 

C'est la deuxième fois que la cellule Dieppe est mentionnée et ce sont les forces de l'ordre qui le font.

6 novembre ; Nigel Hamer fonde la cellule d'information Viger qui publie le communiqué no 11 avec la photo de Cross.

C'est seulement le 25 novembre que, d'après la version officielle, la GRC repère le lieu de détention de Cross alors qu'elle le connaissait depuis le début.

Le 28 novembre, la GRC photographie une rencontre entre le couple Cossette-Trudel et Nigel Hamer, mais ce n'est que le 2 décembre qu'elle procède à l'arrestation des Cossette-Trudel.

3 décembre : ouverture des négociations avec les ravisseurs de Cross qui obtiennent un sauf-conduit pour Cuba et filent avec leur prisonnier vers Terre des hommes (Ile Sainte-Hélène/Notre-Dame au milieu du fleuve Saint-Laurent), proclamée territoire cubain pour l'occasion.

Ils s'envolent à 19 h 45 à bord d'un Yukon des Forces canadiennes à destination de la Havane.

4 décembre à 2 h du matin: James R. Cross recouvre sa liberté.

Il est mis en observation dans la chambre VIP de l'Hôpital général juif qui avait été préparée dès le 5 octobre.

James R. Cross et son épouse lors de la conférence de presse suivant sa libération

Laporte

L'affaire Pierre Laporte

 
 

Maurice Noblet Duplessis en conférence de presse

Pierre Laporte, assassiné pendant la crise d'Octobre 1970, avait débuté comme journaliste au quotidien Le Devoir. 

Comme le premier ministre, Maurice Duplessis, le détestait, chaque fois qu'il le voyait arriver à un de ses points de presse, il lui disait avec son humour spécial: "Laporte, à la porte."   Pierre Laporte obtempérait pour ne pas se faire éjecter manu militari par les gardes du corps du Chef (prononcez Cheuf).

Pierre Laporte a pris sa revanche en publiant une biographie de Duplessis intitulée Le vrai visage de Duplessis.  Puis, il s'est lancé en politique.  Je le connaissais un peu, l'ayant rencontré au restaurant Le Petit Poucet, à Sainte-Adèle, en compagnie de son épouse ; propos aimables, sans plus.  Je possède de lui une lettre manuscrite dans laquelle il me remercie pour un reportage dans lequel je parlais de lui.

Au début de 1970, Pierre Laporte s'était porté candidat à la succession de Jean Lesage à la direction du Parti libéral du Québec (PLQ), contre le ministre de la Justice Claude Wagner et contre celui qui a finalement gagné, Robert Bourassa

 Aux élections qui ont suivi, jouant la carte du fédéralisme, en tout cas ouvertement hostile au parti québécois, il avait mené une campagne électorale vigoureuse en brandissant sur toutes les estrades la reproduction d'un billet d'un dollar coupé en deux qu'il appelait "la piastre à Lévesque", voulant dire par là que la souveraineté du Québec allait entraîner une importante baisse du niveau économique de la province.

Il était parmi les plus virulents de tous les candidats libéraux dans leurs attaques contre le PQ.

Malheureusement, Pierre Laporte avait accepté des contributions à sa caisse électorale provenant de la mafia italienne et, la police en ayant eu vent, il était sous surveillance constante.  Je l'avais appris à travers les branches dès 1970 ; un de mes informateurs m'avait assuré que Laporte avait un dossier de police "gros comme ça"

Mon collègue de CBM, le poste de langue anglaise de Radio-Canada à Montréal, Franck Rauch, très versé dans les histoires de brigands, avait averti Robert Bourassa, le nouveau leader du Parti libéral du Québec qui, soucieux de ne pas provoquer d'esclandre, lui avait répondu qu'il ne fallait pas ajouter foi aux rumeurs.

L'information est donc restée confidentielle jusqu'au 5 juillet 1973 quand le député péquiste Robert Burns a interpellé le ministre de la Justice Jérôme Choquette qui, en pleine Assemblée nationale, a admis les faits.  La nouvelle est donc devenue officielle : Pierre Laporte était impliqué avec la pègre italienne. 

Ce même mois de juillet 1973, le quotidien Le Devoir a publié des facsimilés des rapports de police.  Moi-même, je suis allé voir l'ancien ministre de la Justice Claude Wagner, qui m'a confirmé qu'il le savait dès 1970.  Depuis une photographie a même été diffusée montrant Pierre Laporte en compagnie de deux des dirigeants de la mafia: Franck D'asti et Nicola Di Lorio.   D'après mes informations, une fois élu, il aurait demandé au premier ministre Bourassa le portefeuille du ministère de la Justice, ce qui lui a été refusé.  Heureusement!

J'ai su que la Sûreté du Québec aurait menacé de procéder à son arrestation.  L'arrestation de l'énergique adversaire du Parti Québécois (PQ) et, par ricochet, de cet ardent défenseur du fédéralisme, pour association avec le crime organisé, n'aurait pas manqué de jeter un discrédit immense sur tout la classe politique, non seulement québécoise mais aussi canadienne.  On ne m'ôtera pas de l'idée que son assassinat a provoqué un grand soupir de soulagement chez bien du monde.

À ce sujet d'ailleurs, j'ai remarqué qu'en 2010, à l'occasion du quarantième anniversaire de la crise d'Octobre, aucun média, pas même Le Devoir qui n'aurait eu qu'à chercher dans ses archives, n'a reproduit ces rapports d'enquête et cette photo.   Aucun média n'a fait allusion au passé trouble de Laporte, qui conserve son auréole de martyr.

Pierre Laporte en conférence de presse entouré de sa famille

À Québec, le pont Pierre-Laporte n'a pas été débaptisé.

Revenons à son assassinat:  la cellule de financement Chénier du FLQ comprenait Paul Rose, son frère Jacques, Francis Simard et Bernard Lortie, âgé de seulement 19 ans.

Il a été établi, au procès des membres de la dite cellule, qu'ils n'étaient pas au courant du projet de la cellule de Libération de l'enlèvement de James Richard Cross.  Le 24 septembre, Paul Rose, Jacques Rose, leur soeur Claire Rose, leur mère Rose Rose et Francis Simard partent aux États-Unis; destination Houston, Texas, pour y chercher, a-t-on dit, des armes et de l'argent.

