Quand Alan Greenspan redécouvre les vertus de l'État

Par Sylvain Cypel
(New York, correspondant)

 

Le groupe de réflexion Brookings Institution a diffusé, vendredi 19 mars 2010, un texte dans lequel Alan Greenspan, qui présida de 1987 à 2006 la Réserve fédérale (Fed, banque centrale américaine), bat partiellement sa coulpe. Intitulé sobrement "La crise", cet article de 48 pages en analyse "les causes" et "les réformes régulatrices" qui, selon lui, "peuvent être utiles" à l'avenir. Durant son mandat, M. Greenspan jugeait que les marchés financiers "s'autorégulaient" bien mieux que ne le ferait n'importe quelle intervention publique.

"Une sorte de suffisance"

"Nous nous sommes laissés endormir dans une sorte de suffisance par les conséquences négatives relativement modestes du crack financier de 1987 et de la bulle Internet", en 2000, écrit M. Greenspan. Lorsque la bulle des subprimes est apparue, "nous avons pensé que le déclin des prix de l'immobilier ne serait que graduel. Nous n'avons donc pas envisagé que les problèmes (des titres) de dette puissent devenir déstabilisants." La bulle immobilière n'est pas due à sa politique des taux bas, mais à "la brusque chute des taux d'intérêt de long terme entre 2000 et 2005, générés par la croissance des économies émergentes orientées vers l'exportation, en particulier la Chine (...) La Chine, en épargnant les dollars qu'elle engrangeait, a rendu l'argent accessible pour des emprunts bon marché." L'ex-maître à penser est peu enclin à assumer sa part...

Pourtant, M. Greenspan, 84 ans, suggère qu'il est du rôle de l'État de maintenir la taille des établissements financiers dans des dimensions permettant d'éviter les "vastes et inhabituels risques systémiques" que constituerait leur manque soudain de liquidités. Il prétend que sous son règne, la Fed s'était déjà "inquiétée" de l'émergence de "mégabanques", et regrette n'avoir "malheureusement rien fait pour s'occuper du problème". Il propose des directives publiques qui obligeraient les grandes institutions financières à rehausser leurs normes de capitalisation et de liquidités disponibles. Il souhaite aussi que l'État puisse démanteler des établissements devenus "trop gros pour échouer" qui mettent en péril le système.

Il n'en est pas à soutenir la "règle Volcker", du nom de son prédécesseur à la tête de la Fed, qui constitue la tentative de régulation bancaire la plus radicale énoncée à ce jour aux États-Unis. Mais il liste une série de domaines où des règles plus drastiques doivent s'imposer. Pour autant, "tant que la société ne choisit pas d'abandonner les marchés dynamiques pour une forme quelconque de planification centralisée", l'ex-gourou de la finance reste sceptique sur la capacité d'aucune régulation d'enrayer les crises, inhérentes au capitalisme. Mais il estime que, bien menée, elle peut aider les pouvoirs publics à s'y confronter mieux et plus vite.