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Le mercenaire, le naïf et l'escroc
                                                 par Charles HADJI

Charles HADJI
 est agrégé de philosophie et professeur émérite de l'université Pierre-Mendès-France, Grenoble-II Pour le Monde France en mai
et publié ici le 7 décembre 2010

 

Au-delà des problèmes d'ordre technique, économique ou politique qu'elle soulève, la crise financière dans laquelle le monde entier se débat depuis 2007 nous paraît poser de façon exemplaire la question du sens même des activités et de la vie humaine.

Que nous montrent en effet les plus récents épisodes de la crise ?

On y voit s'agiter trois grandes séries d'acteurs.
Des chercheurs ou des analystes en finance, qui maîtrisent des outils mathématiques sophistiqués, et s'en servent soit pour fournir aux banques, comme aux agences de notation, des modèles d'estimation du risque, dont la crise vient justement de montrer les limites ; soit pour armer "l'industrie des dérivés de crédit" dans la fabrication de produits financiers dont l'ambition est de rapporter gros, mais qui font aussi de très gros dégâts quand éclate la bulle au sein de laquelle ils nageaient à leur aise. Des évaluateurs, qui distribuent à l'envi bonnes et mauvaises notes aux produits financiers (dont ceux fabriqués avec l'aide des analystes quantitatifs !), aux entreprises, aussi bien qu'aux États. Et des banquiers, par les mains de qui les marchés dictent leur loi du "toujours plus de profits". Comme les allemands au football, à la fin, ce sont toujours ces derniers qui gagnent !

Car (a) ils ont su, en y mettant le prix, attirer les meilleurs spécialistes de mathématiques financières, qui sont passés en douceur de l'analyse scientifique à l'innovation financière, puis au trading (courtage).

Car (b) ils se sont avérés capables de mystifier les agences de notation, en maquillant la dette des états, et/ou en les conduisant à apprécier comme de l'or ce qui n'était que produit "toxique" ou "pourri", voire "vérolé".

Et car (c), et surtout, comme vient de le démontrer l'affaire Goldman Sachs ( 01 ), ils n'ont aucun scrupule.

Pendant ce temps là, un dernier groupe d'"acteurs", mais d'acteurs réduits à la passivité, qui rassemble l'immense majorité des peuples, assiste, aussi impuissant qu'effaré, aux méfaits du trio devenu infernal. A la fin des fins, c'est toujours ce groupe-là qui paye les violons du bal, et les pots cassés. C'est à lui qu'on présente immanquablement l'addition, sous la forme de précarité accrue en emploi, de chômage aggravé, et de plans de rigueur venant frapper de plein fouet les plus faibles. Haro sur les "assistés", ces pelés, ces galeux d'où provient tout le mal ! Et le bon peuple va payer deux fois: une fois pour sauver les banques ; une deuxième fois pour rembourser (aux banques) la dette ainsi créée !

Dans cette triste comédie, dont on s'efforce de rire pour, comme le disait Brassens, faire semblant de ne pas pleurer, des mathématiciens, devenus mercenaires, ont accepté une instrumentalisation qui les a asservis à l'argent.

Au lieu de contribuer à une meilleure connaissance du réel, les mathématiques sont ici utilisées pour le rendre opaque. Avec des modèles de haut vol dont le premier effet est de faire passer pour raisonnables (car fondés sur un travail mathématique rigoureux) des paris extravagants, et avec des produits financiers d'une complexité telle que plus personne n'y comprend plus rien, ils ont aidé les banquiers à faire monter un rideau de fumée à l'abri duquel vont se déchaîner les rêves d'enrichissement les plus fous, et se dérouler les manœuvres les plus condamnables.

Dans cette sinistre farce, des évaluateurs se sont laissés naïvement berner, en oubliant qu'il y a dans évaluation le mot "valeur". Au lieu de s'attacher à débattre de la valeur d'une réalité par référence à un idéal, préalablement discuté, de bon "fonctionnement" de cette réalité, ils ont distribué bons et mauvais points comme si cela allait de soi, et ne posait aucun problème. Comme s'il s'agissait d'une opération scientifique de mesure de la qualité intrinsèque du réel évalué, alors qu'il n'y a de qualité que par référence à des attentes spécifiques, qu'il y aurait lieu d'expliciter d'abord.

Alors même que les agences de notation ne produisent que des opinions (elles le revendiquent paradoxalement, pour se dédouaner de leurs erreurs, et échapper aux poursuites judiciaires !), que seule la confiance aveugle dont elles bénéficient fait passer pour des jugements sûrs. Ces évaluateurs dévoyés ont pris pour argent comptant les informations biaisées fournies par les banques, et les Etats. Au royaume des aveugles (derrière le rideau de fumée) les marchands d'opinions sont rois… Seigneurs du vent, ils facilitent le fonctionnement d'un marché… de dupes, où s'enrichissent, encore et toujours, les plus malins et les moins scrupuleux. Avec l'aide bienveillante des banquiers, qui sont les premiers à profiter de tout cela.