Cela était un peu ridicule car, à défaut d'argent, les felquistes pouvaient se procurer des armes librement dans n'importe quel magasins de la rue Craig.   Chaque soir, madame Rose et sa fille envoyaient des cartes postales, toutes produite en cour, pour bien établir leur alibi.  Lors de l'enquête préliminaire de Paul Rose, on a appris que c'est à Dallas, au Texas, que le groupe a entendu la nouvelle de l'enlèvement de James R. Cross et que la décision a été prise de revenir au Québec pour appuyer la cellule Libération de Jacques Lanctôt.   En passant près d'Albany, dans l'État de New York, le 7 octobre en soirée, ils entendent la lecture du Manifeste du FLQ sur les ondes de CKAC.

Arrivés le 8 octobre à Longueuil, après avoir songé à enlever le ministre fédéral Jean-Pierre Côté, les membres de la cellule de financement Chénier décident d'enlever le ministre provincial Pierre Laporte.

Samedi10 octobre: enlèvement de Pierre Laporte qui jouait au ballon avec son neveu devant sa maison par Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie, leur visage caché par des passe-montagnes ( et non recouvert de cagoule comme le veut la version officielle ) et armés, dans une Chevrolet 1968 verte immatriculée 9j2420 ( numéro relevé par le neveu de Pierre Laporte ).   La police est immédiatement alertée (à 18 h 20 ) et elle place des barrages aux intersections, mais la Chevrolet arrive sans encombre au 5630, rue Armstrong à Saint-Hubert.

D'après un de mes informateurs, la police connaissait l'utilisation que faisait le FLQ du 5630 de la rue Armstrong.  Elle a effectué plusieurs descentes dans des maisons voisines et, à plusieurs reprises, un hélicoptère de la police a même tourné au-dessus des lieux.

Le 16 octobre, le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, annonce la rupture des négociations avec le FLQ.  Le même jour, le gouvernement fédéral met en application la Loi sur les mesures de guerre.

En entendant ces nouvelles, Pierre Laporte panique et se précipite sur une fenêtre, espérant s'échapper.  Il était environ 10 h du matin le 17 octobre.  Il se blesse aux poignets et à la poitrine, mais ce sont des blessures superficielles ne mettant pas sa vie en danger.  Paul Rose était parti se cacher dans un logement ami, chemin de la Reine-Marie à Montréal ;  Bernard Lortie est envoyé le rejoindre pour l'informer de ce qui vient de se produire.  Ne restaient plus au 5630 de la rue Armstrong que Jacques Rose et Francis Simard qui tentent de soigner Pierre Laporte avec des pansements improvisés mais dixit le docteur Valcourt qui a procédé à l'autopsie, "...très serrés pour empêcher l'hémorragie".

Le 17 octobre, Pierre Laporte est de plus en plus agité et, sans doute pour le faire se tenir tranquille il est agrippé par-derrière par le col de son chandail et sa chaîne de cou, ce qui provoque sa mort par strangulation.   Par qui ?

Les membres de la cellule Chénier ont toujours revendiqué une responsabilité collective mais, officiellement, ils n'étaient que deux : Jacques Rose et Francis Simard.  Le communiqué du FLQ annonçant son "exécution", le 17 octobre 1970, précise qu'il était 18 h 18, mais m'a assuré l'avocat du FLQ Robert Lemieux, cette heure précise a été choisie au moment de la rédaction du communiqué car c'était à 18 h 18 que Pierre Laporte avait été enlevé le 10 octobre.

D'après les témoignages, vers 18 h (donc avant sa mort?), le corps de Pierre Laporte est placé dans le coffre de la Chevrolet immatriculée 9J2420, avec un oreiller sous la tête une couverture sur le corps et la voiture est conduite par Jacques Rose sur le terrain de la compagnie Wandell Aviation attenant à l'aéroport de Saint-Hubert.  Francis Simard suit dans une Chevrolet blanche et tous les deux se rendent ensuite dans ce véhicule vers 19 h rejoindre Paul Rose, chemin de la Reine-Marie.

Parenthèse: je signale que Franck D'Asti, l'un des chefs de la mafia en compagnie de qui Pierre Laporte avait été photographié, est allé rencontrer René Gagnon, le chef de cabinet de Laporte, pour lui offrir l'aide de ses hommes afin de le retrouver.  Je signale également qu'une fois la maison de la rue Armstrong à Saint-Hubert libérée par le FLQ les agents de l'escouade antiterroriste y ont fait irruption, causant des dégâts aux armoires, placards, cloisons et plafonds.  Officiellement pour chercher des documents, armes ou explosifs. On n'a rien trouvé.   Simple hypothèse: à moins que cette fouille brutale, qui a surpris les journalistes venus sur les lieux, n'ait eu pour objectif de faire disparaître les micros-espions et les émetteurs qui y avaient été installés.

Après s'être cachés pendant un temps dans le logement du chemin de la Reine-Marie et avoir échappé à une descente de police dans des conditions rocambolesques, les membres de la cellule Chénier (sauf Bernard Lortie, arrêté le 6 novembre) sont allés se cacher d'abord dans une grange de Saint-Bonaventure puis, à partir du 24 novembre, chez un indépendantiste devenu cultivateur, Micher Viger, à Saint-Luc où ils ont été repérés et cernés à la fin de décembre1970. Le docteur Jacques Ferron, appelé sur les lieux, et Michel Viger ont participé aux négociations avec les représentants des forces de l'ordre et du gouvernement fédéral ayant entrainé la reddition des frères Rose et de Francis Simard le 28 décembre 1970.

Drapeau du Front de libération du Québec (FLQ)

contradiction

Les contradictions de l'affaire

 
 

Dans son livre (p. 70), Francis Simard écrit: "Nous nous sommes tous mis à brailler."   Tous ?  Mais il a été prouvé qu'ils n'étaient que deux : lui et Jacques Rose.  Qui étaient l'autre ou les autres ?

Toujours lors du procès de Francis Simard, le 26 janvier 1971, le procureur de la Couronne Jacques Ducros cite une déclaration antérieure faite devant le coroner Jacques Trahan, déclaration déposée en preuve par le policier Gaboury de la SQ et corroborée par son collègue Vigneault, déclaration dans laquelle Francis Simard admettait avoir participé au meurtre de Pierre Laporte avec deux autres personnes. Qui était le troisième homme ?

Dans une déclaration que j'ai moi-même enregistrée, le médecin légiste Valcourt affirme que Pierre Laporte était encore vivant au moment de la strangulation, mais évoque la possibilité que le coeur ait pu repartir après la strangulation.  

