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La Commission Trilatérale et les services publics français

Éditorial du journal
Le Courrier International - France
26 avril 2009

Le 25 avril 2009, le Journal Officiel a publié quatre décrets de Valérie Pécresse sur l'enseignement supérieur. Ils concernent le statut des enseignants-chercheurs (décret 2009-460), le CNU (Conseil National des Universités, décret 2009-461), le classement et la revalorisation des carrières des enseignants-chercheurs (décret 2009-462) et le contrat doctoral (décret 2009-464). Ce passage en force, la veille d'une réunion européenne à Louvain consacrée au processus de Bologne et à la stratégie de Lisbonne, met en évidence le rôle de la politique de l'Union Européenne (UE) dans les décisions des pouvoirs politiques des pays membres de l'UE. Les conséquences de la mise en application de l'Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) paraissent également évidentes. Mais on parle beaucoup moins de l'influence d'un « think tank » devenu quasi-officiel à l'échelle mondiale : la Commission Trilatérale qui, précisément, avait tenu à Paris en novembre 2008 sa « réunion régionale européenne ». Un scoop raté ?

Malgré l'importance des mobilisations dans l'éducation, l'enseignement supérieur et la recherche, Valérie Pécresse continue à passer en force. Le démantèlement du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), de l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), de l'enseignement supérieur public... se poursuit. La privatisation des universités va bon train, et à présent le statut des personnels titulaires en est la cible directe.

La Loi Organique Relative aux Lois de Finances (LOLF) d'août 2001, la Loi n°2006-450 du 18 avril 2006 de programme pour la recherche et la Loi n°2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) et toute une série d'autres lois et décrets, continuent à s'appliquer et se trouvent à l'origine d'un nombre croissant de mesures de casse des services publics. Le CNRS, l'INSERM, l'INRA ou les universités n'en sont d'ailleurs pas les seules cibles. La « mastérisation » de la formation des enseignants, la démolition de l'éducation nationale et de la santé... suivent également leur cours.

Un phénomène qui ne touche pas uniquement la France, ni spécifiquement des pays avec des gouvernements de « droite ». Comme le montrent les cas de l'Espagne et de la Catalogne en particulier avec des gouvernements « socialistes », il s'agit d'un phénomène général indépendant de l'étiquette politique des gouvernements. Les moteurs de cette stratégie ne sont pas « nationaux » : ils agissent à l'échelle européenne et mondiale, et par des consensus impliquant l'ensemble des courants politiques dits « de gouvernement ».

Autant de raisons pour s'intéresser de près aux grands réseaux d'influence et à l'activité, considérable mais peu connue, des principaux cercles de « réflexion » et de « discussion » de « nos élites » françaises, continentales et planétaires.

Sur le site de la Commission Trilatérale, une brochure de 72 pages présente une série de résumés et de textes du « 32nd European Regional Meeting » de la Commission, qui a eu lieu à Paris du 7 au 9 novembre 2008. Une réunion accueillie officiellement par le secrétaire d'État Eric Besson, avec une intervention intitulée : « Public Policy Evaluation and the Development of the Digital Economy ».

Jean-François Copé, faisant état de sa fonction de président du groupe UMP de l'Assemblée Nationale, y a présenté une contribution ouvrant une séance intitulée : « France on the move - economic reform, social dialogue and political governance ».

De même, Elisabeth Guigou, présentée en tant que députée et ancienne ministre, a présidé une séance sur l'Union Européenne. Elle a succédé en 2008 au sein de la Commission Trilatérale à Laurent Fabius, dont l'ancien chef de cabinet Serge Weinberg a été membre du Comité Exécutif de l'organisation.

Un autre membre de cette Commission jusqu'en 2005 (remplacé ensuite par Jean-Louis Bourlanges) a été François Bayrou, dont le Mouvement Démocrate est allié avec les « libéraux » de l'ALDE au niveau européen, mais qui persiste toujours à nous vanter les mérites de la prétendue «Europe sociale».

Les délocalisations, le dumping, la privatisation des services publics, la « stratégie de marché »... ne semblent pas déranger outre mesure tous ces « progressistes » qui à l'instar des politiciens de « droite » font depuis longtemps partie des bénéficiaires du système.

Toutes les « forces de gouvernement » françaises étaient donc représentées depuis longtemps, dans ces conclaves de décideurs et d'éminences grises du monde politique, des coupoles des milieux financiers et des grandes multinationales, de la prétendue « haute administration », du milieu des « analystes », etc...

Pour beaucoup moins, les médias auraient diffusé des articles à la une et des chroniques aux heures « stratégiques ». Mais en l'espèce, ils sont restés très discrets.

