Privatisation du rôle de l'État du Québec - La Commission de révision permanente des programmes
Le Québec sur le Ro-Billard

Dans l’argot français, passer sur le billard signifie subir une opération chirurgicale. Le « billard » devient donc synonyme ici de table d’opération.  Le rapport Robillard, sorti au début de l’été 2015, veut vraiment faire subir à l’État québécois la grande opération.  Cette grande opération touche la plupart des secteurs dans lesquels l’État est investi.  

Nous allons donc, dans une série de textes, passer en revue les secteurs névralgiques de la société québécoise, en nous référant au rapport Robillard comme contrepoint à notre argumentation qui, espérons-le, fera preuve de plus d’honnêteté intellectuelle.

Membres de la Commission

La commission est présidée par Mme Lucienne Robillard, ex-ministre du gouvernement du Québec et du gouvernement du Canada. - Bio sur Wikipédia

Mme Michèle Bourget, ex-administratrice d’État

M. Robert Gagné, directeur du Centre sur la productivité et la prospérité et professeur titulaire au Département d’économie appliquée à HEC Montréal;
( 01 )

Texte par Gaétan BRETON
Dr Science comptable

 
 

Bon sens et bonne foi

 
 

Nous pourrions trouver que certaines recommandations sont pleines de bon sens, si les intentions malveillantes ne pointaient à travers un texte d’une malhonnêteté intellectuelle confondante.  D’ailleurs inutile d’aller plus loin que la présentation de l’équipe pour s’en rendre compte.

La Commission de révision permanente des programmes.

Deux ex-administratrices d’État, qui ne méritent visiblement pas qu’on cite leurs réalisations, et deux professeurs de l’Université de Montréal dont la réputation de chantres de la privatisation n’est pas à faire. D’ailleurs, s’il reste des doutes, on peut consulter le rapport du Centre sur la productivité et la prospérité, publié au printemps 2015 et, pour le professeur Montmarquette, le mot CIRANO devrait suffire.

Les résultats sont déjà connus avant que le rapport ne sorte.  Ces résultats sont soutenus par un discours biaisé qui répète les mêmes phrases toute faites qu’on entend dans les médias et qui choisit ses exemples et ses chiffres avec beaucoup de soin pour ne montrer que ceux qui semblent appuyer son but véritable. De plus, ces chiffres sont accompagnés d’analyses vraiment déficientes et sont proposés à l’état brut dans le but de faire peur plus que d’informer.

Notre but ici est de proposer une série de textes dans lesquels nous allons démonter l’appareillage mis en place par la bande à Robillard (comment appeler autrement ces mercenaires de la privatisation).  Nous fonctionnerons par thèmes et proposerons des chiffres et des analyses moins biaisés dans le but d’informer les citoyens. 

On me dira que nous ne sommes pas moins biaisés, mais biaisés de l’autre côté.  Pour ma part, je crois que le lecteur, une fois averti, peut faire la différence entre une analyse qui prend en compte les éléments pertinents du domaine et une affirmation basée sur un tableau de chiffres, sans aucune nuance. 

C’est pourquoi ce premier texte consistera à démonter la rhétorique de Mme Robillard et ses sbires pour illustrer les biais fondamentaux de leur texte.

Membres de la Commission

Mme Mireille Fillion, ex-administratrice d’État;

M. Claude Montmarquette, professeur émérite au Département de sciences économiques de l’Université de Montréal, président-directeur général du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO).
( 02 )

 
 

 
 

Partons des grands titres.  Le sous-titre général est Cap sur la performance.  Déjà, ce mot galvaudé partout depuis des années, sonne des cloches à tous les lecteurs.  Il faut que l’État performe.  Mais qu’est-ce donc que performer pour un État? 

La seule réponse qu’on nous ait donnée à cette question est : faire comme l’entreprise privée.  Les entreprises privées sont décrites d’office comme des lieux de performance.  C’est-à-dire qu’on n’y gaspille rien.  Alors que le secteur public est présenté partout comme un repaire de fonctionnaires grassement payés, qui ne font pas grand’ chose, ayant la sécurité d’emploi et des fonds de pension à toute épreuve.