Au laboratoire de médecine légale de Montréal où je suis allé enquêter, la trace laissée sur la peau de la nuque de Pierre Laporte (conservée dans le formol) ne présente pas à l'arrière, entre les deux brins de la chaîne, un espace suffisant pour qu'une main d'homme puisse tenir et tirer dessus mais plutôt un petit espace qui évoque la trace qu'aurait laissée un garrot.  Il serait judicieux qu'une nouvelle analyse médico-légale soit effectuée pour déterminer la longueur exacte de la chaîne du cou et, compte tenu de la circonférence du cou de Pierre Laporte, le "jeu" ou l'espace libre qui aurait permis la prise de cette chaîne avec une main d'homme.  À condition que ces pièces à conviction n'aient pas été détruites.

Dans son communiqué écrit de sa main, Paul Rose annonce l'exécution de Pierre Laporte à 18 h 18 par la cellule Dieppe-Royal 22e, cellule dont le nom n'a jamais été mentionné nulle part auparavant.  Qui composait cette nouvelle cellule et d'ou venait-elle ?  On n'en avait jamais entendu parler.  Et pourquoi la seconde et dernière fois qu'on en a entendu parler, c'est dans le faux communiqué émis par les forces de l'ordre le 24 octobre ?

Alors qu'on connaît tout du FLQ, le nombre et le nom de ses cellules, le nombre et les noms de ses sympathisants, alliés et complices avant, pendant et après la crise d'Octobre, on ignore tout de la cellule Dieppe-Royal 22e.  Qui Paul Rose cherche-t-il à couvrir ?  Lors d'une interview filmée, enregistrée en 1973 (et dont j'ai un double), l'avocat du FLQ Robert Lemieux affirme (je cite): " Pierre Laporte a été tué par la cellule Dieppe.  Pas par le FLQ. Point!  (fin de la citation).  Robert Lemieux laisse ensuite entendre que Pierre Laporte a été victime de la raison d'État, tout comme les quelque mille Québécois tués lors de la fausse tentative de débarquement en 1942 à Dieppe, en France, par le 22e division de l'armée canadienne.

Dans son livre Pour en finir avec octobre, Francis Simard dit que Laporte est mort dans l'après-midi.  Or, 18 h 18 ce n'est déjà plus l'après-midi, c'est le soir et, à cette date, il fait déjà nuit.  Dans son ouvrage sur l'exécution de Pierre Laporte, l'auteur et ancien felquiste Pierre Vallières affirme que la station de radio CKAC a reçu un appel téléphonique vers 16 h30-17 h annonçant que le corps de Pierre Laporte se trouvait dans le coffre de la Chevrolet verte immatriculée 9J2420 à Wandell Aviation et qu'un communiqué à ce sujet était déposé à la Place des arts. 

Qui a téléphoné à CKAC une heure avant l'heure donnée par Paul Rose ?  Pourquoi, d'après Vallières, a-t-on ordonné à la réceptionniste de CKAC de garder le secret sur ce coup de téléphone initial, ce qu'elle a fait pendant plusieurs années ?  Ce n'est qu'à 21 h 30, après trois coups de téléphone que CKAC a décidé d'affecter le journaliste Michel Saint-Louis à cette affaire.  Ce n'est qu'à 23 h 10 que le coffre de la voiture a été ouvert par la police et ce n'est qu'à 24 h 05 que le docteur Yvon Prévost, jusque-là tenu à l'écart, a été autorisé à constater le décès.  Pourquoi tous ces délais ?

Toujours d'après Pierre Vallières, le Centre des communications du Commandement mobile de l'armée canadienne avait reçu vers midi un appel téléphonique anonyme annonçant la mort de Pierre Laporte.  Vers 13 h, toutes les communications vers l'extérieur de ce centre étaient coupées.

Est-il possible, en vertu de la Loi sur l'accès à l'information et quarante ans plus tard, d'obtenir les documents qui prouveraient la véracité de ces affirmations ? Quand, le 19 mai 2010, j'ai moi-même cherché aux Archives nationales les procès-verbaux de l'enquête préliminaire de Paul Rose, elles n'y étaient pas.

troisième

Le troisième homme

 
 

Jean qui ? Magnée !  Jean Magnée ! Complètement inconnu, cet individu aurait, d'après moi, joué un rôle décisif lors de la crise d'Octobre.

En 1972-1973, faisant des recherches sur la crise d'Octobre, je me trouvais chez le romancier Jacques Ferron, qui, en qualité de médecin des pauvres de la rive-sud de Montréal, connaissait bien des choses qui n'avaient jamais été portées à la connaissance du public.

Lui ayant fait part de mes doutes quant à l'identité du meurtrier de Pierre Laporte, il me dit, en marge d'une déclaration officielle dont j'ai l'enregistrement : "Allez voir Jean Magnée".

Jean Magnée ne vivant plus avec sa femme, Dolores Sobrecases, il était devenu le compagnon de Zita Lortie, la soeur de Bernard Lortie, le plus jeune des membres de la cellule du FLQ dite de financement Chénier, celle des frères Rose.

Jean Magnée était né à Verviers en Belgique en 1925.  Il s'était engagé volontairement dans l'armée belge, avait combattu au Congo où il avait été promu lieutenant.   Après le retrait  de la Belgique du Congo, Jean Magnée avait immigré au Québec où il ne faisait pas grand-chose.   Comme il n'y a rien de pire qu'un soldat au chômage, il vivait en marge de la société ambiante de petits boulots, rapines diverses, petits larcins et fraudes.   Il se serait mis au service de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) comme homme de main occasionnel.  (note du Webmestre: affirmation démentie par sa conjointe). 

D'après le journaliste anglophone Nick Auf der Maur, décédé depuis, Jean Magnée faisait une fixation sur la ville de Dieppe, en France, et il y serait allé, collectant des fonds (qu'il aurait gardés) pour l'achat d'une couronne de fleur à la mémoire des 913 soldats canadiens, en majorité des Québécois, morts lors de la fausse tentative de débarquement en août 1942, soldats qu'il croyait être du Royal 22e Régiment alors que le Royal 22e n'y était pas. 

 

Il y avait les Fusiliers du Mont-Royal ;
le South Saskatchewan Regiment ;
le Royal Regiment of Canada ;
le Queen's own Cameron Hisghlanders ;
le Calgary Tank Regiment ;
et une unité du Black Watch Regiment ;
mais pas le Royal 22e.

 

Le passé de militaire de Jean Magnée lui aurait permis de devenir entraîneur des membres du Front de libération du Québec dans le maniement des armes et des explosifs à la belle époque de la Maison du pêcheur à Percé en 1969.  Ce qui est sûr, c'est qu'il a été le dernier propriétaire légal de la Maison du Pêcheur.  L'information a été confirmée par le journaliste, chroniqueur et romancier Louis Hamelin.

