Le forum des consultants

Nous vivons à une époque où le mensonge et la corruption règnent grâce à la complicité de dirigeants et professionnels dont les intérêts personnels sont au-dessus de toute éthique

Par Louis Lapointe
Publié chez Vigile
Le lundi 18 janvier 201

Caricature provenant du Musée McCord. Dessin de Serge Chapleau

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Déjà, au milieu des années 90, j’annonçais à tous mes amis que le capitalisme sauvage continuerait de sévir tant que nos régimes de retraite n’auraient pas été saccagés et nos comptes d’épargne vidés, tant que les gouvernements ne seraient pas intervenus pour nous obliger à retourner et à demeurer jusqu’à notre dernier souffle sur le marché du travail. Il n’y a donc pas de hasard à ce que cette crise survienne au moment même où il y a une pénurie de main-d’œuvre en occident, alors que nous affrontons le péril asiatique, là où la main-d’œuvre bon marché est tout sauf un problème. Le Québec n’est pas le seul état à manquer cruellement de main-d’œuvre. Ce phénomène est occidental, tout comme cette crise que nous vivons.

Devant le refus généralisé des travailleurs occidentaux de travailler plus pour moins, voraces et avides d’argent comme elles sont, sous le regard complaisant des gouvernements, les grandes banques d’affaires et leurs courtiers ont organisé le vol de nos épargnes, nous obligeant à travailler plus et plus longtemps. Elles appellent ça une crise financière, la tempête parfaite ! Une opération qui a permis de faire croire aux épargnants que leurs économies s’étaient envolées comme par magie, alors que c’était les dirigeants de ces banques qui s’en étaient emparés avec la complicité des autorités règlementaires sans que nous puissions mots dire, tout cela en raison de la protection accordée par les tribunaux à la suite de la déconfiture de ces mêmes banques. Une belle arnaque !

C’est dans ce contexte que le gouvernement veut hausser les tarifs et les taxes ; imposer de nouveaux tarifs à ces jeunes couples surendettés qui travaillent trop et peinent à s’occuper de leurs enfants ; couper dans les prestations de régie des rentes des plus vieux et vulnérables prestataires afin qu’ils restent plus longtemps sur le marché du travail au salaire minimum. Des mesures qui vont obliger bien des gens à travailler plus et plus longtemps pour se payer les mêmes biens et services à des tarifs plus élevés. Comme si on demandait aux victimes de rembourser la dette contractée par ceux qui les ont volés, en plus de les obliger de travailler à rabais pour ces mêmes voleurs sans que ces derniers ne soient inquiétés le moins du monde, ni par la loi, ni par les tribunaux. Est-ce comme cela qu’on va augmenter la productivité au Québec ?"

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En lisant les conclusions du dernier rapport Castonguay - les aînés devront travailler davantage - je n’ai pas pu m’empêcher de me souvenir de mon expérience professionnelle avec des consultants en tout genre qui ont le grand mérite de dire tout haut ce que leurs clients pensent tout bas en échange de généreux émoluments. L’argent mène le monde.

Je me suis souvenu de ces professeurs d’université dont les activités de consultation s’étendaient à leurs projets de recherche et qui ne manquaient jamais une occasion de faire plus d’argent, demandant aux administrations universitaires de renoncer à une partie des frais administratifs afférents aux subventions de recherche afin d’augmenter la quote-part des revenus versés à l’abri de l’impôt dans leur fonds personnel de recherche.

Si l’université refusait, ils menaçaient de démissionner et d’aller travailler ailleurs. Ces mêmes professeurs qui, au moment de leur départ, refusaient de rembourser leurs dettes envers l’université qui les avait financièrement soutenus pendant des années.

Je me souviens avoir été le premier avocat à porter un grief contre un de ces professeurs et son syndicat afin de récupérer des sommes dues. Malgré le tollé que cela provoqua dans la communauté universitaire, le professeur remboursa. Ces professeurs avaient tous en commun d’agir comme consultants.

Je ne suis pas antisyndical, je suis juste outré que des professeurs qui exploitent des firmes de consultants utilisent l’université et les syndicats pour défendre leurs petits fonds de commerce. Non seulement c’est immoral, mais en plus, c’est contraire à l’esprit des lois du travail qui visent à protéger les travailleurs vulnérables contre les abus des employeurs, pas des commerçants et des vendeurs du temple en tout genre.

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Je n’avais encore rien vu. Quelques années plus tard, alors que je dirigeais l’École du Barreau du Québec, l’École fut invitée à prendre le virage de la modernité, communément appelé "Singapour" à l’époque.

Essentiellement, les consultants du Barreau du Québec proposaient que l’École du Barreau soit au service des grands cabinets d’avocats de Montréal. Il fallait une école proactive soutenant le marché des services juridiques. Il fallait que les bureaux d’avocats reprennent le marché que leur avaient volé les comptables, à l’exemple de cette firme, Arthur Anderson, qui était devenue le plus important employeur d’avocats de la planète. La plus grosse firme d’avocats au monde était une firme de comptables.

Pour éviter le même sort aux avocats québécois, il fallait que le Québec se mette au diapason, il fallait la multidisciplinarité des services professionnels au sein d’une même firme, il fallait permettre l’incorporation de ces firmes, il fallait aussi une École centrée sur les besoins de l’industrie des services juridiques. Faire de l’argent, le plus d’argent possible, pour être de plus en plus puissants et ainsi attirer les plus gros clients dans les firmes de Montréal, était devenu l’objectif à atteindre. Les fonds de pension des principaux associés de ces grands cabinets en dépendaient.

