La Fed enquête sur le rôle de Goldman Sachs en Grèce
Ben Bernanke critique l'utilisation déstabilisatrice de certains instruments financiers

 

Par Alexandrine Bouilhet
Pour le journal Le Figaro
France - Europe
Publié le 26 février 2010

 

Les responsables de la zone euro ne sont pas les seuls à s'offusquer du rôle déstabilisateur de Wall Street dans la crise financière grecque. La Réserve fédérale a annoncé jeudi qu'elle enquêtait sur les activités spéculatives de Goldman Sachs et d'autres banques américaines autour de la dette grecque.

«Nous sommes en train d'examiner un certain nombre de questions relatives à Goldman Sachs et à d'autres sociétés concernant leurs accords sur les dérivés de crédit conclus avec la Grèce», a déclaré jeudi le patron de la Fed, Ben Bernanke, auditionné par la commission bancaire du Sénat. La SEC, le gendarme de la Bourse américaine, participe à l'enquête aux côtés de la Fed, qui joue ici son rôle de superviseur bancaire.

L'enquête vise les fameux CDS (credit default swaps), ces instruments financiers qui permettent de s'assurer, mais aussi de gagner de l'argent, en cas de risque de défaut de paiement d'un État. Plus la spéculation est forte sur les CDS, ce qui est le cas depuis plusieurs semaines en raison des déboires financiers de la Grèce, plus le coût de l'emprunt augmente pour l'État, alourdissant d'autant sa peine. «Il est bien évidemment contre-productif d'utiliser ces instruments financiers d'une manière qui revient à déstabiliser intentionnellement un pays ou une entreprise», a i ndiqué Ben Bernanke, en réponse à une question du sénateur Christopher Dodd, le président de la commission sénatoriale, devant laquelle il présentait son rapport économique semestriel.

Maquillage des comptes 

Les activités spéculatrices de Goldman Sachs dans la crise grecque sont d'autant plus critiquées que la banque d'affaires est soupçonnée d'avoir monnayé très cher ses conseils afin d'aider la Grèce en 2001, tout juste entrée dans la zone euro, à camoufler ses nouvelles dettes, afin qu'elles n'apparaissent pas en temps réel dans les livres de comptes destinés à Bruxelles. Ce subterfuge a permis à la Grèce de respecter en façade les critères de Maastricht tout en vivant au-dessus de ses moyens. L'un des dirigeants de Goldman Sachs, Gerald Colligan, a reconnu cette semaine, devant des parlementaires à Londres, que les activités de la banque américaine en Grèce manquaient de «transparence», même si ­elles étaient, selon lui, «conformes aux règles et aux procédures existantes».

À la demande de la Commission européenne, flouée depuis dix ans sur la réalité des comptes publics grecs, le ministère grec des Finances a fourni, à Eurostat, l'Office des statistiques européen, toutes les informations en leur possession sur la gestion passée du service de leur dette, y compris l'utilisation d'instruments les plus complexes.

Le marché des instruments d'assurance contre le risque de défault (CDS)
a évolué de façon très heurtée ces dernières semaines
Les spéculateurs ont-ils utilisé des marchés parallèles pour jouer la faillite de la Grèce ?
Économistes et analystes se penchent sur les très opaques assurances «CDS», ou «Credit default swaps»

Par Guillaume Guichard
Rédacteur
Pour le journal Le Figaro
France - Europe
Publié le 6 février 2010

Les spéculateurs ont-ils alimenté la crise grecque? Oui, à en croire le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz, embauché par Athènes comme conseiller. Dans sa ligne de mire, les investisseurs menant «des attaques spéculatives». La preuve, avance-t-il, c'est que le prix des assurances contre le risque de faillite de la Grèce a évolué de façon complètement «absurde» ces dernières semaines.

Joseph Stiglitz pointe du doigt ce que les spécialistes dénomment les «CDS», ou «Credit default swaps». Le nom est barbare, mais le fonctionnement est simple, un peu comme une assurance loyers impayés. Un CDS est contracté par un investisseur détenant des obligations grecques, par exemple, ce qui lui permet d'être remboursé en cas de défaut de paiement du pays.

Risque anti-faillite

Logiquement, plus le risque de faillite est important, plus l'assurance coûte chère. Seulement, dans le cas de la Grèce, certains soupçonnent que la logique ait fonctionné à l'envers : c'est le coût de l'assurance toujours plus élevé qui aurait fait grimper les taux d'intérêt. «Lorsque des fonds spéculatifs anglo-saxons font monter le prix des CDS, les taux grecs augmentent», décrypte Alexandre Delaigue, économiste et blogueur.

Athènes a ainsi dû, courant janvier, emprunter sur les marchés à un taux supérieurs à celui du Vietnam. Un niveau complètement déconnecté de la réalité, selon les analystes. Or, dans le même temps, le marché des CDS connaissait une évolution en dents de scie

«Les deux marchés sont intrinsèquement liés, mais les CDS, marché plus petit que celui des obligations, est traditionnellement plus volatile», explique Jean-François Robin, stratégiste chez Natixis. «C'est donc un support plus propice pour prendre des positions spéculatives». En clair, il suffit de miser peu pour faire beaucoup bouger le marché. Alors, si une partie des clients de CDS s'en servent pour réellement s'assurer contre un risque de crédit, d'autres, les spéculateurs, s'en procurent sans détenir d'obligation.

Marché opaque

Si certains économistes dénoncent un disfonctionnement du marché, d'autres sont plus prudents. Selon ces derniers, il est difficile de savoir qui, des CDS ou des taux d'intérêt, influence vraiment l'autre. «Les mouvements des CDS ont globalement traduit le sentiment des investisseurs et il est donc difficile d'avancer qu'ils sont la cause de la hausse des écarts de taux grecs», avance Michel Martinez stratégiste chez Amundi. «Selon moi, on donne un peu trop d'importance aux CDS dans la crise actuelle», réagit en écho Jean-François Robin. «Au mieux, ils évoluent de concert avec le marché obligataire.»

Tout le monde s'accorde toutefois sur un point : le marché des CDS est opaque. Investisseurs, spéculateurs, «il est difficile de savoir qui joue quoi», reconnaît Jean-François Robin. La ministre de l'Économie Christine Lagarde ne s'y est pas trompée, menaçant d'y regarder prochainement de plus près.