Ce dernier est allé en 2007 à Percé où il a rencontré un ancien fonctionnaire municipal, Bruno Cloutier, qui lui a montré une copie de l'acte de vente de la Maison du pêcheur signé de la main de Jean Magnée.  D'après M. Cloutier, Jean Magnée, "un peu plus âgé que les autres, beau parleur, bien vêtu donnait à l'époque l'impression d'être le financier".  Il avait donné comme adresse personnelle celle de Production 18/25, boulevard Therrien à Longueuil, qui servait de couverture aux activités de Paul Rose.

Donc, en 1973, j'ai pris contact avec Jean Magnée.  Il sortait de prison où il avait passé six mois pour avoir signé de faux chèques.  Avant de me répondre, il m'a dit cette phrase énigmatique :  " Louis veut savoir quelles questions tu vas me poser ".   Louis qui ?  Louis Laberge, peut-être?   Après plusieurs conversations téléphoniques, nous nous sommes rencontrés le 19 septembre 1973 dans la cafétéria de Radio-Canada.  Il ne m'a jamais rien dit que vaille. La même année, il était allé voir, soi-disant de son propre chef, le docteur Jacques Ferron et lui avait dit que la violence allait recommencer.

Après notre rencontre du 19 septembre 1973, il a cherché à imiter ma signature pour soutirer de l'argent de mon compte à la Caisse populaire de Radio-Canada  et a été démasqué par les caissières qui m'ont immédiatement prévenu.  J'ai refusé de porter plainte et lui ai donc évité de retourner en prison.  Il m'en a été très reconnaissant, au point qu'il parlait toujours en bien de moi à ses femmes, son épouse légale Dolores Sobrecases et sa compagne de vie Zita Lortie.   Si bien que, lorsqu'il est mort elles m'ont tout naturellement invité à ses funérailles.

Le docteur et auteur Jacques Ferron qui était médecin sur la rive sud à Montréal et qui connaissait parfaitement son milieu, avait participé, à la fin de décembre 1970 aux négociations entre les membres de la cellule Chénier et les autorités.   Alors que je l'interrogeais en 1973 en prévision d'un reportage pour Radio-Canada, reportage qui n'a jamais été diffusé mais dont on peut retrouver l'essentiel au Centre d'archives Gaston-Miron à l'Université de Montréal.  Jacques Ferron, décédé depuis, était d'avis que Pierre Laporte avait été étranglé par un truand d'origine belge, une dénommé Jean Magnée " qui sera sans doute bientôt renvoyé dans son pays ".   Mais Jean Magnée n'a pas été renvoyé dans son pays puisqu'il est mort tragiquement.

Jean Magnée n'a pas été renvoyé dans son pays, comme le docteur Jacques Ferron l'avait envisagé, Il a connu une fin tragique.  Le 6 juin 1978, il est mort brûlé après s'être arrosé de diluant à peinture.  Accident ?  Suicide ? Volontaire ou assisté?  Je suis allé à ses funérailles.

En toute honnêteté, je dois signaler que, interrogées par Louis Hamelin, mesdames Dolores Sobrecases et Zita Lortie, bien que reconnaissant que c'était un bien mauvais garçon, ont déclaré n'avoir jamais eu connaissance d'un lien quelconque entre leur homme et la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ).

Était-ce lui le troisième homme ?  Ou cet Américain, Jules Rico Kimble, qui a déclaré en 1991 avoir infiltré le FLQ et procédé à deux assassinats ? Ou  l'agent Robert Samson qui a déclaré devant le tribunal " avoir fait bien pire pour la GRC " ?

Puisque nous en sommes aux morts tragiques,  je rappelle que le dénommé Michel Viger, qui avait hébergé et caché les membres de la cellule Chénier dans sa ferme du rang des Grands-Prés à Saint-Luc et qui avait participé avec le docteur Ferron aux négociations avec les autorités ayant mené à leur reddition, est décédé accidentellement au cours de l'été 1975, écrasé sous son tracteur.

On me dit que, dans certains milieux, on a trouvé cet accident très louche.  Moi-même, étonné qu'un agriculteur se fasse écraser sous son tracteur, j'ai contacté récemment le frère de Jacques Viger pour avoir des détails.  J'aurais voulu savoir si le corps de Michel Viger avait été autopsié ;  si, avant son accident, il avait fait des confidences à ses proches concernant le contenu des négociations ayant conduit à la reddition des frères Rose et de Francis Simard, etc.   Mais, passé la cordialité du premier échange, je n'ai reçu aucune réponse.

conclusion

Conclusion

 
 

À la mi-octobre 1970, l'opération montée par le gouvernement fédéral était dans une situation alarmante.

D'abord, nulle part ne se trouve dans les plans d'Ottawa une telle chose que l'enlèvement de Pierre Laporte qui n'avait pas été prévu.  

Il semble bien qu'on ait voulu écarter les membres de la cellule Chénier, qui n'étaient sans doute pas assez contrôlés par les taupes, en les envoyant aux États-Unis, jusqu'à Houston, au Texas.

Ensuite, l'opinion publique québécoise n'évoluait pas comme il avait été désiré.  Le 14 octobre, seize personnalités québécoises, dont Claude Ryan, directeur du Devoir, René Lévesque et Louis Laberge (tiens, tiens), offrent leur appui au gouvernement du Québec dans ses efforts pour résoudre la crise.  Sans plus.  L'initiative est immédiatement dénoncée par Ottawa comme une menace de coup d'État et une tentative pour former un " gouvernement québécois provisoire ".

Le 15 octobre, plus de 3 000 personnes, réunies au Centre Paul-Sauvé, à Montréal, acclament le manifeste du FLQ qui, bien qu'il ait été lu de façon ultra neutre sur les ondes de Radio-Canada par l'annonceur Gaétan Montreuil, avait réussi à toucher la population.

L'arrivée de l'armée dans les rues de Montréal le 15 octobre, la vague de perquisitions et d'arrestations qui a suivi la proclamation de l'insurrection appréhendée et la mise en application de la Loi sur les mesures de guerre le 16 octobre, les agressions commises par les forces de l'ordre contre les journalistes (voir dossier Z), tout cela faisait mauvais impression.

Ottawa en remettait.   Le 16 octobre, jour de la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre, le ministre fédéral Jean Marchand déclarait aux Communes que le FLQ comptait 3 000 membres et possédait des milliers de fusils et 2000 livres de dynamite, ce qui paraissait grossièrement exagéré et s'est avéré complètement faux.

