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Démocratie directe, une expérience déroutante

JosPublic vous présente trois textes pour bien cerner la Démocratie directe, le fonctionnement de la CLASSE et l'impact de ce mode sur le porte-parole, et une vidéo d'un discours de Gabriel Nadeau-Dubois                                                                                  

Textes par: Marie-Claude LORTIE, Paul JOURNET journalistes et Jean-François CARON, écrivain, Gabriel Nadeau-Dubois

Sources: Blogue Carnet de passage, Cyberpresse

 

Choix de photos, mise en page et références : JosPublic
Publication : 28 avril 2012

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Marie-Claude LORTIE

C'est après avoir respiré malgré moi quelques bouffées de gaz lacrymogène au début des années 2000 que j'ai commencé à m'intéresser aux manifs. À ces environnementalistes qu'on avait vu couchés devant les camions des sociétés forestières à Clayoquot Sound par exemple, ou à ces altermondialistes assis dans la rue à Seattle, forçant l'annulation d'une grande rencontre de négociation de l'Organisation mondiale du commerce mondial ( 01 ).

Le Sommet des Amériques s'en venait à Québec à grands pas.

Même ici on commençait à entendre les mots Black Bloc ( 02 ) et résistance citoyenne.

L'internet venait d'alléger de façon spectaculaire les efforts de mobilisation populaire et Naomi Klein de publier No Logo. ( 03 )

L'heure était à la nouvelle obstruction populaire et à la redécouverte de Gandhi ( 05 ) et des traités anarchistes.

Pour comprendre comment fonctionnaient ces groupes altermondialistes et anticapitalistes, je suis partie en mars 2001 participer à un camp de formation pour jeunes militants organisé par la Ruckus Society ( 06 ), un groupe californien.

Comment occuper une usine, comment faire une chaîne humaine indestructible, comme grimper dans un immeuble pour y afficher une banderole, comment s'enchaîner à une clôture avec un cadenas de vélo au cou...

On y montrait toutes sortes de techniques pour manifester, mais aussi pour organiser une action en commençant par les coups d'éclat et l'art de parler aux médias.

C'est là que j'ai appris que ces groupes militants de la grande gauche large, celle qui réunit autant les écolos que les anti-fourrure et anti-foie gras que les pourfendeurs des grandes banques et du capitalisme en général, avaient des processus décisionnels très différents de ceux auxquels on est habitué, de nos syndicats à nos assemblées de parents d'élève en passant par nos partis politiques.

Dans cette gauche-là, on fonctionne souvent par consensus, souvent par démocratie directe.

On est à mille lieues de nos systèmes parlementaires.

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Manifestation de Clayoquot Sound ( 04 )

Les altermondialistes à Seattle ( 07 )

Le sommet des Amériques à Québec ( 08 )

Montréal - étudiantes et étudiants 2012 ( 09 )

Francis Dupuis-Déri ( 10 )

Chaque groupe a sa façon de faire mais généralement, on y fonctionne sur un mode hyperdémocratique, m'explique Francis Dupuis-Déri, professeur au département de sciences politiques de l'UQÀM. Tout est constamment soumis au vote, tout le monde a droit de parole... L'idée de déléguer tout le pouvoir décisionnel aux leaders une fois une élection tenue ne tient pas. On élit des représentants qui sont mandatés pour parler au nom du groupe, s'il faut qu'il y ait interaction avec d'autres interlocuteurs. Mais tout doit toujours être ensuite revalidé par la base.

Le processus est long, pénible, insupportable quand on est pressé. Mais c'est ainsi que cela fonctionne. Et cette culture politique n'a pas commencé à Seattle, elle remonte à Mai 68 ( 11 ) et même aux sources anarchistes du début du XXe siècle. «On est dans une logique totalement différente de celle du gouvernement, de notre logique», ajoute Diane Pacom, sociologue à l'Université d'Ottawa. Si vous voulez comprendre comment fonctionnent les groupes étudiants qui sont en train de mettre le Québec à l'envers, c'est cette différence de culture politique qu'il faut essayer de cerner, admettre.

