Retour à : Plan du site - Entrée de MétéoPolitique - Environnement - Fiche Eau - Pollution - Agroalimentaire

L'Aquaculture - Tour d'horizon

220 espèces de poissons et de fruits de mer sont élevées par les humains. Les plus connues : la carpe, la truite, le tilapia, la crevette et le saumon de l'Atlantique

L'aquaculture nourrit le monde, mais elle pourrait aussi avoir des impacts moins heureux :

- grandes quantités de déchets organiques
- réduction de la biodiversité
- transmission de maladies
- bactéries résistantes
- menace sur les espèces sauvages
le cas du Lac Heney au Québec dans les Laurentides

Le quart des captures commerciales sert à nourrir les poissons d'aquaculture.

L'aquaculture produit entre 25 et 30 % de toutes les protéines aquatiques consommées par les humains.

Revue de presse

La demande de poissons et de fruits de mer est en hausse dans les pays riches, comme dans les pays pauvres où la population augmente de 100 millions de personnes par année. Résultat : le garde-manger est presque vide. Les lacs, les rivières, et surtout la mer, ne fournissent plus.

C'est alors que l'aquaculture prend la relève. Elle produit aujourd'hui entre 25 et 30 % de toutes les protéines aquatiques actuellement consommées par les humains. Depuis 1987, la production est passée de 10 à 30 millions de tonnes. Un bond colossal.

Au menu : 220 espèces de poissons, de mollusques, de crustacés et d'algues élevées en eau douce ou en eau salée, dont les plus connues sont les carpes, les truites, les tilapias, les crevettes et bien sûr, les saumons de l'Atlantique.

Le succès de l'aquaculture est indéniable. On peut maintenant trouver de nombreuses espèces à prix abordable dans tous les supermarchés.
Mais l'aquaculture n'est pas une panacée. Si les pratiques varient selon les espèces et les régions du monde, elles mettent toute une pression sur l'environnement, une pression parfois intenable. Au niveau local d'abord, sur les différents écosystèmes côtiers, ou même sur les espèces qui vivent en haute mer.

Des points de vue qui s'opposent

Partout, un gigantesque bras de fer est engagé entre les écologistes et les industriels de l'aquaculture. Prenons l'exemple du saumon d'élevage dans la baie de Fundy au Nouveau-Brunswick, une industrie de 150 millions de dollars dans une région qui en a bien besoin.

« Je pense que cette industrie a été une cible facile pour les critiques, affirme Glenn Brown, vice-président de l'Association des Producteurs de Saumons du Nouveau-Brunswick. Parfois les gens ne comprennent pas ce que nous faisons. Ils imaginent même des choses. Alors je pense qu'à certains moments, nous avons été injustement critiqués. »

L'un des critiques les plus sévères de l'industrie est la biologiste Inka Milewski du Conseil de Conservation du Nouveau-Brunswick. Elle a procédé à une revue complète de toute la littérature scientifique sur le sujet depuis 10 ans. Des milliers d'articles. Sans être contre l'aquaculture, Inka Milewski entend néanmoins remettre les pendules à l'heure.

« Le travail fait par le Conseil de Conservation du Nouveau-Brunswick a permis de voir au delà de l'image proposée par l'industrie, qui affirme que l'aquaculture n'a pas d'effets négatifs sur l'environnement. Je ne pense pas que ce soit le cas  », soutient-elle.

Des saumons à profusion

 

Les saumoneaux, ou tacons, sont élevés en eau douce. On les dorlote, on les vaccine, on accélère leur développement pour ensuite les transférer en pleine mer où ils vont compléter leur croissance.

Dans le sud-ouest du Nouveau-Brunswick, l'industrie du saumon d'élevage, c'est 96 fermes installées à proximité des côtes tout le long de la baie de Fundy. Des centaines de cages. Plus de 20 millions de saumons qu'il faut soigner et nourrir. À chaque repas, des boulettes riches en protéines de poisson et en vitamines assorties, au besoin, de pesticides et d'antibiotiques.

Conséquence directe : la production d'une grande quantité de déchets organiques, excréments et excès de nourriture, qui tombent sur le fond, agissent comme un fertilisant et perturbent l'équilibre délicat des écosystèmes marins.

La concentration élevée des saumons est donc une source majeure de pollution. Pourtant, il n'y a aucun règlement qui contrôle le rejet de ces déchets dans l'environnement.

« En l'an 2000, nous avons évalué à 8000 tonnes métriques les déchets solides rejetés dans le seul petit territoire au sud-ouest du Nouveau-Brunswick, là où sont concentrées les fermes d'élevage», souligne Inka Milewski.