Le 17, la police intercepte mais ne diffuse pas le communiqué du FLQ annonçant que " la sentence de mort contre Cross est indéfiniment suspendue ".

Par contre, après le meurtre de Pierre Laporte le 17 octobre, les autorités diffusent un faux communiqué, prétendument conjoint des cellules Libération, Chénier et Dieppe qui menacent de poursuivre " notre cédule d'exécutions ".

Pour faire durer le suspense, la GRC prétend avoir repéré le lieu de détention de James Cross le 25 novembre, alors qu'elle le connaissait depuis le début.  Elle laissait Nigel Hamer en liberté ; elle laissait également le couple Cossette-Trudel y aller et venir sans l'inquiéter, ne l'arrêtant que le 2 décembre.

La volonté de traumatiser la population est claire pour obtenir le retournement de l'opinion publique recherché dès le début.  Devant maître Jean-François Duchaine, le directeur Saint-Pierre, de la Sûreté du Québec, a d'ailleurs admis que toute l'opération avait été prévue afin de créer un choc psychologique (Rapport sur les événements d'octobre 1970, ministère de la Justice, gouvernement du Québec, page 116).   Par ailleurs, il était essentiel de préserver l'image du pouvoir en faisant disparaître un ministre présumément impliqué avec des organisations criminelles.

NOTE: Toutes ces informations sont tirées de mes recherches personnelles, des ouvrages de Louis Fournier (FLQ, histoire d'un mouvement clandestin), Pierre Vallières (L'Exécution de Pierre Laporte), Francis Simard (Pour en finir avec octobre), des déclarations faites par le docteur Jacques Ferron, le pathologiste Valcourt, l'avocat Robert Lemieux et enregistrées par moi-même, des articles publiés par les quotidiens La Presse, Le Devoir et le Montreal Star, des recherches personnelles du chroniqueur et auteur Louis Hamelin, du journaliste de la radio montréalais Benoit Perron, de l'avocat Pierre Cloutier.

Je rappelle que le dossier documenté sur la crise d'Octobre que j'avais constitué de 1970 à1980 a disparu lors du cambriolage de mon domicile le 12 février 1980, que seul ce dossier a été volé et que la police municipale de Montréal n'a pas voulu enregistrer ma plainte.

chef

Le chef du FLQ !

 
 

D'abord, il convient de rappeler que, pendant la guerre du Vietnam, soit à la fin des années 1960 et au début des années 1970, il y avait un fort mouvement de contestation aux États-Unis.  Des manifestations avaient eu lieu dans certaines universités et, en mai 1970, les forces de l'ordre avaient fait quatre morts et une dizaine de blessés à l'université Kent.  Des jeunes gens refusaient de partir à la guerre et se réfugiaient au Canada.  Même au sein de la Central Intelligence Agency , des agents remettaient en question ses manoeuvres et ses procédés.  Plusieurs avaient démissionné avec fracas (Victor Marchetti et l'un d'eux, Philip Agee, avait même publié un ouvrage en Angleterre, où il avait préféré se mettre à l'abri.)

     Rappelons aussi que, depuis la Seconde Guerre mondiale, les pays de langue anglaise, blancs et chrétiens (États-Unis, Grande-Bretagne, Australie, Nouvelle-Zélande et Canada; autrefois l'Afrique du Sud ) sont liés par une entente en vertu de laquelle leurs services secrets se doivent aide et assistance mutuelle, ce qui signifie échanges de renseignements et même collaboration entre agents sur le terrain.

Siège social de la CIA à Langley dans l'État de Washington

Un informateur de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) m'avait indiqué que, chaque semaine, un camion chargé de documents faisait la navette entre Ottawa et Langley, la base de la CIA près de Washington ; c'était avant les échanges rapides que permet Internet. 

Avant et pendant la crise d'Octobre 1970, la CIA avait été active au Québec et plus particulièrement à Montréal.  L'un de ses officiers me l'avait confirmé.

Il s'appelle Claude Noyes (j'utilise le présent parce que, bien qu'il ait eu 83 ans en 2011, aux dernières nouvelles, il était encore en vie quoiqu'affecté par l'âge.)  Citoyen américain de mère française, il est absolument bilingue et il avait fait du renseignement en France où il avait beaucoup voyagé. 

Basé dès 1969 à Montréal, il avait comme couverture la représentation d'une maison d'édition américaine de manuels et de livres d'enseignement collégial et universitaire, ce qui lui donnait la possibilité de visiter tous les campus du Québec.

J'étais entré en contact avec lui par l'entremise d'amis communs et nous étions suffisamment liés pour que sa femme, Vicky, m'invite à souper à l'occasion de la naissance de leur fille chez eux le 24 janvier 1972, à Toronto où il avait été muté. 

Voulant leur rendre la politesse, je les avais moi-même invités quelques jours plus tard au restaurant La Maison basque, sur Temperance Street, dans le centre de Toronto. 

C'est au cours de ces repas que Claude Noyes m'a donné quelques informations précieuses.

À ma question-affirmation: «Il paraît que la CIA a une douzaine d'agents à Montréal», il a répondu sans hésiter: «En temps normal, nous sommes une douzaine mais, pendant la crise d'Octobre, nous étions au moins cinquante »

Encouragé par cette confidence et lui versant une rasade de vin blanc autrichien (nous mangions du saumon), j'ai ajouté :  « Il paraît que les gars du Front de libération du Québec appellent leur chef Le Vieux.  C'est qui le chef du FLQ ? »   Et la réponse est tombée sur moi comme une tonne de briques.   Asseyez-vous et accrochez-vous après le bord de la table. 

 Claude Noyes, agent haut placé de la CIA, en poste à Montréal pendant la crise d'Octobre 1970, à la question: « Qui c'est le chef du FLQ » me répond spontanément : ».

   Ben, c'est Louis Laberge ! » 

Louis Laberge, président de la Fédération des travailleurs du Québec.  j'étais complètement abasourdi !

Craignant qu'il ne se reprenne, je suis passé à autre chose, me réservant d'essayer de vérifier cette information.

Claude Noyes a par la suite été rappelé aux États-Unis où il est devenu directeur du Centre d'études canadiennes de l'Université de Rochester dans l'état de New York, qui est d'ailleurs le lieu où étaient colligés tous les renseignements concernant le Canada.      