L'HUMANITÉ MALADE DU CANCER FINANCIER

Où est le mal ? Pourquoi en vouloir aux banquiers au point de les qualifier d'escrocs ? Tous ne sont pas des Madoff !

Pour une raison simple : dans cette folle course au profit, l'humanité risque de périr, du fait que l'homme est en train de perdre le sens de la "Valeur". Seul compte l'argent. Il faut faire fric de tout bois. Il serait grand temps de se remémorer la parole selon laquelle nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et l'argent. Aujourd'hui, l'argent est devenu un véritable cancer. Un cancer au sens propre du terme : prolifération anormale et anarchique de cellules.

A l'ère du capitalisme moderne financiarisé, dans une société individualiste où la concurrence est généralisée, on glorifie les vainqueurs, ceux qui créent des richesses. Mais ces fameuses richesses, à qui et à quoi sont-elles utiles ? Et tout d'abord, où sont-elles ? L'argent n'a ni odeur, ni patrie. Les richesses sont (liste non exhaustive) en Suisse, au Luxembourg, à Jersey, au Belize, aux Bahamas, aux Bermudes, ou encore dans les
Iles Caïmans (39 % des Hedge Funds y étaient domiciliés en 2007). C'est-à-dire dans les paradis fiscaux, ces "trous noirs" du système financier international, selon l'expression utilisée dans un rapport présenté à la commission des affaires européennes de l'Assemblée nationale en juillet 2009.

Englouties dans ces trous noirs, les richesses ne sont d'aucune utilité pour l'homme. Les produits dérivés normalisés, quasiment inexistant au début des années 1990, se sont développés à un rythme effréné, et ont atteint fin 2008 la valeur de 33,9 milliards de dollars : prolifération cancéreuse significative. La plupart sont tenus aujourd'hui pour des produits
"toxiques" ou "pourris".

Les profits des banques, et du capital, ont connu la même progression impressionnante : prolifération cancéreuse. Que fait-on avec l'argent gagné ? Le gain est-il bénéfique au "corps social" ? Cette "richesse" aide-t-elle les hommes à faire face à leurs problèmes ? Non : l'argent ne sert qu'à produire de l'argent. Toujours plus d'argent. La richesse, quand triomphe la finance dans notre monde crépusculaire où seule surnage la banque, n'est plus qu'une abstraction. Elle n'est même plus enfermée dans des coffres, mais sur des disques durs d'ordinateurs. Dans des comptes secrets, les zéros s'ajoutent aux zéros à une cadence infernale, comme des cellules malignes qui finiront par détruire l'humanité malade du cancer financier. Tandis que tombent les records de gain, les traders (courtiers) exultent dans leur folle recherche du triomphe cupide. Et on applaudit, quand sonne la cloche : bravo les artistes !

ÉTHIQUE

Mais peut-on, et comment, guérir du cancer financier ?

Peut-on espérer un changement radical de culture ?

Une révolution ?

L'avenir ne nous appartient pas. On peut toutefois observer que le changement qui s'impose est d'abord d'ordre éthique, et que dans cet ordre chacun a le pouvoir de commencer, pour ce qui le concerne. Il suffit de comprendre que l'homme ne peut jamais être considéré seulement comme une marchandise, et que l'argent n'a aucun titre à faire valoir pour être roi. On entre dans l'éthique dès le moment où l'on s'interroge sur la valeur de ce que la société tient pour une valeur. Car il existe d'autres valeurs que l'argent, et l'appât du gain.

La première de toutes les valeurs (et sans doute la seule qui puisse prétendre être universelle), est l'être humain, parce qu'il possède cette caractéristique d'être toujours autre chose qu'un simple objet. On pourrait dire : parce qu'il est "esprit". Les banquiers pourront toujours alors nous rétorquer qu'ils n'ont rien fait d'illégal, et qu'il ne faut pas confondre leur ingéniosité technique (savoir "intelligemment" tirer profit des possibilités offertes par les marchés) avec de la fraude. Qu'il convient de distinguer habileté (technico-financière), fraude (juridique) et faute (morale).

Mais précisément, pour entrer dans l'ordre de la "Valeur", il faut peser l'habileté (ordre technique), tout comme la loi (ordre juridique), à l'aune de la sauvegarde de la dignité humaine. Réduire le génie de l'homme à l'ingéniosité financière, en repoussant dédaigneusement l'exigence éthique, a pour conséquence assurée le développement du cancer.

C'est une double faute contre l'esprit. Car, comme le disait
Alain (Émile Chartier) dans ses Lettres sur Kant : "La morale consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé, absolument ; car noblesse oblige". Entre les marchandises, et l'esprit ; entre les valeurs boursières, et la "Valeur" de l'homme, il va falloir choisir.

Référence:

01

L'histoire cupide de la banque d'affaires Goldman Sachs

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