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Fichtre, les revers des médailles de Fitch !
Conflits d'intérêts et corruption idéologique des agences de notations

Marc Landreit de Lacharrière, patron de l'agence de notation Fitch Ratings, élevé à la dignité de grand-croix de l'ordre national française de la Légion d'honneur par un décret présidentiel le 31 décembre 2010

Source: La vie financière / MoneyWeek

Commentaire écrit par:
Marc MAYOR

Première parution:  le 27 janvier 2011 dans le numéro 116 et mis à jour le 6 juin 2011

Publié ici:
le 27 juin 2011
 
 
 
 

La Légion d’honneur vous intéresse ? Rien de plus simple : contribuez à provoquer une crise financière internationale, à détruire des millions d’emplois, puis sapez les efforts des pays qui cherchent à se relever.

C’est ce qu’a fait l’agence de notation financière Fitch dont l’actionnaire principal, Marc Ladreit de Lacharrière, vient d’être élevé au plus haut rang de l’ordre national de la Légion d’honneur, par un décret du 31 décembre 2010.

Un « mérite éminent », voilà ce que récompense la Légion. Les heureux élus doivent s’être montrés irréprochables sur le plan professionnel, créatifs et avoir donné aux autres. C’est ce qui explique que la cycliste Jeannie Longo ou d’anciens membres du gouvernement comme Fadela Amara et Christine Boutin aient été décorés cette année (l’attribution est quasi automatique pour les ex-ministres).

Officiellement, M. Ladreit de Lacharrière a été présenté comme « président de société, membre de l’Académie des beaux-arts et président du conseil d’administration de France-Muséums » : un profil qui met en avant sa proximité avec les milieux artistiques et le patrimoine, ce qui lui confère une certaine respectabilité.

Ordre national de la Légion d’honneur

D’autant plus que l’homme n’est pas un débutant dans la Légion d’honneur : il était grand officier depuis septembre 2006, avant d’accéder, fin décembre, au sommet de la hiérarchie, c’est-à-dire à la dignité de grand-croix de l’ordre national de la Légion d’honneur.

Car les excités de la babiole, dont la confiance en soi est nulle si personne ne leur épingle un hochet qui retrousse de temps en temps, doivent gravir les échelons. Vous commencez par chevalier, puis devenez officier, commandeur, avant d’attaquer les deux dignités : grand officier et, justement, grand-croix. Seul le président de la République atteint le degré le plus élevé, en tant que « grand maître » – ne riez pas, c’est tout à fait sérieux !

De quels nouveaux mérites éminents Marc Ladreit de Lacharrière a-t-il donc pu s’enorgueillir depuis 2007 ? Président-directeur général du groupe Fimalac depuis le début des années 1990, il détient 60% du capital de Fitch Ratings, une agence de notation financière dont le travail consiste à évaluer la solidité financière tant des entreprises que des Etats et le risque lié à un produit financier.

Et qu’a fait Fitch depuis 2007 ? Selon l’International Herald Tribune, l’agence s’est illustrée en attribuant la note maximale AAA (la meilleure qui soit : l’investissement est stable et fiable, il est pratiquement impossible de perdre de l’argent) à des obligations adossées à des actifs pourris.

Exemple : celles qui ont été émises par le groupe Credit suisse, dont les pertes ont atteint par la suite 37%. Pour du fiable, c’était du fiable ! Ces instruments étaient pourris à la base, mais les agences de notation telles que Fitch ont continué à affirmer qu’ils étaient de la meilleure qualité dont puisse rêver un investisseur.

Tout cela est donc parfaitement logique :la légion, c’est pour ceux qui ont beaucoup donné aux autres. Or Fitch a donné (contre paiement, certes, mais enfin ne jouons pas sur les mots) des bonnes notes, entre autres, aux « banksters ».

Marc Ladreit de Lacharrière

Ces derniers ont ensuite ruiné les investisseurs privés, les collectivités. Enfin, à peu près tout ce qui leur vaut bien une médaille, non ?

Les agences de notation ont fait encore mieux : les banques les ont payées pour savoir quoi mettre dans leurs produits dérivés, afin d’obtenir la note maximale. En tant que propriétaire de Fitch Ratings, Marc Ladreit de Lacharrière a donc, en toute modestie, contribué à la crise financière mondiale, aux centaines de milliards de pertes pour les banques de la planète (trous comblés par les contribuables), au credit crunch qui a assommé l’économie mondiale et à la dernière récession, créant des millions de chômeurs dans le monde et faisant exploser la dette publique des pays qui ont relancé leur économie en injectant des milliards, quitte à hypothéquer les économies des chères têtes blondes sur des dizaines de générations à venir. Un tel exploit valait bien une nouvelle récompense de l’ordre de la Légion d’honneur.

Or Fitch ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. La note attribuée à un pays détermine largement le taux d’intérêt auquel il emprunte de l’argent. Le 23 février 2010, l’agence a abaissé d’un cran la note de quatre banques grecques, dont la Banque nationale de Grèce, créant une vague de défiance envers le pays. Fin mai, ce fut au tour de l’Espagne, dont les efforts pour réduire sa dette risquaient de pénaliser sa croissance, a estimé Fitch, qui a également dégradé les notes du Portugal et de la Hongrie la veille de Noël.

C’est peut-être pour l’empêcher de dégrader la note de la France, qui aura encore beaucoup besoin d’emprunter à l’avenir, que le président de la République a élevé M. Ladreit de Lacharrière à la dignité de grand-croix, où il rejoint l’Abbé Pierre et Lech Walesa. Franck Namani, tailleur de Nicolas Sarkozy, n’a reçu la Légion d’honneur qu’au titre de chevalier (pas de quoi lui tailler un costard, donc).

Quoi qu’il en soit, à tout cela, je préfère la réaction de mon compatriote Jean-Luc Godard, qui, s’étant vu proposer l’ordre du Mérite, a affirmé n’avoir eu ni aucun mérite, ni d’ordre à recevoir de personne.