Le démantèlement de l'État du Québec
Notre plus grande lâcheté

 

Texte par: David DESJARDINS
Source: Voir
Publication:
 22 septembre 2011

Titrage, choix des photos et mise en page : JosPublic Publication ici le : 30 septembre 2011

 

À force de lire les sondages, de jauger l’opinion publique et de tenter de saisir ce qui peut bien se passer dans la tête des gens, on a parfois l’impression que la société suit les motifs archiconnus d’une mauvaise pièce de théâtre d’été.

Gilles Latulippe
Comédien

Quiproquos, réactions démesurées pour des événements qui n’en méritent pas tant, scandales rapidement oubliés (Ciel, des gens de confiance corrompus! Vite, cachons-les derrière le divan): vue depuis l’angle de la farce, l’actualité devient un feu roulant de clichés et de situations prévisibles.

Surtout lorsqu’il est question de politique. Là, on tombe dans le burlesque, le vaudeville. Jean Charest et Gilles Latulippe: même combat.

Jean Charest
politicien

Je suis un peu débile, vous dites? Je ne suis pas tout seul. Et apparemment, c’est contagieux.

Mais au-delà du prévisible et de la tragique drôlerie de nos errances, ce qui me surprend encore, c’est le degré de cynisme dans lequel nous nous sommes enroulés et qui nous retient de descendre dans la rue en masse, de réclamer la tête du premier ministre et de son parti tout entier depuis la fuite du rapport Duchesneau. N’importe quel peuple qui se respecte ne supporterait pas une seconde de plus cette mauvaise comédie. Mais voilà, nous ne nous respectons plus. Non seulement nous ne croyons plus en la politique, mais nous ne croyons même plus que nous avons le pouvoir de changer les choses.

Histoire de m’enfoncer dans ces noires pensées, au même moment où je me fais cette remarque, je tombe sur un sondage qui suggère que le Parti libéral voguerait probablement vers une autre victoire à condition que François Legault ne lui fasse pas opposition.

Vraiment? Il vous faut quoi, au juste, pour vous fâcher?

Ce n’est pas une question pour faire joli, je demande pour vrai: votre capacité d’indignation s’est-elle atrophiée au point où vous faire cocufier de la sorte ne vous émeut même plus?

Remarquez, je vous trouve drôles pareil. Ah, oui, juré, il y a même des fois où je vous écoute et je me roule par terre.

Surtout quand vous réclamez du changement.

Vous devriez vous voir, ça me fait mourir quand vous vous pâmez pour le nouveau truc, confirmant qu’à force de vous faire vendre la politique comme des boîtes de céréales, vous avez développé les mêmes réflexes pavloviens que pour le commerce en général: vous bavez dès que vous entendez un discours un peu neuf, dès que vous voyez un visage vaguement lifté par quelque idée recyclée qui lui donne un air de second début.

Sauf qu’on n’a fait que changer la boîte. Dedans, c’est encore les mêmes céréales.

Et ça vous convient. Car ce changement, vous ne l’aimerez vraiment que s’il vous reconduit au même endroit en vous donnant l’impression que vous êtes ailleurs.

Nous consommons la politique comme le reste, c’est-à-dire en ménageant notre confort. Sinon, nous y allons pour les valeurs sûres. Pareil comme ces gens qui achètent des voitures pourries simplement parce que c’est ce qu’ils ont toujours eu. Comme le monde qui va au Panama et voudrait y trouver du café du Tim.

Si la nécessité est la mère de l’invention, notre confort semble commander qu’on n’invente plus rien. Sinon de nouvelles vitrines pour faire parader la même idée.

Ce confort, toujours, c’est lui qui nous fait avancer aveuglément dans des ornières dont nous savons qu’elles ne mènent nulle part, sinon ici.

Nous ne sommes pas heureux. Nous ne sommes pas vraiment riches non plus et notre recherche de bonheur s’allonge au fil de notre marge de crédit. Et pourtant, nous ne voulons rien changer à nos vies. Nous ne voulons pas le moindre recul dans ce confort qui est devenu une prison de laquelle l’avenir ne peut pas surgir. Nous sommes condamnés à sans cesse revivre le présent, de peur que le futur y change quoi que ce soit.

Une plus grande justice sociale? Vous n’avez pas voté NPD pour ça. Vous avez voté pour Jack. Une meilleure administration publique? Vous ne voterez pas pour ça non plus.

Vous allez voter pour François Legault, qui dit les «vraies affaires», qui remet en cause les vaches sacrées, qui ébranle les colonnes du temple du modèle québécois.

Mais si Legault dit qu’il ne restera que pour un seul mandat, c’est qu’il a bien compris qu’il vous réclamera des sacrifices. À tous. C’est l’épouvantail que brandit Charest. Semblable à celui qu’il agiterait s’il vous prenait l’envie de voter Québec solidaire. Mais ça n’arrivera pas, simplement parce qu’Amir Khadir et Françoise David ne sont pas aussi sympathiques que Jack.

Le plus triste, c’est que pour ce petit confort, pour ce petit quotidien molletonné dont on dit du même souffle qu’on ne pourrait pas s’en passer et qu’on se tue à maintenir, nous avons bradé notre fierté.

Le plus désolant, c’est qu’il se trouve encore une seule autre personne que la femme de Jean Charest qui veuille voter pour son parti après la mise en scène minable de vendredi dernier, alors qu’il prétendait ne pas avoir lu un rapport dont il commentait cependant la teneur devant des journalistes catastrophés.

Le plus affligeant, c’est que nous acceptions notre rôle de public passif dans ce théâtre, cherchant ainsi à ignorer que nous sommes tous coupables de la corruption, de la collusion, des inégalités sociales, d’une bureaucratie trop souvent inepte et du gouffre des finances publiques. Coupables d’avoir cautionné l’état des choses en votant pour ces gouvernements qui agissent comme un miroir duquel on se détourne ensuite.

C’est notre plus grande lâcheté: fuir ce regard parce qu’il nous dit que l’irresponsabilité de nos politiciens, c’est surtout la nôtre.