Évidemment, nos chirurgiens de l’État ne peuvent pas dire ça clairement, entre autres parce que si ces remarques ont déjà eu du vrai (ce qui est loin d’être démontré), ça fait longtemps que c’est complètement faux.  Le secteur public a été massacré depuis plus de 25 ans.  Les salaires stagnent, les avantages sociaux sont rognés à tous les coins, beaucoup de travailleurs sont à statut précaire et les fonds de pension ont été vidés par les gouvernements pour financer les services publics et les cadeaux aux entreprises.  Dans ce cas, il vaut mieux utiliser seulement le mot performance.  Tout est dit dans un mot et personne ne pourra accuser la Commission de dire des niaiseries.

Une autre pierre d’assise de ce système tournant autour d’un mot clé qui est censé tout dire est :

Extrait du rapport "Cap sur la performance"
La nécessité du changement

L’État québécois est fragilisé par d’importantes pressions financières, qui ne sont pas récentes.  Des efforts considérables sont consentis pour rétablir l’équilibre budgétaire, mais on doit constater que le rétablissement en cours des équilibres financiers restera fragile.

Il faut répondre à cette situation en changeant les façons de faire de l’État, afin de le rendre plus performant.  Des changements de même ampleur ont été engagés et réalisés, avec succès, dans plusieurs pays développés.  Page. 3

 

On voit, dans la campagne électorale, par exemple, Tom (sic) Mulcair proposer du changement.  On n’a pas besoin de préciser lequel, où, comment, ni quoi que ce soit d’autre.

La simple mention du terme CHANGEMENT suffit à évoquer ce que chacun perçoit comme étant le meilleur. 

Le CHANGEMENT fonctionne comme l’auberge espagnole de la politique, chacun y investit le sens qui lui convient.  Évidemment, pour bien asseoir l’urgence et la nécessité absolue de ce changement, on se réfère, sans les analyser, aux pressions financières que subit l’État.

Coluche (Michel Colucci)
Humoriste et comédien

Nous en reparlerons dans le chapitre sur la fiscalité. Cependant, disons de prime abord que si l’État, conscient que le PIB ne cesse d’augmenter sans que le chômage n’en soit diminué, taxait la production de richesse au lieu du travail, il diminuerait probablement d’autant son stress fiscal.  Mais il laisse partir les bénéfices de la technologie, sans les taxer, et augmente les taxes sur la masse salariale.

Tous ces gouvernements qui agissent ainsi, ont le front de prétendre travailler pour le plein-emploi.  Mais qui veut le plein emploi quand il a les revenus, aurait demandé Coluche? 

1970

 Dans les années soixante-dix, on parlait avec envie de la civilisation des loisirs qui s’en venait : Les hommes ne travaillent presque plus Le bonheur est la seule vertu chantait Renée Claude.

Mais l’attente impatiente de ces temps « nouveaux » impliquait que la diminution du temps de travail n’impliquerait pas de diminution du revenu, au contraire.

1980

Dans les années quatre-vingt, tout le monde a déchanté (probablement Renée Claude aussi). Les gens se sont aperçus que la diminution de la part de travail dans la production de la richesse allait générer, non pas une meilleure répartition, mais une concentration sans précédent de la richesse dans quelques mains.

Ces mains sont celles qui possèdent la technologie et peuvent générer de la richesse que les gouvernements font semblant de ne pas voir en s’acharnant sur le travail et donc sur les travailleurs.

L’État est responsable des « pressions financières » qu’il subit et derrière toutes les formules : « forces du marché », « loi du marché », « pressions des milieux financiers », etc., se cachent les profiteurs du système qui veulent utiliser l’État comme paravent pour mieux exploiter le peuple en faisant croire que ce n’est pas de leur faute, mais que cela résulte d’un processus naturel, de lois.

Jean Baudrillard
Philosophe politique

Cette utilisation de l’État implique aussi de distiller dans les médias une méfiance envers le processus démocratique, que l’on dénature complètement. Encore un autre concept clé de notre société qui décolle en hyperréalité comme dirait Jean Baudrillard.  Ce qui veut simplement dire que les signes ne représentent plus le référent mais s’auto-représentent.

Je ne donnerai que cet exemple d’un article de Michel David, dans le Devoir, qui s’étonnait qu’un parti établisse son programme avant de choisir son chef, parce que, pour lui, c’était au chef de faire le programme.  Bravo pour la vision de la démocratie!