Lors d'une interview pour un film documentaire sur l'assassinat du pasteur noir américain Martin Luther King, un ex-contractuel de la CIA, Jules Rico Kimble, a déclaré qu'il avait jadis infiltré le Front de libération du Québec.  Il s'est même vanté d'avoir commis deux assassinats (je cite) « pour contrer la montée du nationalisme au Québec ».    Aucune idée de l'identité des victimes: ma source ne l'indique pas. 

 

 

Le 24 septembre 1971, le quotidien Montreal Star a publié un mémo top secret de la CIA daté du 16 octobre 1970, au moment de l'interruption des négociations entre les autorités fédérales et le FLQ et de la proclamation de la Loi sur les mesures de guerre , mémo qui disait: «Des sources recommandent qu'on prenne de tout urgence des mesures pour cesser temporairement les contacts avec les militants du FLQ parce que les mesures du gouvernement canadien pourraient avoir des conséquences indésirables.»  Cela prouve que des agents de la CIA étaient actifs auprès de certaines personnes dans la mouvance felquiste.    

La Central Intelligence Agency aimait beaucoup les Québécois.  Il a été écrit dans la presse qu'elle considérait le Québec comme un laboratoire politico-sociologique.  Effectivement, le Québec était la dernière des néo-colonies blanches et chrétiennes à tenter de se libérer.

Les autres ayant été la Pologne, néo-colonie russe, et l'Irlande, néo-colonie britannique, tout comme le Québec, peuplées à l'époque d'une population encore paysanne, catholique et dont les hommes avaient la réputation d'être de sacrés buveurs (la vodka en Pologne, la bière en Irlande et au Québec).

 

 À l'occasion de l'enquête préliminaire sur le chef de la cellule de financement Chénier du FLQ, il avait été démontré que le carnet personnel de Paul Rose contenait un numéro de téléphone à Houston au Texas (but de l'expédition de la cellule aux États-Unis en septembre-octobre 1970). 

Le procureur de la Couronne, maître Jacques Ducros, a demandé en blaguant si ce n'était pas par hasard le numéro de la CIA à Houston.  Mon confrère du quotidien Le Devoir, Michel Roy, décédé récemment, a téléphoné à ce numéro: il s'agissait d'un établissement du nom de la Hudson Engineering.

Un autre numéro du Carnet de Paul Rose, dont il a aussi été question lors de l'audience, était celui d'une succursale de la Hudson Engineering, située à Laval et qui, après vérification par d'autres confrères journalistes, n'avait aucune activité concrète visible.  Je signale que les procès-verbaux de cette enquête préliminaire ne sont plus aux Archives nationales du Québec où, en 2010, j'aurais bien voulu les retrouver.  

Bon, en 1973, Radio-Canada m'envoie à Washington.  La Central Intelligence Agency refuse de me recevoir.  Elle interdit même à mon cameramen de filmer l'entrée de son quartier général à Langley. 

À la suite d'informations, j'ai pu trouver et interviewer un renégat de la CIA. 

Nous nous étions installés dans son jardin pour pouvoir parler plus librement sans craindre les micros espions qui auraient pu se trouver dans sa maison. 

Pendant tout le temps qu'a duré l'interview, un hélicoptère a survolé le jardin à basse altitude sans changer de place. 

Ce personnage m'avait dit que les partis politiques fédéraux canadiens étaient à Ottawa infiltrés «up to the nose» («jusqu'aux narines»).  Par la suite, j'ai pu filmer ce qu'on m'avait indiqué comme étant un laboratoire chimique de la CIA et ce qui m'avait été présenté comme son école de torture installée dans un ancien dépôt de tramway. 

Pendant tout le temps que mon caméraman filmait, on pouvait nettement voir un autre caméraman qui nous filmait depuis une des fenêtres de l'édifice.  Par la suite, j'ai été affilié à une organisation contestataire états-unienne qui s'appelait «The Fifth Estate» dont la devise était «Counter-spies are watching Big Brother» (Les contre-espions surveillent Big Brother») et dont les publications exposaient les coups tordus effectués par la CIA à l'étranger.  (note du webmestre : la revue existe toujours en 2020, malgré l'adoucissement de certaines de ses prises de position sur la politique)

 

commission

Commission d'enquête sur l'exercice de la liberté syndicale dans l'industrie de la construction

 
 

La commission était présidée par le juge Robert Cliche et a commencé à siéger en septembre 1974. N'ayant pas été affecté à sa couverture, je ne sais rien de plus que ce que tout le monde a appris par la presse. 

Un jour, j'ai demandé à rencontrer le juge Cliche.  Il a accepté et la rencontre s'est déroulée en présence de ses deux assesseurs: Guy Chevrette, qui a été ensuite député de Joliette et ministre péquiste, et Brian Mulroney, qui a été chef du Parti progressiste-conservateur et premier ministre du Canada.  C'était donc une rencontre officielle. 

Je voulais savoir si la CECO avait fait enquête sur les antécédents du président de la Fédération des travailleurs du Québec, Louis Laberge, et sur ses liens possibles avec le Front de libération du Québec et avec la Gendarmerie royale du Canada.

Le juge Cliche me répond (textuel): « Nous savons que Louis Laberge a déjà été agent d'information pour la GRC; nous n'en savons pas plus. »

Les commissaires Brian Mulroney et Guy Chevrette
au centre de la photo, le juge-président Robert Cliche

Je rappelle que le juge Robert Cliche était dans l'exercice de ses fonctions, qu'il avait pris la précaution de parler en présence de ses deux assesseurs et que, en dépit de sa réputation de bon vivant et des liens d'amitié existant entre lui et Louis Laberge (ce que j'ai appris par la suite), il ne plaisantait pas.

J'étais moyennement surpris. 

 

  Après avoir fouillé un peu, j'ai eu la confirmation que Louis Laberge avait été recruté dans sa jeunesse par la GRC et lancé dans le monde syndical pour enrayer la montée du communisme dans ce milieu.  Ce qu'il avait réussi à faire.  Lors d'un entretien téléphonique en 2008, Guy Chevrette m'a dit: «Je l'ai appris en même temps que toi mais, plus tard, le juge Cliche a confirmé que Louis Laberge était un agent double."

Tout ce que je viens de vous raconter au sujet de Louis Laberge, je l'ai vécu.  Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise de plus?  Que mon cadre de la CIA mentait ou qu'il fabulait?  Que le juge Robert Cliche, président d'une commission d'enquête sur les liens entre le monde syndical et la pègre, errait ou avait été mal renseigné?  Que mon informateur syndical imaginait des choses pour se donner de l'importance ? 