Le résumé de la séance de l'intervention de Jean-François Copé de 8 novembre suivie d'un débat, pose d'emblée la question de savoir si la France « peut changer » (sic !). Réponse : « the conditions have never been so good for this to happen ». Car, nous dit-on : « France and the USA are reaching, at the same time, the end of opposite ideological cycles : the Socialist one here, the Conservative one over there. This coincides with the end of the overall economic cycle as well ».

Et clair, on entend par « socialisme », pour ces « éminences grises », les acquis de la Libération en matière sociale et de services publics, le développement d'un secteur public de l'économie... A présent, le moment est venu pour des éminents réseaux et « think tank » comme la Trilatérale d'en proclamer la fin dans des pays comme la France.

Rien de moins, et la crise devrait aider à parachever la casse sociale chez nous. Il semblerait d'ailleurs que « France, famous for its reluctance to undergo reforms, is on the move, driven by a strong political will ». Les mouvements sociaux ne semblent pas inquiéter les éminences grises de la Trilatérale.

Quant à la « gauche » française, qui n'ignore pas les propos tenus dans ces débats, elle ne s'est pas empressée de les dénoncer devant les citoyens malgré la montée des mouvements sociaux qu'elle déclare soutenir.

C'est vrai que le point de vue des « petits citoyens » ne semble pas intéresser outre mesure ces Dames et Messieurs de « droite » comme de « gauche », au vu du résumé de la séance présidée par Elisabeth Guigou à la même réunion de la Trilatérale, avec l'intervention d'un « expert » danois. On peut y lire, notamment : « The Irish referendum was humiliating, and proved that referenda are purely destructive mechanisms ».

Ou encore : « The Constitutional and Lisbon disasters, caused by referenda, have to be overcome. If we are not convinced by such disasters, what will it take for us to be convinced that referenda are definitely not the right way to proceed ? ».

Les citoyens, donc, ne seraient pas mûrs pour savoir ce qu'ils veulent et répondre à un référendum en pleine conscience de cause. Aux « élites » de décider de la manière dont le peuple doit être consulté...

Doit-on s'étonner si un an plus tôt Nicolas Sarkozy s'était permis de passer outre à un référendum pour le Traité de Lisbonne, au motif que les Français risquaient de voter contre? Et si la direction du Parti Socialiste, qui de toute façon soutient ce Traité, n'a appelé à aucune réelle mobilisation contre ce passage en force? Ce n'est pas la « politique de Sarkozy » qui est en cause, mais un véritable consensus « transversal ».

Dommage que des débats aussi croustillants entre « élites » aussi influentes n'aient pas accaparé l'attention des médias, pour une si éminente assemblée qui se tenait à Paris et que le gouvernement français accueillait de manière fort officielle (l'alors secrétaire d'État aux affaires européennes Jean-Pierre Jouyet y a également participé).

La brochure complète est accessible en ligne sur ce lien :

http://www.trilateral.org/EURGp/regmtgs/pdf_folder/paris0...

On trouve d'autres contributions à la même réunion de la Commission Trilatérale à, partir de cette page :

http://www.trilateral.org/EURGp/REGMTGS/08paris.htm

Il semble donc bien que la politique de casse sociale et de démantèlement des services publics appliquée en France et dans bien d'autres pays soit non seulement l'application de la stratégie de l'Union Européenne et de l'OMC, mais aussi en même temps le résultat des réflexions de grands rassemblements de « décideurs » et d' « experts » comme la Commission Trilatérale. Mais quelle liste dénoncera de tels contubernia, à l'occasion de la campagne des prochaines élections européennes ? Qui dénoncera la « politique unique » qui nous est infligée depuis vingt-cinq ans avec des « alternances » de façade et des discours à peine variables ?

Comme en 2007 à Bruxelles, l'Europe accueillera la réunion annuelle (mondiale) de la Commission Trilatérale dans un an : à Dublin, du 7 au 9 mai 2010. Celle de 2009 a lieu à Tokyo.  Pour 2008, Washington DC en fut l'hôte en début de campagne électorale aux États-Unis. Qui en parle? Voir :

http://www.trilateral.org/recent.htm

La Commission Trilatérale et les services publics français (II)

Le 26 avril, une note de blog d'Isabelle Debergue souligne la privatisation accélérée des soins médicaux sous couvert même des services hospitaliers, et les situations de détresse qui découlent de ce démantèlement du service public de la santé. La démolition accélérée du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), de l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale), de l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), de l'éducation et l'université publiques... n'est donc pas un phénomène isolé. Qu'il s'agisse de la connaissance, de la santé, de l'énergie, de l'information des citoyens ou de tout autre service public stratégique, les processus de privatisation et de contrôle par des intérêts privés sont en marche, propulsés par l'Union Européenne (UE) et l'application de l'Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). C'est dans ce contexte, qu'il convient d'examiner le rôle et les prises de positions de « groupes de discussion » comme la Commission Trilatérale, devenue de plus un plus une instance officielle de facto.