Une pauvre vision de la démocratie

 

La bande à Robillard propose une structure pour la révision des programmes qui dit, en filigrane, que la démocratie est trop compliquée et onéreuse.  Cette structure dit aussi tout le mépris qu’ils ont de la fonction publique.  Bref, tous les programmes de tous les ministères seraient révisés par un groupe de super-spécialistes, équipés de ciseaux géants, qui dépendraient directement du Comité des priorités, ou, parfois, du Conseil du trésor, inséré entre les deux.  Ainsi, on établirait une structure double. 

D’un côté, le système plus ou moins démocratique dans lequel nous vivons actuellement, avec des ministres, qui sont déjà sous le contrôle absolu du premier ministre et qui établissent des politiques et les mettent en œuvre avec le support des fonctionnaires en place.

De l’autre, nous aurions un super-comité, répondant directement au premier ministre ou au « caissier en chef » qui mettrait la hache dans ces programmes sous prétexte qu’ils ne sont pas performants.  Autrement dit, les enfants s’essaieraient à gérer, au conseil des ministres et dans les ministères, et la super équipe viendrait remettre de l’ordre et renvoyer tout ce qui n’est pas performant à l’entreprise privée;  « what a marvel »-«Quelle merveille». 

 

Extrait du rapport "Cap sur la performance"

La commission recommande que le Comité des priorités et des projets stratégiques, présidé par le premier ministre, soit l’organe décisionnel en matière de révision des programmes à deux moments clefs :

—    Il reviendrait au Comité des priorités et des projets stratégiques de recevoir et d’approuver la planification de la démarche de révision. Le Comité des priorités et des projets stratégiques recevrait les rapports et les recommandations formulées en matière de révision.

— Le Comité des priorités et des projets stratégiques prendrait une décision concernant les recommandations présentées, ou, s’il le juge préférable, les soumettrait au Conseil des ministres.

Pour toute question touchant la révision des programmes, le Comité des priorités et des projets stratégiques devrait comprendre de façon statutaire le président du Conseil du trésor, le ministre des Finances et le ou les ministres concernés par les recommandations présentées lors de la discussion des recommandations.

La responsabilité de la révision des programmes doit être confiée à une unité administrative placée sous l’autorité directe du président du Conseil du trésor. Le gouvernement enverrait un signal clair concernant l’importance qu’il attache à la mise en place de cette démarche, tout en réunissant des garanties quant à la pérennité de l’initiative.

Il faut que le processus soit en lien avec les besoins du gouvernement et les objectifs budgétaires.

Le Secrétariat du Conseil du trésor et le ministère des Finances collaboreraient à l’élaboration de la planification de la révision, aux révisions elles-mêmes et à leur suivi. Le Secrétariat du Conseil du trésor et le ministère des Finances auraient la responsabilité particulière de relier le processus de révision aux objectifs budgétaires.

La démarche doit être pleinement assumée par les ministères et les organismes. Page. 24

 

Si nous étions en démocratie, notre gouvernement déciderait des orientations qui s’appliqueraient dans chaque ministère en fonction du budget voté.  Le Conseil du trésor ne servirait qu’à s’assurer qu’il n’y a pas d’erreur, c’est-à-dire que les dépenses sont conformes aux budgets et que les procédures sont respectées.  Le Conseil du trésor n’a pas à décider où l’argent va aller et à quoi il sera dépensé au-delà du respect des budgets.

Ce que le groupe Robillard veut faire, c’est placer le contrôleur pour décider des contenus dans tous les domaines, comme si le fait d’être contrôleur lui donnait toutes les compétences.  Tout cela, dans une centralisation extraordinaire.  

«

Il faudrait rappeler à Mme Robillard que le gouvernement n’est pas là pour sauver le plus d’argent possible, mais pour l’utiliser à bon escient afin de rééquilibrer la répartition de la richesse dans la société et ainsi rétablir, autant que possible, une certaine égalité des chances.

»

Quand elle parle de relier le processus de révision aux objectifs budgétaires, je ne comprends plus. Normalement, les objectifs budgétaires se sont exprimés dans le budget.  Pour faire le budget, on a demandé aux différents ministères de se soumettre à certaines exigences.  Cela implique que les ministères ont révisé leurs programmes pour rentrer à l’intérieur des paramètres demandés.  Au moment où le budget est publié, ces coupures sont déjà intégrées. 