Ça fait trois personnes dont le métier était le renseignement qui auraient divagué sur un sujet aussi sensible.  Quant à moi, ce que je viens de vous raconter, de la façon dont je l'ai appris, je suis prêt à aller le répéter devant n'importe quel tribunal y compris la Cour suprême; je suis bilingue.

Note du webmestre : la partie où il est affirmé que Louis Laberge avait été un agent collaborateur de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) s'est avérée exacte.   Qu'il est été le chef du Front de Libération du Québec (FLQ) n'a jamais été prouvé.

Le dossier Z

 
 

En 1971, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a publié un dossier nommé " Z"  dans lequel elle énumérait tous les actes, la plupart illégaux, commis par les autorités politiques, policières ou militaires au détriment des journalistes pendant la crise d'Octobre 1970.

On  y trouve, entre autres, 18 cas d'arrestations arbitraires sans motif, certaines de ces arrestations ayant été suivies d'incarcérations de deux semaines sans explications, une douzaine de cas d'interventions directes de policiers dans le travail journalistique, une trentaine de cas de perquisitions soit dans les locaux de certains médias, soit au domicile de journalistes, et une demi-douzaine de cas de journalistes molestés dans l'exercice de leurs fonctions.  Sans parler des menaces verbales et des propos outranciers.

Durant cette période bousculée, à part les pressions directes du ministre de la Justice, Jérôme Choquette, je n'ai jamais été victime d'exactions.

 Sauf une nuit où j'étais de permanence à Radio-Canada et que six policiers se sont introduits chez moi (ils n'avaient pourtant pas la clé).

L'un d'eux était en uniforme et est allé directement dans notre chambre à coucher réveiller ma femme qui dormait comme une bonne.  Il a agi avec délicatesse afin de ne pas l'effrayer.  Ma chienne, Pitou, qui pourtant menaçait chaque jour de manger le facteur, n'a pas aboyé et est allée se cacher sans un cri sous le canapé du salon.  Un autre agent a téléphoné à Radio-Canada et a demandé à me parler, sans doute pour vérifier que j'étais bien au travail.  Ils ont tout fouillé mais, contrairement à ce qui s'est produit chez certains de mes confrères et collègues, ils ont été polis et ont tout remis en place, bien proprement.  Ils n'ont rien trouvé parce qu'il n'y avait rien à cacher.

Espion

Espionnage

 
 

L'espionnage a toujours existé.  Si vous faites des mots croisés, vous savez que, déjà, sous Louis XV-15, le chevalier Éon espionnait la Cour du Royaume-Uni et qu'il n'hésitait pas à se costumer en femme pour mieux abuser les personnalités qu'il espionnait (par vocation aussi, dit-on).  À cette époque, le gouvernement français avait déjà un "cabinet noir" qui était chargé d'ouvrir et de lire les lettres adressées à des personnalités suspectes ou provenant d'elles.

Il était tout à fait normal qu'après le "Vive le Québec libre" du général De Gaulle en 1967, le gouvernement fédéral canadien soupçonne la France d'aider les séparatistes québécois.  Normal et justifié.  Philippe Rossillon, fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères, Bernard Dorin, diplomate français affecté aux projets de coopération France-Québec, et Xavier Deniau, député à l'assemblée nationale de Paris et président de l'Association des parlementaires de langue française ont fait chez nous du renseignement pour le compte de la France et entretenu des contacts avec des activistes québécois.

Dans cette logique, les immigrants français ayant une activité professionnelle qui pouvait influencer l'opinion publique étaient surveillés.

 Dont moi, assez étroitement. Mes correspondants se plaignaient de recevoir de moi des lettres qui avaient été ouvertes.  Chaque fois que je prenais l'avion, mes valises arrivaient presque toujours avec 24 heures de retard et elles avaient été visiblement fouillées, que ce soit au départ ou au retour. 

Quand je rentrais à l'aéroport de Mirabel ou Dorval, c'était presque devenu un objet de plaisanterie entre le responsable de la douane et moi: " tu me l'envoies chez moi, comme d'habitude!". 

Bien sûr, mon téléphone était sous écoute; j'avais surpris un jour un technicien de la police sur "mon" poteau de téléphone en train de bricoler ma ligne téléphonique; comme je le prenais à la blague, il s'est contenté de sourire en haussant les épaules, semblant dire: "Que veux-tu, c'est mon boulot".

Mais le plus fort: revenant en 1975 d'un long reportage au Vietnam, je trouve la maison vide.  Ma femme était absente, ma chienne Pitou aussi et ma voiture n'était pas dans le garage.  Le lendemain arrive, dans mon entrée, ma voiture conduite par un étranger, avec ma femme et ma chienne.  Pitou sort la première et vient, toute honteuse et la queue entre les pattes, se réfugier contre moi.   Le bonhomme, sous mes quolibets, attrape sa valise et file sans demander son reste.  Explications à la grimace avec ma femme.

Voyant jour après jour un type faire les cent pas devant chez nous même sous la pluie elle avait fini par l'inviter à entrer prendre un café et, comme dans la chanson de Jean-Pierre Ferland, "de fil en aiguille et d'alcool en tabac", elle était devenue sa maîtresse.  Les deux amants décident de profiter de mon absence pour prendre ma voiture et aller faire le tour de la Gaspésie. Chic alors, le mari ne rentre pas avant tel jour. 

Agréable façon de la part du policier, car c'en était un, il le lui a avoué, de tirer les vers du nez de la femme du suspect puisque j'étais suspect.  Sauf que, pour revenir de la Gaspésie ils s'étaient trompés d'une journée quant à la date de mon retour du Vietnam.  C'était un grand efflanqué en qui j'ai cru reconnaître l'agent provocateur de la Gendarmerie royale du Canada, Robert Samson, qui, en 1974, s'était fait arracher un doigt en manipulant la bombe qu'il plaçait devant la maison d'un important homme d'affaires anglophone de Ville Mont-Royal pour faire croire à un retour de la violence au Québec.   Et voyez comme l'État est ingrat envers ses serviteurs : Samson avait été arrêté et mis en accusation.

Il avait avoué devant le juge: "J'ai fait bien pire pour la GRC."   On n'a jamais su ce que le "pire" recouvrait.

En 1973, l'Agence de presse libre du Québec, d'obédience indépendantiste, découvre des micros-espions dans ses plafonds et ses murs.  Reportage sur la qualité du matériel d'espionnage: des micros gros comme la pointe d'un crayon aussi efficaces que du matériel de studio.

