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Les "gens de la grippe" : une histoire de famille
Confisquer le débat sur les enjeux de la science, c'est affaiblir la démocratie

Texte par: Catherine MARY
docteur en virologie, journaliste scientifique et écrivaine
Source:

Le Monde.fr

 

Choix de photos, mise en page et références : JosPublic Publication : Juin 2012

Dans une tribune publiée dans la revue scientifique Nature ( 01 ), le journaliste Colin Macilwain, dénonce la condescendance des experts du nucléaire, vis-à-vis d'une exigence légitime de débat. Rendue flagrante par la catastrophe de Fukushima ( 02 ), cette condescendance ne se limite pas aux experts du nucléaire.

Une vision manichéenne opposant une science éclairée à un mouvement anti-science obscurantiste, façonne la perception qu'une partie de la communauté scientifique a de la société. Pour lutter contre ces forces obscures, il faut "informer" les citoyens et les journalistes, pour ne pas dire les "éclairer".

Dans notre monde multipolaire, les influences sont multiples et complexes. Ainsi, l'attitude qui place l'expert dans la position de celui qui sait face à un citoyen prétendument inculte, est, me semble t-il, mal avisée.

Il est vrai que certains lobbies de catholiques intégristes ou encore les ligues anti-vaccinales constituent une menace aux progrès scientifiques et médicaux. Mais la remise en question de l'usage par la société de connaissances scientifiques ne signifie pas forcément un rejet de la science. Elle peut aussi être le fruit d'inquiétudes légitimes concernant les enjeux sociétaux de ces usages.

De nombreuses critiques se sont élevées l'année dernière à l'égard de la gestion de la pandémie H1N1 par l'OMS ( 03 ).  
La révélation des collaborations entre les industriels et les experts a été l'objet de toutes les suspicions, conduisant à une perte de crédibilité des experts de la grippe et à une désaffection de la vaccination par le public.

Face à ces attaques, souvent injustes, nombre d'experts de la grippe se sont défendus en déplorant le manque de culture scientifique et l'irrationalité du public et des journalistes. Des séminaires destinés aux journalistes ont été mis en place un peu partout en Europe, dans l'espoir d'améliorer l'acceptabilité du public à l'égard de la vaccination.

Le rapport du comité d'experts indépendants sur la gestion par l'OMS ( 04 ) de la grippe H1N1 de 2009, discuté à Genève lors de la 74e Assemblée mondiale de la santé (16-24 mai 2011), met pourtant en cause d'autres facteurs que l'ignorance, dans le rejet de la vaccination. Si le rapport invalide définitivement la thèse selon laquelle la pandémie H1N1 aurait été fabriquée de toutes pièces sous l'influence de l'industrie pharmaceutique et loue la réactivité de l'OMS face à ce nouveau virus, il pointe aussi les faiblesses de la gestion de la crise.

En particulier, le rapport souligne l'incapacité de l'OMS à émettre des informations claires et accessibles permettant au public de s'informer sur l'évolution de la situation et de choisir en toute connaissance de cause. Le rapport est aussi critique vis-à-vis du manque de transparence de l'OMS sur la question des conflits d'intérêts. "En refusant d'admettre la légitimité de certaines critiques, l'OMS a probablement favorisé à son insu, la confusion et la suspicion", y est-il noté.

Les "gens de la grippe" : une histoire de famille

Je fais partie des "gens de la grippe".

Ces "flu" people, c'est cette communauté d'experts, d'industriels, de décideurs de santé publique, de chercheurs qui se retrouvent régulièrement dans les conférences et les réunions internationales, aux quatre coins du monde.

Ça se passe un peu comme dans une réunion de famille : on se salue aimablement, on s'enquiert les uns et des autres, on se donne rendez-vous pour un moment privilégié, on échange des anecdotes, des confidences, des informations utiles, on discute des dernières données scientifiques.

Au cours des sessions plénières, chacun joue son rôle : il y a les grands orateurs, les anciens qu'on écoute avec respect, les excentriques, ceux dont on attend les derniers résultats avec impatience, les jeunes scientifiques brillants et prometteurs, ceux qui manigancent ou encore ceux qui comme moi œuvrent dans l'ombre.

Une famille d'experts de haut niveau, liés par une culture commune de la grippe (son virus, ses maladies, ses moyens de traitement et de prévention, ses politiques de santé publique), et engagés pour la même cause par passion et foi dans la science pour certains, par carriérisme ou goût du pouvoir pour d'autres. Des hommes finalement, aussi brillants soient-ils, avec leurs grandeurs, leurs fragilités, leurs courages, leurs peurs, leurs parts d'ombre et de lumière.

Tout semblait bien huilé durant ces années de préparation à la pandémie : les virologues informaient sur l'évolution des virus grippaux et sur la menace qu'il représentaient, les épidémiologistes menaient des études pour mieux comprendre les différentes facettes de la grippe, les mathématiciens élaboraient des modèles pour simuler l'impact d'une pandémie, les industriels développaient de nouveaux vaccins et de nouvelles techniques et l'Organisation mondiale de la santé ajustait ses recommandations à mesure de l'évolution des connaissances et des moyens.

Et puis voilà qu'en 2009, ce nouveau virus émergea au Mexique.