Le Conseil du trésor surveille déjà l’application du budget.  Où est le besoin d’avoir des super-spécialistes qui ne connaissant rien de particulier, connaîtront tout et iront dans les ministères vérifier, pour une troisième fois, que les objectifs budgétaires sont suivis.  C’est du pur Kafka.

 

Extrait du rapport "Cap sur la performance"
En bleu brillant: les commentaires de l'auteur du texte

La démarche de révision des programmes doit être fondée sur une réelle compétence. Lire : ça ne se trouve pas dans les ministères.  Ce qui en dit long sur ce que Mme Robillard en pense.

La révision des programmes doit être placée sous la responsabilité d’une unité de haut calibre, au savoir-faire reconnu. Lire : il faut un groupe tout-puissant directement connecté au pouvoir.  On ne va pas s’emmerder avec les structures démocratiques.

La commission recommande que l’unité de révision des programmes soit dotée de ressources correspondant au mandat qui lui est confié, qu’elle puisse mettre en place un centre de savoir-faire et qu’elle apporte son soutien aux ministères et aux organismes. Lire : eux ils vont en avoir de l’argent.  Ce qui va réduire d’autant les sommes alloués aux programmes.

L’unité de révision des programmes se verrait allouer un budget suffisant pour faire appel à des ressources externes, lorsque nécessaire. L’équipe consacrée à l’évaluation de programme mise en place au sein du Secrétariat du Conseil du trésor serait intégrée à l’unité de révision des programmes. Lire : on va encore engraisser les petits copains qui pensent comme nous.

Les ministères et les organismes joueront un rôle central dans le processus de révision. Ils doivent pouvoir s’appuyer sur des connaissances solides à cette fin. Lire : les connaissance solides sont dans le privé, jamais un fonctionnaire, même s’il daignait se réveiller, n’approcherait de ce niveau.

Un soutien approprié devra être apporté aux ministères et aux organismes, afin de les aider à participer à la planification de la révision et à réaliser la révision et les suivis. Page 25 Lire : les ministres sont tellement débiles qu’il va falloir les prendre par la main pour leur montrer comment réviser leurs propres programmes.

 

Cette révision de programme demandera des personnes de haut calibre. 

Évidemment, ce ne sont pas des fonctionnaires mais bien des ressources externes.

Évidemment, les gens dans les ministères sont totalement incompétents.

Voilà pourquoi une équipe de super-spécialistes de l’extérieur (l’histoire ne dit pas en quoi ils sont spécialistes, mais comme disait Molière dans Les précieuses ridicules : les gens de qualité savent tout, sans avoir jamais rien appris).

 
 

Quand on se compare…  vaut mieux tricher un peu

 
 

Normand Baillargeon
Philosophe de l'éducation

Il existe des études qui montrent que les graphiques dans les rapports annuels, par exemple, sont systématiquement distordus.  Si le lecteur s’intéresse à ce genre de manipulation, il peut se référer au livre de Normand Baillargeon : Petit manuel d’auto-défense intellectuelle. ( 03 ) 

Ce que nous voulons mettre en lumière ici est l’utilisation de comparaisons déraisonnables.

Ce graphique peut être qualifié de très mal fait, parce que non seulement il est difficile à comprendre, mais, de plus, il serait très ardu de le concilier avec les données qui ont servi à l’établir.  De plus, la distinction entre l’effet des facteurs socio-économiques et l’amélioration des services demeure obscure. 

Par exemple, un ignorant comme nous, peut croire que les coûts de santé et ceux d’éducation vont suivre une courbe semblable à cause de la prédominance du travail dans les deux cas, bien que cette prédominance soit plus forte en éducation. D’après ce graphique, il semblerait que non.  

Nous devrions prendre comme principe de lecture que, quand quelque chose semble vraiment contraire à tout ce que nous avons vu, ça ne veut pas dire que c’est faux, mais que ça doit être expliqué avec suffisamment de détails.  Sinon, c’est à verser parmi les tentatives de manipulation.  Pourquoi croyons-nous tous que le secteur de l’éducation a subi des coupures insensées, les syndicats de l’éducation nous disent cela dans des publicités télévisées, que les frais accessoires ne cessent d’augmenter, etc. alors que la gang à Robillard nous dit que les services ont été bonifiés? 