Pour Jamie Smith, le responsable de la gestion de la recherche et de l'environnement pour l'Association des producteurs de saumon du Nouveau-Brunswick, il n'y a pas lieu de s'alarmer : « C'est une matière naturelle qui va se dégrader avec le temps. En fait c'est du compost. Et la notion d'un monticule sous les cages est fausse. Quand il y a accumulation, ce n'est qu'une mince couche. Et comme c'est le cas avec tous les composts, ça va se résorber et disparaître avec le temps. »

Gerhard Pohle, chercheur au Huntsman Marine Science Center de St-Andrews du Nouveau-Brunswick, est parvenu à des constats plus inquiétants. Il connaît très bien la communauté benthique, c'est-à-dire l'ensemble des organismes aquatiques qui vivent dans les fonds marins et qui en dépendent pour leur subsistance. Une seule poignée de boue prise dans un endroit non pollué peut compter entre 40 et 60 espèces, pour la plupart microscopiques.  « Ces organismes restent sur place, explique-t-il. S'il y a quelque chose qui ne va pas bien, ils ne peuvent pas s'en aller ailleurs. Voilà pourquoi il est si intéressant d'étudier la communauté benthique, car vous êtes en mesure de voir exactement ce qui produit dans l'environnement. »

Il y a quelques années, il s'est rendu compte que ces communautés vont mal dans les régions où il y a beaucoup de cages à saumons. Les espèces benthiques sont des maillons essentiels dans toute chaîne alimentaire en santé.

Certaines espèces comme ces petits crustacés, ces vers et ces bivalves tolèrent mal tout enrichissement organique de leur environnement, car la quantité d'oxygène présente dans l'eau s'en trouve alors diminuée. Gerhard Pohle se sert donc de ces espèces comme indicateurs pour connaître l'état des fonds marins.

« Ce que nous avons trouvé entre 1994 et 1995, c'est une diminution significative de la diversité et de l'abondance de la faune au fond de la mer, même quand nous sommes loin des cages, explique-t-il. Cette diminution avoisine les 25 %. Une étude ultérieure menée de 1995 à 1999 nous a démontré que la communauté benthique n'avait pas récupéré. En fait, les choses n'ont pas changé pendant toute cette période. »

Le danger, c'est l'effet cascade. La baisse dramatique des organismes benthiques pourrait chasser d'autres espèces commerciales. Pour Robyn Carter, représentant les pêcheurs de harengs, de homards et de pétoncle du sud de la baie de Fundy, c'est l'évidence même. Non seulement les cages à saumons polluent-elles, mais elles le font à un endroit stratégique : la zone des marées. Car c'est là que tout se passe en terme de nutrition et de reproduction, en particulier pour les pétoncles.

« Il n'y a pas un seul pétoncle juvénile à un kilomètre de la ferme, dit-il. Pourquoi ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est qu'en 10 ans, la pêche des pétoncles est à son plus bas niveau. Je ne peux pas dire pourquoi. Mais la seule chose que je vois, c'est un amas de tuyaux et de filets flottants. »

L'impact sur les saumons sauvages

Comme les saumons d'élevage vivent en grand nombre dans des espaces réduits, entre 15 et 20 000 par cage, les infections peuvent se révéler dramatiques. Par le passé, la furonculose, l'anémie du saumon et la nécrose pancréatique ont causé la destruction de millions de saumons.

Pour réduire les risques d'épidémie, l'industrie utilise des antibiotiques, des tonnes d'antibiotiques.

« Tous les antibiotiques sont prescrits par des vétérinaires, souligne Jamie Smith. Comme on les ajoute dans la nourriture qu'on donne aux saumons, ils ne sont pas disséminés dans l'eau. »

Inka Milewski ne partage pas cet avis : « Entre 85 et 90 % des antibiotiques mêlés à la nourriture sont excrétés sans être absorbés. Ils tombent ensuite sur les fonds marins et sont peut-être redistribués par les courants. Très peu de recherches ont été faites sur l'impact des antibiotiques et des pesticides sur les espèces non ciblées. »

Le danger des antibiotiques, c'est de créer des bactéries résistantes qu'on pourrait un jour retrouver dans nos assiettes. Mais ils présentent aussi un autre effet pervers.

Dans la nature, quand les saumons sont malades, ils sont vite éliminés. En captivité, grâce aux médicaments, ils demeurent en vie. Par contre, ils transforment leurs cages en véritables foyers d'infection qui répandent, à cause des courants marins, virus et bactéries jusqu'aux saumons sauvages.

«Le développement d'une maladie dans l'industrie et sa possible transmission aux saumons sauvages est une menace très sérieuse », mentionne Fred Whoreskey, vice-président de la Fédération du Saumon Atlantique. Sa mission : la sauvegarde du saumon sauvage maintenant considéré comme une espèce menacée dans 32 rivières du sud de la baie de Fundy.