C’était avant le scandale d’Enron où les avocats, comptables et vérificateurs d’Arthur Anderson, qui pratiquaient déjà la multidisciplinarité, avaient sciemment fermé les yeux sur les fraudes qui s’y perpétraient, étant tous en conflit d’intérêts. Des leçons que nos bons consultants québécois en tout genre et nos ordres professionnels n’ont jamais vraiment apprises.

Ce qui s’est récemment passé à la CDPQ n’est pas très différent de ce qu’on a vu dans les cas de Nortel, Enron, Wordlcom, Cinar, Norbourg, Bernard Madoff, Earl Jones, l’UQAM et à la Ville de Montréal. Dans tous ces cas, on a subordonné l’éthique aux profits grâce à la complicité de dirigeants et de professionnels. Des scandales qui ont été rendus possibles parce que nos ordres professionnels n’ont pas été à la hauteur. C’est à l’échec du système professionnel que nous avons assisté à travers ces scandales, à l’incapacité des ordres professionnels de protéger le public contre leurs membres avides d’argent.

Parce que j’avais perçu avant tout le monde les problèmes éthiques que sous-tendait cette marchandisation de la profession d’avocat, j’avais résisté à la bêtise qu’on tentait d’imposer à l’École, alors que le Barreau du Québec avait de plus en plus de projets pour l’École du Barreau et son surplus accumulé, dont les fonds provenaient des droits de scolarité des étudiants et d’une subvention du ministère de l’Éducation. Partager des services avec l’École était alors devenu, pour certains dirigeants, synonyme d’utilisation de fonds publics pour limiter les augmentations des cotisations professionnelles des membres.

Une partie de bras de fer qui dura 2 ans, me rendant la vie suffisamment difficile pour que je plie ou je quitte un jour ou l’autre. Dans les jours qui suivirent mon départ, l’École du Barreau entreprit les démarches conduisant à la mise sous contrat d’une firme de consultants ne possédant aucune expérience dans l’enseignement du droit, le Barreau allant jusqu’à engager un cadre de cette même firme pour diriger l’École, une situation manifeste de conflit d’intérêts. Comme on pouvait s’y attendre, bien qu’elle fût payée, cette firme ne livra jamais, dans les faits, aucun projet concret.

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Quand je lis des rapports de consultants, je ne peux donc m’empêcher de penser à ces professeurs qui utilisent les universités comme bureau d’affaires ou à ces firmes dont les professionnels - avocats, comptables, ingénieurs et autres consultants - transcrivent les recommandations que leurs clients attendent d’eux et rédigent les conclusions pour lesquelles ils ont été grassement payés. Bien sûr, on ne peut pas mettre tous les consultants dans le même panier.

Toutefois, je n’ai pas plus confiance en Claude Castonguay qu’en ces professeurs qui vendent leurs services de consultants en éthique, en finances ou en économie. Je redoute ces forums économiques formés d’experts - anciens ministres et autres représentants des milieux patronaux et syndicaux, toujours les mêmes – dont certains siégeaient au conseil d’administration de l’UQAM et de la CDPQ et qui n’ont rien vu venir parce qu’ils se fermaient les yeux, ne posaient jamais les bonnes questions et qui, aujourd’hui, feignent la conviction, en répétant béatement ce qu’on leur a suggéré de dire, alors qu’ils s’apprêtent à conseiller le gouvernement du Québec au sujet de nos finances publiques. Comment les croire, eux qui n’ont rien fait alors que le péril menaçait les organisations qu’ils administraient !

Si notre société est minée par la corruption, c’est parce que ceux qui voient ce qui se passe préfèrent se taire plutôt que de perdre leur emploi. Leur silence est celui de la complicité, la rémunération étant juste plus élevée lorsqu’il s’agit de mentir pour faire plaisir au patron ou au client !

Si les Québécois ont réélu Jean Charest, un premier ministre qui a été payé sous la table par son parti pendant 10 ans, c’est parce qu’ils connaissent d’expérience ces pratiques qu’ils tolèrent dans leurs propres milieux de travail, leur silence leur permettant de continuer à gagner paisiblement leur vie sans être importunés. La corruption est entrée dans nos mœurs, voilà pourquoi nous la tolérons chez nos dirigeants, alors que l’honnêteté est un risque, puisqu’elle peut nous faire perdre le peu que nous possédons : emploi, auto et maison.

Si le silence devant un crime jamais résolu ne laisse aucune trace, la vérité est une tache indélébile dans le parcours de celui qui a eu le malheur de l’affirmer. Alors qu’une fripouille jugée et condamnée peut toujours prétendre avoir remboursé sa dette à la société en purgeant sa peine, celui qui a perdu son emploi parce qu’il a dit la vérité n’aura jamais à être réhabilité, n’ayant commis aucun crime et purgé aucune peine. Pourtant, son châtiment est bien pire que celui du criminel. Plus jamais on ne lui fera confiance parce qu’il aurait trahi en manquant de loyauté. Comme dans la mafia, le vrai crime n’est pas celui qui est commis, mais bien la dénonciation publique qui en est faite, le manquement à la règle de l’omerta.

Comment ne pas conclure dès lors que nous vivons à une époque où le mensonge et la corruption règnent grâce à la complicité de dirigeants et professionnels dont les intérêts personnels sont au-dessus de toute éthique ? Une société dans laquelle l’éthique dont certains ordres professionnels s’enorgueillissent est d’abord une marque de commerce pour vendre des services professionnels !