Nous sommes probablement tous aveuglés et elle a probablement raison, parce que sa Commission nous l’a révélé et que nous devons le croire (formule de l’ancien petit catéchisme).

 

Extrait du rapport "Cap sur la performance"
Les pressions sur les revenus

Pour ce qui est des revenus, les changements démographiques en cours affecteront directement l’économie québécoise.

La population de 15 à 64 ans a progressé au Québec de seulement 0,1 % en 2013.  On prévoit une diminution annuelle moyenne de 0,2 % de cette part de la population au cours de la période 2014-2024.

Malgré une accélération de l’augmentation anticipée de la productivité, le PIB réel du Québec devrait augmenter en moyenne de 1,7 % par an de 2016 à 2020 et de 1,4 % par an de 2021 à 2025, comparativement à une moyenne de 2,0 % de 1982 à 2012.

Le Québec semble avoir pris du retard.

 

Encore un exemple de phrase tendancieuse.  « Le Québec semble avoir pris du retard ».  Du retard sur quoi?  Sur qui?  Dans quel domaine?  Comme d’habitude on remarque deux choses importantes qui, pour des gens se proposant de réviser les programmes en fonction des objectifs, ne sont pas très à propos.

La première est  l’absence de réelle comparaison.  C’est toujours l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique qui sont choisies.  Ce sont évidemment les trois provinces les plus riches.  Cette richesse n’est pas venue d’une gestion extraordinaire, elle est venue de l’exploitation des ressources naturelles pour l’Alberta et de la grande industrie pour l’Ontario, que le gouvernement fédéral a toujours honteusement favorisée.

Le deuxième problème est l’absence de vision de société.  Ce qu’ils font aux États-Unis est une chose, mais voulons-nous être comme les étatsuniens?  Pour ma part, cela ne m’intéresse pas.  Quelle serait une vision raisonnable de la croissance? 

Thomas Piketty
Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et professeur à l'École d'économie de Paris

Pour Thomas Piketty, les taux proposés comme cibles par le ministère des finances sont complètement ridicules :

Au niveau de la planète toute entière, le taux de croissance de la production par habitant a été en moyenne de 0,8% par an entre 1700 et 2012, dont 0,1% entre 1700 et 1820, 0,9% entre 1820 et 1913 et 1,6% entre 1913 et 2012.

(…), on retrouve ce même taux de croissance moyen de 0,8% par an entre 1700 et 2012 pour la population mondiale. ( 04 )

Les taux de croissance de 1% ou 1,5% par an font quand même que la production par habitant progresse de 35% à 50% en 30 ans.  Il s’agit de bouleversements importants.  Si des taux de l’ordre de 3,5% ou 4%, comme on nous les fait miroiter, devaient se réaliser sur une base continue, notre monde changerait à une vitesse insoutenable.

De toutes manières, il faudrait peut-être commencer à penser à un monde qui ne s’améliorerait pas par la croissance économique mais par une meilleure répartition de la richesse. 

Mais, ces objectifs de croissance, diffusés par le gouvernement, le Conference board, le CD Howe Institute, et autres « Moody, Standard et Poor » ( 05 ) servent aussi à avaliser le discours sur la faible productivité des québécois lire : paresse congénitale de BS tout aussi congénitaux. 

Culpabilité et méta-discours

 

Lucien Bouchard avocat
Porte-Parole des Lucides

Au Québec, depuis quelques décennies, existe un discours qui vise le démantèlement de l’État.  Les grands thèmes de ce discours ont été largement popularisés, entre autres, dans le Manifeste des lucides. ( 06 )

Il s’agit de « la paresse » des québécois, de leur propension à se trop bien traiter, de leur tendance à abuser des services publics, pour les individus. Collectivement, ils ont mis en place le modèle dit québécois où l’État prend trop de place.

Donc, pour les lucides, entre autres, les québécois et surtout les travailleurs et leurs syndicats doivent accepter de se remettre en question et de changer leurs pratiques pour s’adapter au monde moderne. Le seul problème c’est que si les syndicats sont passéistes, ce qu’on nous propose l’est encore plus. Des « maîtresses d’école » qui travaillent 40 heures dans des classes surchargées, pour des salaires de misère, c’est du déjà vu.