Diane Pacom ( 12 )

Quand le gouvernement condamne la CLASSE ( 13 ) et ses porte-parole, en particulier, pour les actes violents des casseurs qui transforment les manifs pacifiques en rassemblements illégaux et violents, c'est l'ignorance ou le refus délibéré de reconnaître cette façon de fonctionner qu'il affiche.

On peut trouver la démocratie directe totalement insupportable. On peut trouver exaspérante cette idée de toujours tout faire approuver par tout le monde. On peut trouver inconcevable que les leaders étudiants ne soient pas capables d'arrêter les violences des Black Blocs et autres briseurs de fenêtres de banques et lanceurs de pierres aux policiers.

Reste que c'est ainsi que le mouvement fonctionne actuellement. Il faut donc trouver des façons réalistes et créatives, mais surtout différentes et efficaces, de parler à ces groupes étudiants de la génération post-68 et post-Seattle.

On n'est pas devant des syndicats, on n'est pas devant un parti politique, on n'est pas devant une foule qui suit le code Morin ( 14 ) et qui veut reproduire les codes parlementaires. Au contraire. On est devant des jeunes qui trouvent qu'il faut plus de transparence partout.

Jean-Pierre Couture ( 15 )

Aussi, explique Jean-Pierre Couture, professeur adjoint en études politiques à l'Université d'Ottawa, on est devant une génération qui est beaucoup plus «réaliste» que celles qui l'ont précédée. «Réaliste dans le sens de realpolitik», ajoute Couture.

«Ces jeunes sont prêts à manger des coups s'il le faut

Donc non seulement les représentants étudiants n'ont pas de contrôle sur leur base parce que la démocratie directe ne leur donne pas ce statut hiérarchique, cette autorité, mais en plus, ils ont derrière eux des jeunes nouveau genre qui ne répondent pas comme leurs parents.

On est donc dans une culture politique inédite, sur un terrain mouvant et complexe, mais qu'il faut commencer à essayer de comprendre si on veut se sortir de ce dégât

Un appel au calme jetterait de l'huile sur le feu, dit Gabriel Nadeau-Dubois
reportage de Paul Journet le 27 avril 2012

S'il avait lancé un appel au calme comme le lui a demandé le gouvernement libéral, Gabriel Nadeau-Dubois pense qu'il aurait été éjecté au congrès suivant de la CLASSE.

«Ça aurait mis de l'huile sur le feu. Nos membres se seraient dit: c'est notre porte-parole, il est censé porter notre voix. Il se prend pour qui?», a affirmé le co-porte-parole de la CLASSE, qui représente près de 85 000 étudiants et élèves en grève.

Gabriel Nadeau-Dubois ( 16 )

Il estime qu'on «comprend mal» son rôle de simple porte-parole. «Si je lançais aujourd'hui un appel au calme, qu'arriverait-il concrètement? En fin de semaine, je serais destitué. Et il y a quelqu'un qui me remplacerait et reprendrait les propos de [la CLASSE]. En quoi on serait avancés? En rien. C'est juste une tactique de marginalisation pour me faire porter l'odieux», soutient-il.

Le gouvernement accuse M. Nadeau-Dubois de se réfugier derrière ses mandats pour ne pas condamner la violence. Mais certains étudiants l'accusent au contraire de trop déroger de ses mandats. À la fin du mois de mars 2012, l'Association facultaire étudiante des sciences humaines de l'UQÀM a même déposé une motion de blâme pour «les marges discrétionnaires qu'il s'est arrogées».

« C’est comme si toute la CLASSE (Coalition pour une solidarité syndicale étudiante) était Gabriel. J’aimerais que la coporte-parole, Jeanne (Reynolds) prenne plus de place », a lancé Hubert Côté, un étudiant en philosophie de l’Université Laval, où se déroule le congrès hebdomadaire de la CLASSE, ce week-end.