Le ministre de la Justice, Jérôme Choquette, déclare que l'espionnage électronique est tout à fait légitime et que, de toute façon, les gens qui n'ont rien à se reprocher ne sont pas espionnés.  On m'envoie l'interviewer à Québec.  Comme j'avais une dent contre lui, je décide de lui jour un tour et de le piéger.  Dans le salon du parlement où je l'attendais, je fais cacher une seconde caméra derrière un rideau. 

Avant l'interview officielle, je le fais parler de certains faits qui, disons, ne présentaient aucun intérêt pour le grand public et qui n'auraient jamais été publiés.  Au moment de le quitter, "surprise sur prise" (jeux de mots), mon caméraman ouvre le rideau et dévoile la seconde caméra.  Beau joueur, Jérôme Choquette prend le parti d'en rire et m'assure que "y a rien là" et que je peux diffuser ses propos librement.  Sauf que, le lendemain, j'ai reçu de son chef de cabinet l'ordre de ne rien mettre en ondes et de lui faire envoyer l'enregistrement de ses libres propos.  

Ce que j'ai fait, bien sûr.

Crise d'Octobre 1970: occupation de l'armée canadienne des rues de Montréal afin de donner un spectacle moussant la peur des canadiens-français du Québec à se libérer de l'emprise coloniale de l'Angleterre. Selon la CIA le Québec en somme est un laboratoire politico-sociologique.  Effectivement, le Québec était la dernière des néo-colonies européennes blanches et chrétiennes à tenter de se libérer.

Source: Claude Jean Devirieux

Notice: Prenez note que cet article publié initialement en 2012 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 31 octobre 2015
Mise à jour le 21 octobre 2020

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

Camps de concentration canadiens pour militants politiques de 1950 à 1980

Selon le journaliste d'enquête Glenn Greenwall: le Canada est en guerre depuis 13 ans et se surprend d'être la cible de terroristes!

Fiche: Géopolitique & guerre 

Notes & Références encyclopédiques:

01

 

Claude Jean Devirieux - Auteur de « Derrière l'information officielle 1950-2000» Publication chez Septentrion. Il a été journaliste pendant 35 ans dont 30 ans à Radio-Canada. Estimant que le public, en vertu du droit à l'information, a le droit de savoir ce qui s'est passé dans la dernière moitié du XXe siècle, Claude-Jean Devirieux a décidé de révéler ce qu'il a appris, ce qu'on lui a dit et qu'il a parfois vécu au cours de cette période.

Reporter percutant, fin analyste, conteur né, ardent défenseur de la liberté d'expression : tous ces attributs seyaient à l'ancien journaliste Claude Jean Devirieux qui s'est éteint le 23 juin 2016, à Montréal.

 

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02

 

Victor L. Marchetti, Jr.  est un ex-assistant-spécial au Deputy Director du Central Intelligence Agency et un néoconservateur influant et critique de United States Intelligence Community et des liens états-uniens avec le lobby d'Israël ( Israel lobby in the United States)

 

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03

 

 

Le Canada vous espionne: nulle part où vous cacher!

Nous sommes en 2014 et le groupe de pays nommé les «Cinq yeux» collectent tout ce qu’ils peuvent sur vos communications personnelles et celles de l’ensemble de leur population. Lorsque cela est possible et ce l’est de plus en plus, ils le font aussi sur celles des politiciens, des gens d’affaires et la population d’autres pays. Le Canada est un des plus ardent protagoniste de ce genre d'espionnage

 

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04
 

À propos d'un ex-contractuel de la CIA, Jules Rico Kimble - Sur MétéoPolitique

 

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05

 

Québec : la crise d'Octobre, 50 ans plus tard – 5 octobre 2020. Jacques Cossette-Trudel livre sa version des faits sur un moment décisif de la crise d’Octobre.

 

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06

 

Une ex-compagne de Paul Rose réapparaît pour livrer sa version de la crise d’Octobre.  Louise Verreault propose un récit tout autre que celui raconté par l'ancien felquiste Jacques Cossette-Trudel. 9 octobre 2020

 

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Liste des intervenants dans l'ordre où ils apparaissent dans le texte

Jacques Lanctôt
Professeur, écrivain

Paul Rose
Politologue et syndicaliste

Louise Lanctôt
Documentaliste

Jacques Cossette-Trudel
Enseignant

Marc Carbonneau
Travailleur en usine

 Yves Langlois
Sténographe judiciaire

Nigel Hamer
Ingénieur

James Richard Cross
Attaché commercial Grande-Bretagne

Donald McCleary
Agent de la GRC

Benoit Perron
Journaliste radio

Susan Cross
fille de James Richard Cross

Louis Fournier
Journaliste et écrivain

Pierre Laporte
Avocat, Journaliste, ministre PLQ

Claude Wagner
Ministre de la Justice PLQ

Robert Bourassa
Premier ministre du Québec PLQ

Robert Burns
avocat, ministre Québec PQ

 Jérôme Choquette
Ministre de la Justice PLQ

Franck D'asti
membre de la mafia 

Nicola Di Lorio
Membre de la mafia

Bernard Lortie
Étudiant

Francis Simard
Étudiant historien

Jacques Rose
Mécanicien d'atelier

Jean-Pierre Côté
Avocat & Solliciteur général du Canada PLC

Robert Lemieux
Avocat

René Gagnon
Chef de cabinet de Pierre Laporte

Michel Viger
Agriculteur felquiste

Jacques Ferron
Médecin et écrivain

Jacques Ducros
Avocat Procureur de la couronne

Jacques Trahan
Juge coroner

Pierre Vallières
Journaliste et écrivain

 Jean Magnée
soldat belge compagnon de Zita Lortie, la soeur de Bernard Lortie

Dolores Sobrecases
Épouse de Jean Magnée

Zita Lortie
soeur de Bernard Lortie

Nick Auf der Maur
journaliste et conseiller municipal à Montréal

Louis Hamelin
Journaliste, romancier

  Jules Rico Kimble
ex-contractuel de la CIA

Robert Samson
Agent provocateur de la GRC

Claude Ryan
Rédacteur en chef du Devoir et Chef du Parti Libéral du Québec

René Lévesque
Journaliste et Premier ministre du Québec

Louis Laberge
Machiniste et président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (CTC)

Jean-François Duchaine
avocat enquêteur

Mychel Saint-Louis
journaliste à la radio CKAC

Victor Marchetti
Ex-agent de la CIA

Philip Burnett Franklin Agee
Ex-agent de la CIA

Philippe Rossillon
fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères

Bernard Dorin
diplomate français affecté aux projets de coopération France-Québec

Xavier Deniau
député à l'assemblée nationale de Paris et président de l'Association des parlementaires de langue française