 

Extrait du rapport "Cap sur la performance"

Cette démarche sera un succès si la capacité de se remettre en cause est effectivement institutionnalisée au sein de l’État québécois, au meilleur bénéfice de l’ensemble des citoyens

 

Voilà pourquoi, quand nous lisons « capacité de se remettre en cause », qui s’applique à l’État et à ses employés, nous comprenons qu’il ne s’agit pas seulement d’une phrase de ce texte, mais d’un élément d’un méta-discours que Thomas P. Boje  (Sociologue danois)  appelle, en administration, le « Grand narrative » et qui est l’équivalent de l’idéologie dominante chez Boudon, par exemple. 

Nous comprenons d’ores et déjà que le rapport Robillard, qui nous propose des idées qui semblent tellement raisonnables, fonctionne aussi à un second niveau dans lequel les conclusions de la démarche de révision qui n’est pas encore faite, sont déjà fixées et doivent être acceptés à l’avance par la population à grands coups de culpabilisation.  Or s’il y a une chose que nous produisons en quantité industrielle au Québec, c’est bien la culpabilité.

Raymond Boudon
Sociologue français

Extrait du rapport "Cap sur la performance"
En bleu brillant: les commentaires de l'auteur

La commission formule un certain nombre de recommandations afin de mettre en place un cadre de gestion effectivement relié aux résultats, et d’instaurer ainsi au sein de l’État québécois une gestion réellement axée sur la performance. Lire : avant, ce paquet d’imbéciles gérait  sans but et sans direction.

—    La commission recommande que la démarche de planification stratégique soit profondément repensée.

—    Il faut disposer de véritables indicateurs de performance prenant en compte les effets sur les clientèles et permettant de vérifier si les effets des programmes et des activités correspondent aux résultats attendus initialement. Lire : atterrissage de Mme Robillard. Quand à nous, ça fait des décennies que nous entendons ça. Mais, ça fait leur affaire de le redécouvrir comme pour la première fois.

Le gouvernement doit poursuivre le virage vers une gestion axée sur la performance en mettant en place une budgétisation pluriannuelle.

 

Ces fameux résultats attendus devraient normalement découler d’une vision de la société.  Où est cette vision?  Il faut la déduire en filigrane des discours qu’on entend un peu partout correspondant à ce que j’ai appelé précédemment l’idéologie dominante.

Une gestion axée sur la performance, une gestion « sur le modèle du privé » (sic) est une gestion basée sur les coûts qu’il faut réduire, et non pas sur la qualité des services ou sur la créativité.  Ces visions, qui découlent de la théorie de l’agence, proposent le contrôle comme source de « profits » et non pas la créativité, l’imagination et l’innovation.  Notons que nulle part on ne nous parle de réduire l’aide aux entreprises, alors que c’est un item important du budget.  Jamais je n’ai entendu un journaliste remettre en question ces montants malgré leur importance.

 

Extrait du rapport "Cap sur la performance"
En bleu brillant: les commentaires de l'auteur

L’État doit être stratège dans la définition des modes de prestation des services, en faisant appel au savoir-faire le mieux adapté au bon endroit, et au bon moment.  Lire : le privé, même s’il ne l’a jamais fait, est expert en tout et les fonctionnaires, même s’ils donnent le service depuis 50 ans, n’ont rien appris.

Dans un monde changeant, où tout se modifie rapidement, un État performant doit définir de façon stratégique les modes qu’il retient pour assurer la prestation des services offerts.  Être un État stratège en matière de définition des modes de prestation des services signifie qu’il faut distinguer clairement le financement proprement dit de la prestation offerte grâce à ce financement. Un État stratège est un État abandonnant la culture du « tout faire soi-même », tout en évitant de tomber dans le piège inverse en déléguant tout à l’extérieur.  Page 12

 

Nous approchons du but.  L’idée de base est d’abandonner le concept du tout faire soi-même.  Mais, si on ne le fait pas soi-même, on le fait faire par les autres, c’est-à-dire ici des sous-traitants, des entreprises privées.

Si on attache le financement à la prestation du service, c’est-à-dire qu’on finance à l’acte. 