 Certes, il n'était pas celui qu'on attendait, mais il était bel et bien un virus pandémique avec son cortège d'incertitudes et de menaces potentielles. Il fallait déclencher le niveau 6 du plan de pandémie. Les industriels s'activèrent pour produire des vaccins, les plans nationaux de pandémie furent déployés, les scientifiques et les épidémiologistes suivirent au plus près l'évolution de ce nouveau virus et de sa maladie pour alerter les autorités de santé. Tout fonctionnait au mieux, on pouvait se féliciter de ces années de préparation et de réflexion qui s'avéraient fructueuses.

Vraiment tout ?

Non... Il y eut un grain de sable.

SECRET DE FAMILLE

Ce grain sable, ce fut le regard de l'Autre. Celui qui n'est pas un "flu people". La pandémie le concerne aussi et son regard fait voler en éclats cette culture commune. Les concepts et les modalités de travail, familiers aux flu people, sont soudain considérés sous un angle différent. L'incertitude inhérente au virus grippal qui semblait une évidence est sujette à tous les malentendus, l'utilité de la vaccination est remise en question, les modalités de collaboration entre les industriels et les experts deviennent suspectes. Le regard de l'Autre nous déstabilise, nous gêne, on se dit qu'il n'a rien compris. Dès lors, comment faire la part des choses, intégrer ce regard sans se laisser détruire ?

S'il me semble juste d'avoir dénoncé, en novembre 2009, l'obscurantisme sous-jacent au refus de la vaccination, il me semble tout aussi juste que la mise au point soit faite sur le flou autour des conflits d'intérêts.

Pour le meilleur et pour le pire, les industries pharmaceutiques sont un acteur de la santé et il est normal qu'elles collaborent de près avec les experts.

Sans leurs investissements en recherche et développement, la révolution des médicaments antiviraux n'aurait pas eu lieu et le sida serait sans doute encore la maladie qu'elle était il y a une quinzaine d'années. Mais elles sont aussi de puissantes multinationales dont le moteur est le profit.

La crise financière, puis les crises économiques et sociétales qu'elles déclenchent en cascade ont échaudé les esprits sur les pratiques de ces multinationales. Il est donc légitime, dans ce contexte, qu'une question surgisse: les enjeux économiques ont-ils pesé dans la gestion de la grippe H1N1 ? Cette question est d'autant plus sensible, que l'Autre n'a pas accès à la complexité des données qui président aux décisions de santé publique.

La déclaration de la pandémie par l'OMS était justifiée et les vaccins sont d'autant plus nécessaires que cette grippe est loin d'être anodine. Pour autant, la transparence est nécessaire. Margaret Chan, la directrice générale de l'OMS a répondu à l'enquête du British Medical Journal en reconnaissant que les garde-fous contre les conflits d'intérêts devaient être renforcés. Il faut aussi que les experts se positionnent clairement. Se réfugier derrière l'argument selon lequel l'expertise n'est détenue que par quelques experts ne raconte qu'une partie de l'histoire de la famille des flu people, car elle entretient un non-dit sur la manière dont la question des conflits d'intérêts est gérée. Ce non-dit ne peut être que préjudiciable à la crédibilité des experts et à la confiance en la vaccination. Il ne faudrait pas qu'il devienne un secret de famille.

Aussi injustes qu'aient été certaines accusations à leur égard, il relève de la responsabilité de tous ceux qui se sont engagés dans la gestion de la crise au virus H1N1 de 2009, de s'expliquer honnêtement sur l'ensemble des enjeux.

En France, le rapport de la Cour des comptes pour 2011 a pointé le coût particulièrement élevé de la gestion de la pandémie au virus H1N1.

Dans une société où tout est devenu marchandise - la santé comme le reste - ni les vaccins, ni les médicaments, ni l'organisation des soins n'échappent à la logique de marché.

Sans un débat honnête sur tous les enjeux des politiques de vaccination, les citoyens ne peuvent que douter de leur bien-fondé.

A un moment où partout en Occident, on s'indigne plus que jamais contre l'arrogance des élites, les experts ne peuvent pas continuer à confisquer ce débat. Car cela met non seulement en péril la confiance envers les vaccins et la science, mais contribue aussi à affaiblir la démocratie.

Pour accéder à d'autres textes à propos de la Grippe Pandémique, cliquez ici

Notes & Références encyclopédiques:

01

 
 
 
 

Un texte publié dans la revue scientifique Nature par Colin Macilwain. Il écrit pour la revue Nature à partir d'Edimbourg

 
 
 
 

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02

 
 
 
 
 
 

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03

 
 
 
 
 
 
 
 

Exemple de critiques quant à la gestion de la pandémie H1N1 par l'OMS par un médecin, chercheur et professeur émérite du Québec. Le scandale de la grippe  A H1N1.«J'ai le sentiment d'avoir été floué!» Dr. Fernand Turcotte.

Un des co-fondateurs du Département de médecine sociale et préventive de l'Université Laval. Il y a enseigné durant plus de 30 ans et demeure actif dans le domaine de la santé publique

 
 
 
 
 
 
 
 

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04

Qu'est-ce que l'Organisation mondiale de la santé OMS ?

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