Quel avenir pour les actuels mouvements de défense des services publics français et européens ?

L'article d'Isabelle Debergue décrit, pour le service public de la santé, une situation caractéristique du schéma progressivement imposé par l'AGCS : les malades se voient proposer, par les hôpitaux public eux-mêmes, le « choix » entre une visite « du public » dans trois mois et une visite « du privé » tout de suite mais quatre ou cinq fois plus chère. Plus les analyses, soins, etc... destinés à suivre les mêmes différences de rythmes et de tarifs. C'est donc en réalité la disparition pure et simple du service public, et la mise en place de « services » réservés aux riches.

La politique de l'Union Européenne suit ouvertement, depuis les années 1990, la même logique de marché.

Mais, devant la grande majorité des citoyens, les organisations syndicales et les coordinations de la plupart des mouvements actuels s'en prennent uniquement à la « politique de Sarkozy » et gardent le silence sur les grandes stratégies continentales et planétaires dont l'UE et l'OMC sont les auteurs et que l'actuel gouvernement exécute comme l'aurait fait également, à sa place, un gouvernement « de gauche » comme ceux que l'on a vus à l'oeuvre en 1997-2002.

Un tel comportement, de la part de syndicats et coordinations, paraît tout simplement suicidaire. Pourquoi une telle attitude ?

Le même silence règne, d'ailleurs, en ce qui concerne le rôle des réseaux et « think tanks » qui participent depuis des décennies à l'élaboration de la « politique unique » européenne et mondiale, et dans lesquels « droites », « gauches », « centres » et directions syndicales se  trouvent directement impliqués.

Il paraît pourtant essentiel d'analyser les motivations réelles des promoteurs de ces organisations « tranversales » sans mission institutionnelle théorique, mais dont le rôle n'a cessé de devenir de plus en plus décisif dans l'élaboration des politiques nationales et internationales depuis les années 1970-80.

Dans notre article du 25 avril, nous avions souligné l'allergie à la pratique du référendum populaire affichée par les « experts » de la Commission Trilatérale lors de la réunion européenne de cette Commission tenue à Paris en novembre 2008. Mais on peut trouver bien d'autres évidences de la conception très particulière de la démocratie développée par ces « élites ».

Sans être attaqués en diffamation, au moins deux sites anglophones de tendances politiques différentes font état de cette déclaration du fondateur de la Commission Trilatérale David Rockefeller à la réunion du groupe de Bilderberg en 1991 à Baden-Baden :

http://www.expressnews.ualberta.ca/print.cfm?id=795 (Express News)

"We are grateful to the Washington Post, The New York Times, Time Magazine and other great publications whose directors have attended our meetings and respected their promises of discretion for almost 40 years. It would have been impossible for us to develop our plan for the world if we had been subjected to the lights of publicity during those years...The supranational sovereignty of an intellectual elite and world bankers is surely preferable to the national autodetermination practiced in past centuries."

http://www.expressnews.ualberta.ca/print.cfm?id=795 (American Chronicle)

"We are grateful to the Washington Post, The New York Times, Time Magazine and other great publications whose directors have attended our meetings and respected their promises of discretion for almost forty years. It would have been impossible for us to develop our plan for the world if we had been subjected to the lights of publicity during those years. But, the world is now more sophisticated and prepared to march towards a world government. The supranational sovereignty of an intellectual elite and world bankers is surely preferable to the national auto-determination practiced in past centuries."

p align="left" style="line-height: 150%; margin-left: 9px; margin-right: 9px"> (fin de citation)

Une déclaration qui a heurté à la fois des mouvements progressistes et des milieux conservateurs, et qui mériterait, pour le moins, d'être connue de la grande majorité des citoyens, vu le rôle de la Commission Trilatérale. Son essence réelle n'est pas la lutte contre le « nationalisme » ou le « souverainisme », mais la négation de la souveraineté populaire en préconisant la gouvernance supranationale d'une « élite intellectuelle » et des grands financiers. Les premiers étant les commis de ces derniers. A ce stade, la notion même de service public se trouve vidée de tout contenu.

Ajoutons, en ce qui concerne l'éducation et la recherche, que les scientifiques se trouvent pour l'essentiel exclus de cette « élite » autoproclamée.

La relation des membres de la Commission Trilatérale comprend des représentants de la grande finance et des multinationales, des « hauts fonctionnaires », des « experts de la gestion », des politiques et « experts » de la politique... mais pas des scientifiques mondialement connus pour leurs recherches. La situation est analogue dans la plupart des réseaux, « cercles de discussion », « think tank » créés par les coupoles de « décideurs » au cours des dernières décennies.

Une preuve, si besoin était, que la recherche et l'éducation sont devenues des marchandises. Et que ceux qui travaillent dans ce domaine ont été versés dans le « grand marché » de la main d'oeuvre intellectuelle.