Ainsi, les entrepreneurs privés pourront offrir les services rémunérés à l’acte et le gouvernement aura les budgets pour ce faire parce qu’il abandonnera graduellement le financement de ses propres infrastructures de service, phénomène auquel nous assistons présentement. 

En clair, si nous finançons des hôpitaux qui donnent des services, ces services doivent se donner dans ces hôpitaux.  Mais si le gouvernement finance chaque intervention en santé sur la base de l’acte médical, cette intervention peut se faire n’importe où et alors le gouvernement finance les cliniques privées et abandonne, dans sa répartition, les installations publiques qu’il possède, sauf pour certains soins que le privé ne veut pas donner car ils demandent un trop lourd investissement pour le rendement.

Un « clic » pour voir un médecin omnipraticien, un « clic » pour être recommandé au spécialiste, un « clic » pour être vu par un deuxième spécialiste, un « clic » pour faire les tests, etc; on connaît la chanson.  Mais, c’est clairement la continuation de la privatisation des services de santé que les mercenaires de Robillard recommandent en douce. 

 
 

Une révision à  la Robillard

 
 

Prenons l’exemple du financement de l’école privée.

 

Extrait du rapport "Cap sur la performance"

Sur le plan purement budgétaire, les évaluations disponibles – avec leurs limites – permettent de conclure qu’une réduction du financement public au secteur privé n’entraînerait pas d’économies pour le gouvernement du Québec, en raison de la charge supplémentaire que représenterait le financement d’une nouvelle clientèle dans le réseau public.  L’analyse des impacts d’une réduction du financement public pourrait être raffinée et approfondie, mais on voit difficilement comment elle pourrait aboutir à une conclusion différente.

Dans le dossier du financement public des écoles privées subventionnées, la commission est convaincue que les Québécois ont tout à gagner du maintien de deux réseaux exerçant une certaine forme de concurrence.

Cette concurrence contribue à élever le niveau d’ensemble de l’éducation offerte aux élèves.  Les innovations et initiatives mises en œuvre avec succès par de nombreux établissements du secteur public pour améliorer la performance de l’éducation et répondre aux besoins d’excellence découlent en partie de cette concurrence et de l’existence d’un autre réseau d’enseignement.

Il faut cependant que l’effet d’émulation existant ainsi entre les deux réseaux demeure équilibré et équitable.  Le gouvernement dispose de tous les outils nécessaires pour que cette condition soit remplie, en définissant les modes de financement et le cadre de fonctionnement de chacun des deux réseaux de façon appropriée. Page 31

 

Lucienne Robillard
ex-députée au parlement canadien

Sur des chiffres grossiers, Mme Robillard conclut qu’un élève à l’école publique coûte plus cher au gouvernement qu’un élève à l’école privée.  L’arrêt des subventions à l’école privée amènerait un transfert important de clientèle entre les deux systèmes, ce qui coûterait de l’argent au gouvernement au lieu de lui en faire économiser. 

Notre « précieuse ridicule » ose appeler ça une analyse.  Que contiennent les chiffres inclus dans le tableau?  On n’en sait rien.

Tout ce qu’on sait c’est que les écoles privées sont bien mieux équipées que les écoles publiques.  Alors où va l’argent dans le secteur public.  Premièrement, une partie va aux élèves en difficulté qu’on ne retrouve pas dans le secteur privé et qui coûtent cher.  Mais si plusieurs élèves du secteur privé étaient transférés au secteur public, ils ne feraient pas partie des élèves en difficulté, donc ils serviraient à diminuer le coût moyen dans le secteur public.  Mais demander une analyse honnête à Mme Robillard, ne fait pas partie de son mandat.  Nous reviendrons en détail sur les coûts en éducation dans un texte subséquent. 

 
 

Que conclure?

 
 
 

Pour conclure, nous dirons que ce rapport est extrêmement malhonnête.  Il est clair que les auteurs avaient un ordre du jour qui n’est pas clair et qu’ils ont rempli ce mandat caché avant tout mandat publiquement proclamé.

Les résultats de leurs recommandations sont multiples :

  •  discréditer encore plus tous les travailleurs de l’État

  •  centraliser à outrance le pouvoir

  •  mettre tous les contenus des politiques dans les mains des financiers

  •  mettre les ministères au service du budget et non pas le budget au service des ministères

  •  ouvrir la porte à des privatisations importantes tout en gardant l’État comme écran entre les entreprises et les citoyens

Mme Robillard se rend-t-elle compte de ce qu’elle dit?  Peut-être pas après tout.
Cette idéologie est distillée partout, tous les jours, et domine à la grandeur de la planète. 