Un membre de l’Association facultaire étudiante des sciences humaines de l’Université du Québec à Montréal, Pascal Rheault, comptait d’ailleurs profiter de ce congrès pour soumettre sa candidature comme porte-parole. Pas question toutefois que M. Nadeau-Dubois perde sa place. M. Rheault deviendra le troisième coporte-parole de l’association étudiante si sa proposition est acceptée.

« C’est quelqu’un qui veut venir donner un coup de main, a simplement souligné Gabriel Nadeau-Dubois, qui dit se sentir mal à l’aise dans la situation actuelle. C’est sûr que c’est un problème qu’il y ait une si grande personnalisation du débat. Oui, je suis mal à l’aise, la grève, ce n’est pas moi. »

M. Nadeau-Dubois voit un danger à ce que les projecteurs soient toujours braqués sur lui. « Le meilleur exemple, c’est la dynamique dangereuse qu’il y a au Parti québécois, qui est tellement obsédé à se trouver un chef, illustre-t-il. Ça fragilise une organisation. Il suffit de s’attaquer à la crédibilité du porte-parole et c’est la crédibilité de toute l’organisation qui est entachée. »

La CLASSE croit que sa lourde structure lui a permis de garder les étudiants engagés et mobilisés dans chaque décision depuis le début du conflit. Mais selon nos informations, son comité de direction doit présenter demain une proposition pour simplifier son fonctionnement. On voudrait simplifier le processus de convocation des congrès extraordinaires afin de ne pas devoir attendre une semaine afin de réagir durant une crise.

Cher Gabriel
par Jean-François Caron,
écrivain

Jean-François Caron, écrivain ( 17 )

Je sais bien que ce combat te dépasse. Que ce n’est pas seulement le tien, mais celui de dizaines de milliers d’étudiants qui ne sont ni plus beaux, ni plus fins, ni plus intelligents que toi. Je t’ai entendu, j’ai bien compris, contrairement à d’autres à qui tu dois le répéter plus souvent qu’autrement.

Je sais que ce conflit ne devrait pas être personnalisé, tu as bien raison de le répéter. Que les luttes qui sont menées par des petites vedettes de passage ne valent pas celles qui sont tenues par ces masses solidaires et anonymes qui se soudent pour le bien commun. Tu as raison. Vous avez raison. C’est tout de même à toi que j’ai envie d’écrire, ce soir.

Cher Gabriel.

Parce qu’ils t’ont nommé. Ils te pointent. Ils n’y comprennent vraiment rien, à ce respect que tu gardes pour les étudiants dont tu portes la parole. Engoncés qu’ils sont dans l’armure du vedettariat à cinq cennes qui les fait jubiler de devenir ministres, ils oublient l’essence même de l’engagement politique. Ils sont toute une trâlée de cette génération à l’avoir oublié, on dirait bien.

Alors ils t’ont nommé, te pointent, te crucifieraient presque derrière le trône du Président de leur Assemblée. Comme si on pouvait croire un seul instant que le problème pouvait se résumer à ton nom, comme si le répéter allait permettre de régler le conflit.

C’est pour cette raison que je me permets de te nommer aussi, que je m’adresse à toi personnellement. Parce que tu es ce jeune homme fougueux, ce fervent orateur qu’on apprend à connaître, que je reconnais de tout coeur, mais surtout parce que tu es celui sur lequel ils déversent leur fiel et le suc amère de leur incompréhension.

La vérité, c’est que ça leur fait peur de voir un p’tit gars comme toi, un p’tit cul de 21 ans, capable de leur tenir tête, sans broncher. Et si ça leur fout la chiasse à ce point, c’est parce que toi et les tiens, vous incarnez leur pire cauchemar: ils voient à quel point l’éducation peut être dangereuse pour le socle où ils se boulonnent à la queue leu leu, d’une élection à l’autre. C’est justement ça le plus beau: tu n’es pas le seul. J’ai tâté un peu de vos manifestations, juste assez pour vous trouver beaux, pour être fier de vous autres – tu excuseras, j’espère, ce ton sans doute trop paternaliste, mais c’est ça que je ressens. De la fierté. Ça doit venir de cette passion qui vous anime. De la profondeur de votre réflexion. Et du respect que vous avez les uns pour les autres. Vous faites plaisir à voir. Et vous redonnez confiance dans l’avenir.

