Enquête sur la faillite de la banque Lehman Brothers
Comment Lehman maquillait ses bilans

L'expert chargé d'analyser la faillite de la banque américaine a publié son rapport de 2 200 pages.
Il met en cause le PDG, Dick Fuld, et des cadres, ainsi que le cabinet d'audit Ernst & Young et deux banques concurrentes

Par Florentin Collomp
Pour le journal Le Figaro
France - Europe
Publié le 12 mars 2010

Photo: le PDG Dick Fuld
et ses admirateurs!

 

«Repo 105». C'est le nom de code d'une petite «manip» financière pratiquée par ­Lehman Brothers pour embellir ses comptes, relevée dans un rapport sur la faillite de la banque rendu public jeudi soir aux États-Unis. Ces «Repo», pour «repurchase agreement», c'est-à-dire «accord de rachat», consistaient pour la banque new-yorkaise à vendre à un partenaire des actifs, notamment immobiliers, à la veille de la publication de ses comptes, pour les lui racheter quelques jours plus tard.

But de la manœuvre : alléger temporairement sa dette afin d'améliorer son bilan. Le chiffre 105 signifie que la valeur des produits vendus par ­Lehman atteignait 105 % des liquidités qu'il percevait en échange. Ce tour de passe-passe, Lehman l'a pratiqué dès 2001, mais l'a utilisé à une échelle de plus en plus importante en 2007 et 2008, pour une valeur de 39 milliards de dollars à la fin du dernier trimestre 2007, de 49 milliards à la fin du premier trimestre 2008 et de 50 milliards au second trimestre 2008.

«Une drogue» 

À l'époque, Dick Fuld, le PDG de la banque d'investissement, et ses adjoints cherchaient par tous les moyens à présenter des comptes qui restaurent l'image de la banque, dont le cours de Bourse s'effondrait sur les marchés, face aux assauts spéculatifs de hedge funds. (fonds spéculatifs) «Je suis très conscient que c'est une autre de nos drogues», disait en avril 2008 dans un e-mail Hebert McDade, l'un des responsables financiers de la banque, cité dans le rapport. À la demande d'une cour fédérale new-yorkaise, l'expert Anton Valukas, président d'un cabinet d'avocats de Chicago, a passé plus d'un an et consacré 38 millions de dollars à enquêter sur la plus retentissante faillite bancaire depuis les années 1930, événement déclencheur de la crise financière à l'automne 2008. Il a remis en février son rapport de 2 200 pages, qui vient juste d'être rendu public. Pour ce faire, il a interrogé plus de cent témoins, jusqu'au secrétaire au Trésor d'Obama, Tim Geithner, et le patron de la Réserve fédérale, Ben Bernanke.

Sa conclusion : la faillite de Lehman Brothers est due à une conjonction de facteurs, et ne peut être imputée à son seul management. Pour autant, Dick Fuld et plusieurs de ses responsables financiers ne sont pas exempts d'«erreurs de gestion non coupables» et de «manipulation de bilans». Le PDG a été, selon le rapport, «pour le moins extrêmement négligent». Réagissant à ces accusations, Patricia Hynes, avocate de Dick Fuld, affirme qu'il «n'a pas mis au point ou négocié ces transactions» et qu'il «n'était pas au fait de leur traitement comptable».

L'enquêteur met aussi en cause la responsabilité du cabinet d'audit Ernst & Young pour son manquement à déceler ces pratiques douteuses. Il souligne enfin la part de responsabilité des banques JP Morgan et Citigroup dans la faillite de Lehman, qui lui ont réclamé de nouvelles garanties réduisant ses liquidités dans les derniers jours avant son dépôt de bilan.

Autre fait relevé par Anton Valukas : la surévaluation par Lehman Brothers de certains de ses actifs immobiliers dans ses comptes, jusqu'à 450 millions d'euros au deuxième trimestre 2008. Par ailleurs, il estime la date de son insolvabilité au 2 septembre 2008 alors que la faillite a été déclarée le 15. Aucune poursuite de dirigeant de Wall Street n'a été engagée après la crise financière, malgré les enquêtes poussées du FBI.

Selon le rapport Valukas, des demandes de dédommagements pourraient survenir de la part de l'organisme chargé de sa liquidation.