Notre travail de citoyen et citoyenne consiste à ne pas nous laisser embarquer dans ce discours sans réfléchir et remettre en question ces supposées lois qui n’ont rien de naturel.

- Gaétan Breton

Source: Gaétan Breton: Comptable de formation, il est titulaire de nombreux diplômes dont un Baccalauréat en Administration des Affaires de l'École des hautes études commerciales de Montréal et d'un doctorat en comptabilité de la City University de Londres. Il est également diplômé de l'UQÀM (Baccalauréat en études littéraires) et de l'Université de Sherbrooke (Maîtrise en études françaises).

Choix de photos, mise en page, références par : JosPublic
Publication : 9 octobre 2015

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes & Références encyclopédiques:

01

 

Robert Gagné - en résumé c'est un spécialiste du définancement de l'État ayant comme objectif de transférer toutes les opérations vers le secteur privé de l'économie. Il est le coprésident du comité de consultations prébudgétaires du Québec.

Ce directeur de l’Institut d’économie appliquée des HEC Montréal a déjà été chercheur-associé à l’IEDM et fait partie, lui aussi, de CIRANO.  En 2002, il publiait une étude « démontrant » que les baisses d’impôts se traduiraient par une hausse des revenus de l’État.  En 2003, il lançait un vibrant témoignage en faveur des baisses d’impôts, affirmant qu’il les fallait « c’est tout ». ((La Presse, Forum, vendredi, 4 avril 2003, p. A13, Nécessaires et urgentes!))  En 2007, il a milité pour que la baisse de la TPS au Canada se traduise par des baisses d’impôts.  La même année, il a appuyé la décision du gouvernement Charest d’utiliser les 700 millions $ du déséquilibre fiscal pour baisser les impôts.  Et aujourd’hui, maintenant que les baisses d’impôts aux mieux-nantis ont privé l’État de la capacité à équilibrer ses comptes, il continue de prôner l’impôt minimal et des moyens régressifs d’augmenter les recettes!  Pire, son Centre sur la productivité et la prospérité des HEC, qui lui sert à relayer ses idées, a reçu 6 millions de dollars directement… du ministère des Finances. Indépendance, vous dites? - Sur Le Dernier Québécois

 

 

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02

 

Montmarquette est un pur produit de l’école économique de Chicago, où Milton Friedman y a sévi pendant plusieurs années.  En résumé c'est un spécialiste du définancement de l'État ayant comme objectif de transférer toutes les opérations vers le secteur privé de l'économie.

Ce dernier, qui a profondément inspiré cet autre signataire du Manifeste des lucides, a toujours préconisé que la réduction du rôle de l’État dans une économie de marché était le seul moyen d’atteindre la réelle liberté politique et économique.  C’était la présence de Friedman à une conférence en Islande en 1984 qui a entraîné ce pays dans une vague de réformes, de privatisations, de baisses d’impôts, de déréglementations et de hausses de tarifs ayant résulté non pas en un paradis économique libertarien, mais plutôt à la faillite.  Toujours très près du CIRANO et de l’Institut économique de Montréal (IEDM), ce think-tank dirigé par Hélène Desmarais, l’épouse du président du conseil de la Power Corporation, il a remis un rapport au gouvernement, il y a quelques années, proposant précisément ce types de remèdes douteux pour le Québec. Objectivité? Indépendance? - Sur Le Dernier Québécois

 

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03

 

Normand Baillargeon : Petit manuel d’auto-défense intellectuelle. - Sur Lux éditeur

 
 

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04

 

Le Capital au XXIe siècle par Thomas Piketty
Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et professeur à l'École d'économie de Paris

Date de parution 05/09/2013

Les Livres du nouveau monde

976 pages - 

Sur - Éditions du Seuil

 

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05

 

À propos du Conference board, le CD Howe Institute, et les agences de notation Moody et Standard et Poor - Sur Wikipédia

 

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06

 

Au "Manifeste pour un Québec lucide" s'oppose un "Manifeste pour une Québec solidaire" - Sur Wikipédia

 

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