Voilà, je voulais juste te rappeler que tu n’es pas tout seul. Qu’il n’y a pas que les étudiants de ton association avec toi. C’est sûr que je suis juste un petit écrivain caché dans le fond du bois, ma voix ne vaut pas plus que celle d’un autre. Mais ma voix, sans le savoir, tu la portes aussi, quand tu prends la parole. Vous le faites tous, quand vous sortez dans la rue.

Si tu veux bien être mon porte-parole aussi, juste pour un instant, dis aux tiens à quel point je vous trouve beaux de vous tenir debout. Vous donnez le goût d’en faire autant. Je ne sais pas ce que vous gagnerez, ce que vous perdrez, à la fin de ce conflit. Vous ne vous en sortirez sans doute pas indemnes. Mais eux non plus, ne s’en sortiront pas indemnes.

Et qu’importe ce qu’ils diront, vous allez changer le Québec. Vous êtes déjà en train de le faire.Vous êtes nos fils, nos filles à tous. Et vous changez le monde.

Gabriel, des fois, j’ai peur pour toi. Je t’ai vu fatigué, fustigé, menacé, rester toujours impassible. Sauf que derrière ce calme remarquable, je vois encore un jeune homme. Et je pense souvent à ce jeune homme. Fais attention à toi.

J’ai peur aussi pour les autres. Pour Martine, pour Léo, bien sûr, mais pour ces milliers d’autres qui restent anonymes, à chanter dans la rue, à tenir le fort de notre démocratie, à se faire gazer, matraquer, bousculer, crier des insultes. J’ai peur de me réveiller demain matin sur le cadavre d’un de nos enfants. Ce serait la pire tragédie qui soit.

Faites attention à vous autres. Ce n’est qu’un combat. Il y en aura d’autres. Le monde aura encore besoin de vous.

Bien à toi, cher Gabriel. Et à demain.

 
Courte conférence de Gabriel Nadeau-Dubois

 
 

En photo à gauche: une manifestation pour appuyer la loi 101 attire 60 000 en 1989. On a compté entre 50 000 et 65 000 manifestants au Sommet des Amériques, à Québec en 2002.
200 000 personnes ont manifesté à Montréal contre la guerre en Irak le 15 mars 2003. Le 16 mars 2005, 80 000 étudiants ont manifesté contre la décision du gouvernement Charest de transformer 103 millions $ de bourses en prêts étudiants

Pour accéder à d'autres textes à Propos de Ceux qui nous dirigent illégitimement, cliquez ici

Notes & Références encyclopédiques:

01

Qu'est-ce que l'Organisation mondiale du commerce ?

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02

Qu'est-ce que le Black Bloc

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03

Qui est Naomi Klein et le livre "No Logo" ?

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04

Qu'est-ce que la Manifestation de Clayoquot Sound ?

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05

Qui est Gandhi ?

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06

Qu'est-ce que la Ruckus Society ?

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07

Que sont les altermondialistes à Seattle ?

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08

Qu'est-ce que le sommet des Amériques à Québec ?

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09

 

Qu'est-ce que le mouvement de grève des étudiants et étudiantes québécois de 2012 au Québec ?

 

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10

Qui est Francis Dupuis-Déri ?

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11

Qu'est-ce que Mai 1968 ?

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12

Qui est Diane Pacom ?

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13

 

Qu'est-ce que La CLASSE (Coalition large de l'ASSÉ) et l'Association pour une solidarité syndicale étudiante

 

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14

Qu'est-ce que le Code Morin ?

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15

Qui est Jean-Pierre Couture ?

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16

Qui est Gabriel Nadeau-Dubois ?

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17

Qui est Jean-François Caron ?

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