Canada: élection fédérale du 2 mai 2011
Les vraies affaires

Quel est le coût de la démocratie, et quand ce coût devient-il trop élevé ? Quel effort une élection exige-t-elle des électeurs, et à partir de quel seuil cet effort devient-il insupportable ? Quel est l’impact véritable d’un seul vote – mon vote ! – sur la grande marche du pays ? Et les réponses à ces questions peuvent-elles constituer un prétexte pour rester chez soi lundi ?

 

La chronique de Patrick Gauthier
Pour Rue Frontenac
Jeudi, 28 avril 2011 13:57

 

Au cours d’une campagne électorale d’où les idées étaient spectaculairement évacuées, certains clichés ont pourtant réussi à se frayer un chemin jusque dans les bulletins de nouvelles, clichés répétés ad nauseam par des journalistes paresseux qui jamais ne les ont remis en question, sous prétexte de donner la parole à « l’homme de la rue ».

À quelques heures du scrutin du 2 mai, le temps est venu de se dire les vraies affaires, comme on dit sur une certaine chaîne…

Histoire de joindre l’utile à l’agréable, la chronique de cette semaine veut à la fois vous convaincre qu’il n’y a aucune bonne raison de ne pas voter, et que chaque cliché véhiculé au cours de la présente campagne peut être examiné selon deux points de vue diamétralement opposés. Qu’il y a toujours, en somme, deux façons de voir les choses. En philosophie, on dirait l’optimiste et la pessimiste. En politique, disons qu’il s’agit d’une vision collective et d’une vision individualiste.

Cliché no 1:
Les élections coûtent trop cher…

C’est vrai que 300 000 000 $, ce sont beaucoup de zéros et encore plus de dollars… Des dollars qu’on pourrait sûrement utiliser ailleurs.

Les démagogues – à commencer par ceux du Parti conservateur du Canada – nous le répètent depuis le début de cette campagne, dont, disent-ils, ils n’ont pas voulu.

« Ils » étant Stephen Harper et sa bande, qui brandissent cette « dépense inutile » comme prétexte à un vote conservateur. Beau sophisme…

Ça, c’est une façon de voir les choses. L’autre, c’est que la somme consacrée aux élections ne représente que 0,109 % du budget opérationnel du Canada, qui s’élève à 274 000 000 000 $. Bref, c’est comme si un travailleur gagnant 100 000 $ (je choisis ce chiffre arbitrairement pour faciliter les choses…) prenait 100 $ pour s’offrir le « luxe » de la démocratie. Rappelons, ici, que le même travailleur donne déjà presque la moitié de son salaire aux gouvernements. Alors, 100 $ de plus ou de moins…

D’ailleurs, une autre façon de calculer le « coût » de l’élection serait de prendre le 300 millions et de le diviser par la population canadienne (prenons encore des chiffres ronds : 30 millions d’habitants). Ce qui nous donne la rondelette somme de 10 $ par Canadien. Quarante piastres par foyer… S’agit-il vraiment de gaspillage, ou lance-t-on cette somme de 300 millions comme s’il s’agissait d’un épouvantail ?

Clichés no 2:
Les Canadiens ne veulent pas d’élections

Certains diront que ce n’est pas tant la dépense comme telle que la répétition de cette dépense qu’il faudrait dénoncer. Là encore, une remise en perspective s’impose.

L’élection en cours n’est en effet que la cinquième en onze ans. Depuis la Confédération, le Canada a connu une quarantaine d’élections. Environ une élection tous les quatre ans.

Nos voisins du Sud votent tous les deux ans, à date fixe, et ne s’en plaignent pas. Et ils ne se servent surtout pas de ce prétexte pour dénoncer le processus électoral dans son ensemble.

Au-delà de la répétition et des coûts engendrés, certains prétendent que c’est le geste même de se rendre aux urnes dont les citoyens ne veulent pas. J’ai une plus grande confiance en mes concitoyens et je ne crois pas que le simple déplacement, le jour du vote, au bureau de scrutin local constitue un effort tel qu’on en développe une « allergie électorale »…

On entre ici dans la spéculation, mais j’ai l’impression que ce dont les Canadiens ne veulent pas, c’est tout ce qui « entoure » les élections : la campagne, les promesses, les phrases creuses, les clichés, l’importance qu’on leur donne dans les médias – au détriment des vraies affaires, lire ici les séries éliminatoires de la LNH.

Tiens, c’est comme si on affirmait, parce qu’on n’en peut plus des insupportables émissions d’avant-match de RDS, qu’on ne veut pas écouter les matchs qu’elles annoncent… C’est d’ailleurs une fâcheuse tendance : confondre le fonctionnement d’une chose et son idée. Ce qui nous amène à un troisième cliché.

Cliché no 3: Voter ne sert à rien

Dire que voter, aujourd’hui, ne sert à rien, puisque la machine gouvernementale est corrompue, c’est comme arrêter de manger parce que des restaurants servent de la merde. C’est comme décider de ne plus aller au cinéma parce qu’on a vu un navet…

Pourtant, les électeurs québécois n’ont jamais eu une telle brochette de choix : des partis fédéralistes contre un parti souverainiste ; un parti de droite contre un parti de centre droit, un parti de centre gauche et un parti de gauche… Pour une rare fois, voter servira à quelque chose.

Un cynique pourrait même faire ce que je dénonçais il y a deux semaines et s’amuser à voter « stratégiquement ».

Enfin, ceux qui dénoncent la machine, le système ou les partis « corrompus » peuvent également annuler leur vote. À la dernière élection fédérale, moins de 1 % des bulletins ont été rejetés. S’il s’avérait que ce pourcentage s’élève soudainement à 25 ou 30 %, on comprendrait qu’un véritable vote de protestation s’est exprimé.

Alors, de grâce, allez voter lundi. Mais si vous décidiez de ne pas y aller, ayez au moins l’honnêteté intellectuelle d’avouer que c’est simplement parce que vous êtes paresseux…

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