L'Italie mafieuse - La déliquescence

Par Serge Truffaut
éditorialiste
au journal Le Devoir
Québec - Canada
Publié le 22 février 2010

 

Sous la gouverne de Silvio Berlusconi, l'État italien a emprunté la voie de la déliquescence, comme en témoignent les injections de doses massives de corruption et d'actes mafieux. Le tout s'étant accompagné d'une confusion sans précédent des intérêts généraux avec les particuliers. Ceux de Berlusconi évidemment. L'Italie fut «l'homme malade de l'Europe»? Elle l'est redevenue.

Il y a tout d'abord ce récent rapport des économistes de la Confédération des PME italiennes qui nous informe ou plutôt nous avertit que les activités combinées des mafias ont représenté 7 % du PIB. Elles ont progressé, c'est à noter, alors qu'une contraction de 5 % de ce PIB était enregistrée. Ainsi, «Mafia inc.» a confirmé pour une autre année qu'elle demeurait la première société italienne. Selon les estimations des comptables de la Confédération, son chiffre d'affaires a atteint 226 milliards.

La Cosa Nostra sicilienne, la Camorra napolitaine, la Ndrangheta calabraise et la Sacra Corona Unita qui sévit dans les Pouilles sont devenues si riches et surtout si puissantes qu'elles ont capitalisé comme jamais en investissant la Bourse. Elles ont profité de la crise en s'immisçant avec ardeur dans la circulation d'actions, obligations et autres véhicules financiers. Elles ont fait leur miel des écueils rencontrés par les entreprises sur les récifs de la récession en s'invitant dans leur capital comme dans les conseils d'administration. Bref, elles ont ferré les plus faibles d'entre elles. Passons à l'environnement.

Depuis la publication de l'enquête menée par Roberto Saviano sous le titre Gomorra, on sait que l'enfouissement de déchets industriels dans les décharges publiques, enfouissement favorisé notamment par les certificats de complaisance délivrés par des laboratoires irresponsables, a eu pour contrecoup la contamination des nappes phréatiques du sud du pays. Et comme retentissement du contrecoup? Une augmentation marquée de certaines formes de cancer.

Aujourd'hui, grâce aux 800 arrestations ordonnées à la faveur d'enquêtes diverses, on connaît beaucoup mieux la géographie de cette activité dont les mafias ont le quasi-monopole. Après analyse de cette géographie, les autorités concernées ont constaté que, dans 19 provinces sur 20, des camions ont déversé un compost fait d'ordures ménagères avec ordures industrielles. Pour avoir une idée du volume déployé ici et là, sachez qu'en 2009 le tiers des déchets non domestiques ont disparu. Bref, l'enfouissement illégal touche désormais toute la péninsule. Passons maintenant à la corruption.

Allons-y avec une lapalissade: la culture mafieuse a pour corollaire la corruption de fonctionnaires, commerçants, intermédiaires de tout poil. Bien. Un rapport de la Cour des comptes communiqué ces jours-ci nous apprend qu'en 2009 la hausse des cas de corruption a été, tenez-vous bien, de 229 %! C'est si énorme que l'on n'a pas osé arrondir. Toujours est-il que les auteurs du rapport ont souligné: «Ce qui nous préoccupe en particulier, c'est la petite corruption à diffusion capillaire. C'est comme une tumeur qui frappe un corps sain.» Il n'y a rien à ajouter. Passons enfin à la peste brune.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les vieux démons fascistes ont ressurgi avec une violence inouïe. Que le pays qui peut se vanter, à juste titre, d'avoir participé plus que d'autres à la théorisation du devoir de mémoire, grâce à Primo Levi, se délecte dans la stigmatisation violente de l'autre, l'étranger, le différent, est tout simplement affligeant. Dans l'organe officiel de la Ligue du Nord, La Padania, on pouvait lire récemment ceci: «Quand allez-vous nous libérer des nègres, des putes, des couleurs extracommunautaires, des violeurs couleur noisette et des gitans qui infestent nos maisons, nos plages, nos vies, nos esprits? Foutez-les dehors, ces maudits.»

Faut-il spécifier que cette Ligue ayant adopté des accents nazis, comme en témoigne l'extrait ci-dessus, détient quatre portefeuilles dans le cabinet de Berlusconi, dont celui de l'Intérieur! Faut-il souligner que l'un des élus de cette Ligue abjecte propose «d'éliminer» les enfants Roms qui volent les personnes âgées. Éliminer...! Qu'un autre suggère de désinfecter des voitures de train fréquentées par des Noirs.

Étrangement, paradoxalement, cet état des lieux ne suscite aucune réprobation à l'étranger. Lorsqu'un Le Pen obtient plus de suffrages que prévu à telle élection, sans que cela se traduise par une présence au sein du gouvernement, lorsqu'un Jörg Haider fait une percée inattendue en Autriche, des deux côtés de l'Atlantique on crie à hue et à dia, avec raison. Avec l'Italie, ça passe. On l'excuse. Cette posture est aussi affligeante que lâche.