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Le bon vieux temps

Texte par Savignac

 

C’était mieux avant. Ah oui? Quand la télé était en noir et blanc, quand on crevait de la tuberculose, quand ta mère n’avait pas le droit de voter, ou quand il fallait aller dans la cabane au fond du jardin pour pisser?

Les nostalgiques m’ont toujours exaspéré, et je ne me suis jamais privé de leur dire. Le monde va bien, c’est toi qui va mal. Il n’y a jamais eu autant de démocratie qu’aujourd’hui, il n’y a jamais eu aussi peu de guerres qu’aujourd’hui, l’humain n’a jamais été autant en santé qu’aujourd’hui, etc, etc.

C’est toi qui bandes mou. Le monde va bien, toi tu déclines, voilà la vérité. Les cheveux que tu retrouves chaque jour un peu plus dans le fond du lavabo, ce ne sont pas les cheveux du monde, ce sont les tiens. Ma jeunesse vaut la tienne, et tes récits mélancoliques de jadis n’éclairent qu’une seule tragédie: la tienne.

C’est ainsi que je renvoyais à leurs mouchoirs en tissus tous ces ventripotents, tous ces grisonnants d’amertume, tous ces bavards inutiles. Jusqu’à ce matin.

Je me suis mis en route vers 7h30, écouteurs sans-fil sur les oreilles. Je sélectionnais sur mon téléphone intelligent la musique qui allait accompagner mon trajet, parmi les 1 350 albums disponibles au creux de ma main. Je souriais malin en me disant qu’à peine quelques années plus tôt, ça aurait pris trois brouettes et demie pour emmener avec soi toute cette musique. Ben oui, c’était mieux avant! Indécis et face à une telle abondance, j’ai fini par opter pour le mode “aléatoire” de mon juke-box portatif. Un mode qui comporte toutefois des risques puisque dans le plaisir jouissif de l’accumulation permise se sont forcément glissées quelques pièces sans intérêt. Et de fait: “Je vous parle d’un temps, que les moins de vingt ans, ne peuvent pas connaître”. Bon! Une chanson du temps des brouettes, et qui nous parle avec nostalgie du temps d’avant les brouettes!

Je ne sais pas si c’est parce qu’Aznavour ( 01 ) allait me parler des lilas et que le printemps arrive, mais j’ai décidé de l’écouter. Et une émotion aussi inattendue que gênante m’a tout à coup envahie. À la fin du morceau, j’étais bouleversé, et fâché de l’être. Qu’y avait-il donc de si émouvant dans cette Bohème qui ne m’appartenait pas, dans cette ville qui ne fut jamais la mienne, venue d’une époque où je n’existais même pas? Ça ne pouvait donc pas être de la nostalgie!

J’avais accepté, je crois, le temps qui passe et qui emmène avec lui nos insouciances. Alors qu’est-ce qu’il m’est arrivé ce matin avec Aznavour puisque je suis si en paix avec mon sablier?

La bohème, la bohème, ça ne veut plus rien dire du tout”. C’est le dernier vers, c’est lui qui m’a décrissé. La nostalgie qui dormait en moi, ce n’était pas celle du temps qui passe, c’était celle de l’inutile, de l’inutile qui s’en va, chaque jour un peu plus, pour céder sa place à l’efficacité, désormais unique instrument de mesure de nos vies.



Je vous parle d'un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître
Montmartre en ce temps-là
Accrochait ses lilas
Jusque sous nos fenêtres
Et si l'humble garni
Qui nous servait de nid
Ne payait pas de mine
C'est là qu'on s'est connu
Moi qui criait famine
Et toi qui posais nue

La bohème, la bohème
Ça voulait dire on est heureux
La bohème, la bohème
Nous ne mangions qu'un jour sur deux

Dans les cafés voisins
Nous étions quelques-uns
Qui attendions la gloire
Et bien que miséreux
Avec le ventre creux
Nous ne cessions d'y croire
Et quand quelque bistro
Contre un bon repas chaud
Nous prenait une toile
Nous récitions des vers
Groupés autour du poêle
En oubliant l´hiver

La bohème, la bohème
Ça voulait dire tu es jolie
La bohème, la bohème
Et nous avions tous du génie

Souvent il m'arrivait
Devant mon chevalet
De passer des nuits blanches
Retouchant le dessin
De la ligne d'un sein
Du galbe d'une hanche
Et ce n'est qu´au matin
Qu'on s'asseyait enfin
Devant un café-crème
Épuisés mais ravis
Fallait-il que l'on s'aime
Et qu'on aime la vie

La bohème, la bohème
Ça voulait dire on a vingt ans
La bohème, la bohème
Et nous vivions de l'air du temps

Quand au hasard des jours
Je m'en vais faire un tour
A mon ancienne adresse
Je ne reconnais plus
Ni les murs, ni les rues
Qui ont vu ma jeunesse
En haut d'un escalier
Je cherche l'atelier
Dont plus rien ne subsiste
Dans son nouveau décor
Montmartre semble triste
Et les lilas sont morts

La bohème, la bohème
On était jeunes, on était fous
La bohème, la bohème
Ça ne veut plus rien dire du tout

Bien sûr je n’ai pas découvert ça ce matin, mais j’en ai ressenti, un peu plus qu’un autre jour, la fatalité.

À quoi ça sert de réciter des vers, groupés autour du poêle, en attendant l’hiver? À rien. À rien du tout. Ça ne rapporte rien, c’est inutile. Et l’inutile va disparaître au profit de l’efficacité triomphante, il faut s’y résoudre.

Demain, des théâtres, des bibliothèques, des ateliers d’artistes fermeront parce qu’ils ne rapportent pas. Après-demain, on soignera moins les vieux et les malades, c’est effectivement un bien mauvais placement. Un jour, on choisira nos amis comme ça, sur le gain qu’on peut en attendre. Un jour on n’aura plus d’amis, c’est juste du temps perdu, et il n’y aura bientôt plus personne, groupés autour du poêle, en attendant l’hiver.

Me voilà donc du côté des c’était mieux avant. Je suis le prochain vieux con, le prochain nostalgique.

Je parlerai du temps perdu de l’inutile.

Je parlerai d’un temps improductif, que les moins de vingt ans, ne peuvent pas connaître.

 

Source: Blogue de Savignac

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 20 avril 2013

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Notes & Références encyclopédiques:

01

À propos de Charles Aznavour -  sur Wikipédia

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