Si l'aquaculture n'est pas responsable du déclin du saumon sauvage commencé il y a 30 ans, elle ajoute de la pression sur les quelques spécimens qui persistent. En les infectant d'abord, mais aussi à cause des saumons d'élevage qui s'échappent des cages. Parfois par milliers.

Selon Fred Whoreskey, ces évasions sont néfastes pour les saumons sauvages : « Le saumon sauvage a une stratégie de survie très variable. Ce qui veut dire qu'il arrive à maturité à différentes périodes, qu'il provient de familles diverses, qu'il est efflanqué et coriace. C'est un poisson agressif. En élevage, vous avez besoin d'un saumon qui peut vivre en larges groupes, donc d'un poisson qui n'est pas agressif. En outre, le saumon d'élevage doit posséder un cycle de vie régulier, il doit croître à la même vitesse pour répondre aux exigences des usines de transformation. C'est un poisson très différent. »

Des caractéristiques désirables pour les saumons d'élevage ne le sont pas pour leurs cousins. Il y a alors danger d'un métissage génétique qui affaiblirait encore davantage les saumons sauvages.

En Colombie-Britannique, l'industrie de l'aquaculture cause les mêmes problèmes environnementaux que dans la baie de Fundy. Avec une complication supplémentaire cependant : 80 % des poissons d'élevage sont des saumons de l'Atlantique, une espèce exotique sur la Côte Ouest.

En cas d'évasion, quels seront les impacts sur les espèces de saumons indigènes comme le Coho ou encore le Sokeye, qui elles aussi sont en train de se fragiliser ?

Un phénomène mondial

La pression mise sur l'environnement par l'aquaculture n'est pas un phénomène exclusivement canadien, il est mondial.

Prenons un autre cas : la crevette, l'une des grandes vedettes de l'aquaculture. Dans la majorité des 50 pays où on l'élève, comme la Thaïlande, le Pérou ou l'Équateur, on détruit les mangroves côtières, un écosystème extrêmement riche et divers, pour faire place aux énormes étangs d'eau saumâtre qu'affectionnent ces crustacés.

Après 10 ans, on change de place, parce que la ferme est devenue trop polluée, mais sans reconstruire la mangrove. Résultat : érosion, littoral bouleversé, destruction des habitats, disparition ou déplacement de nombreuses espèces, et pêcheurs traditionnels au chômage.


En principe, l'aquaculture devait donner aux océans surpêchés une chance de se refaire une santé. Dans la pratique, ce n'est pas le cas.

D'abord on pêche toujours autant. Chaque année, on continue de sortir de la mer à peu près 120 millions de tonnes de poissons divers. Les trois quarts viennent remplir nos assiettes. Les 30 millions de tonnes qui restent servent à fabriquer de la moulée pour les poulets, les porcs et de plus en plus pour l'aquaculture.
Car les espèces les plus rentables sont toutes des espèces carnivores.

La nourriture des saumons est constituée en moyenne à 50% de protéines et d'huile de poisson. Leur santé en dépend. Pour la produire, des flottes de bateaux écument les mers à la recherche de petits poissons non commerciaux, comme certaines espèces de sardines, de harengs ou de capelans. Actuellement, sur les 20 espèces de poissons les plus pêchées dans le monde, il y en a 8 qui ne servent qu'à produire des protéines pour les moulées d'élevage.

En outre, on commence à utiliser ces moulées riches en protéines de poissons pour accélérer la croissance d'espèces herbivores comme le tilapia et la carpe.
Dans les faits donc, les poissons sauvages et les poissons d'élevage sont en compétition pour les mêmes sources de nourriture.

Des solutions…

L'industrialisation de la mer, en particulier l'élevage de la crevette et du saumon, cause de nombreux problèmes environnementaux. Si elle désire continuer sur sa lancée mais sans créer de fiascos écologiques, l'aquaculture doit changer de cap dès maintenant et jouer la carte du développement durable.

En aquaculture, le Canada est un petit joueur au niveau international. Notre réglementation, quoique très questionnable selon nombre d'écologistes, est quand même meilleure celle d'autres pays, en particulier les pays en voie de développement.. L'industrie a donc commencé à améliorer un certain nombre de choses.

Elle a commencé à éloigner les cages du littoral, elle diminue le nombre de poissons par cage, elle utilise de plus en plus de vaccins pour diminuer l'utilisation des antibiotiques.

Mais ce n'est qu'un début, il reste encore beaucoup à faire. Pour inscrire l'aquaculture dans un développement écologique et durable, il faudra redéfinir l'ensemble de sa pratique, tant au niveau local que sur le plan plus large de la gestion de la haute mer.

Première étape, repenser entièrement la nourriture donnée aux saumons d'élevage.

« Nous dépendons encore principalement des protéines de poissons comme source majeure de lipides pour l'élevage des saumons au Canada. Ça ne peut pas durer éternellement  », croit John Castell, chercheur à la station biologique de St-Andrews au Nouveau-Brunswick. Son défi : réduire, ou même remplacer, la quantité de protéines de poissons contenues dans la nourriture pour saumons. Le problème est de taille, car il faut en moyenne 3 kilos de poissons pour produire un kilo de saumon.

Et ce sera le même problème avec les autres espèces carnivores qui seront bientôt élevées en cage, comme la morue et le flétan.

« Nous pouvons utiliser des huiles végétales, comme l'huile de lin, qui contient l'acide gras Oméga 3 dont nous avons besoin, tout comme le saumon d'ailleurs, explique-t-il. Notre recherche consiste donc à trouver des sources alternatives, en déterminer la quantité, de manière à pouvoir répondre tant aux exigences des saumons qu'à nos exigences à nous en terme d'éléments nutritifs essentiels à la santé humaine. »

Autre défi : diminuer les pertes de nourriture qu'on estime entre 15 et 25 %.

« La nourriture représente 40 % des coûts d'opération d'une ferme d'élevage. Notre objectif, c'est de transformer cette nourriture en un produit de haute qualité que nous pouvons vendre. Alors toute nourriture gaspillée est de l'argent perdu », mentionne Jamie Smith.

L'équipe de John Castell travaille donc à déterminer exactement quelle est la consommation des saumons à différents stades de développement. Grâce à ces recherches pointues, on compte réduire les pertes de nourriture, et par le fait même la quantité de déchets organiques qui polluent les fonds marins.

La polyculture

 

Mais la voie écologique la plus prometteuse à long terme passe par la polyculture, c'est-à-dire l'élevage de plusieurs espèces ensemble. C'est ce qu'a entrepris le groupe de recherche de Shawn Robinson de la station biologique de St-Andrews au Nouveau-Brunswick.

Shawn Robinson a testé cette méthode sur un site contrôlé par la compagnie Atlantic Salmon. À la carte : saumons d'élevage, moules bleues et varech.
Les moules bleues d'abord. Voici ce qui se passe. À cause de l'excédent de matière organique dans l'eau causé par les résidus de nourriture et les excréments, des algues microscopiques se mettent à proliférer. Ces algues sont justement la nourriture préférée des moules bleues.

Dans la foulée, on a donc installé en plein milieu des cages à saumons un parc à moules bleues. On espère produire entre 30 et 35 tonnes de moules bleues par année.

« Nous avons donc des moules qui se développent dans notre parc, mais nous avons aussi un site de référence où vivent des moules sauvages à un kilomètre d'ici, raconte Shawn Robinson. Ce que nous avons observé, c'est que non seulement les moules croissent plus vite dans notre parc, mais que la quantité de chair par moule est supérieure. Les coquilles sont plus minces, mais ça veut juste dire que les moules croissent rapidement. Elles font donc exactement ce que nous espérions qu'elles fassent. »

En plus, il n'y a jusqu'à présent aucune preuve de contamination. Ce qui est une excellente nouvelle.

L'autre partie de l'équation, c'est le varech, une algue riche en vitamines et en minéraux qui peut faire près de 3 mètres de longueur à maturité.

En plus, il n'y a jusqu'à présent aucune preuve de contamination. Ce qui est une excellente nouvelle.

« Si nous installons un anneau de varech autour de la ferme, alors ce que nous pourrons faire, c'est d'absorber les éléments nutritifs qui sont en suspension dans l'eau, dit Shawn Robinson. Le varech est une énorme éponge, une éponge à éléments nutritifs, d'une certaine façon. »

Là encore, les résultats d'une expérience tentée sur le site sont probants. Mais contrairement aux moules, qu'on peut manger, que peut-on faire avec une quantité industrielle de varech ? Là encore, Shawn Robinson à sa petite idée. Elle met en vedette l'oursin de mer, un délice pour les Japonais qui le dégustent en sushi. Nourri de varech et d'une diète spéciale, l'oursin peut croître 5 ou 6 fois plus vite.

Pour Shawn Robinson, et aussi pour nombre de ses collègues à travers le monde, la polyculture est la voie du futur.

« Nous devons avoir un système durable, dit-il. S'il n'est pas durable, ce qui va arriver, c'est que dans un premier temps, le système va se développer, mais ensuite il va s'effondrer. Parce que si vous dégradez l'environnement au point où vous ne pouvez plus rien faire croître, c'est tout l'écosystème qui va s'écrouler. Ce n'est certes pas la solution pour avoir du succès à long terme. »

En 2030, l'industrie de l'aquaculture sera le producteur numéro 1 de protéines aquatiques au monde. Mais à quel prix cette première place sera-t-elle obtenue?
Société Radio-Canada Télévision - Émission: Découverte, 2003