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Serions-nous nés pour magasiner ?

Le centre commercial est l’institution sacrée à travers laquelle nous appartenons désormais à la société, écrit André Beauchamp. Nous pensons vivre dans une société séculière et purement rationnelle. Nous vivons dans une société sacrale, mais dont le sacré est camouflé derrière la rationalité marchande.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 

Texte et Entrevue : André Beauchamp

Conseiller en consultations publiques, théologien, ex-président du Bureau d'Audience publique en environnement et ex-président de la Commission sur la gestion de l'eau au Québec
(Commission Beauchamp)

 
 

La consommation, le moteur de la crise écologique

 
 

La cause fondamentale de la crise écologique, son moteur intrinsèque, est la consommation. Il faut plutôt dire la société de consommation. On ne peut vivre sans consommer, c’est bien sûr, sans boire ou manger, sans vêtement, sans abri, sans instruction et ainsi de suite. Le défi du pain quotidien est incontournable.

Mais la société de consommation, c’est bien autre chose qu’une société prospère. La société de consommation est une culture, un état d’esprit. Il ne s’agit plus de consommer pour vivre, mais de vivre pour consommer. La fin et les moyens se sont inversés.

Le crédit nous a fait perdre la notion de contrainte et de limite. C’est pourquoi l’auteur pense que c’est ici et maintenant qu’il faut défaire la société de consommation.

Défi gigantesque, défi possible.

Ce livre n’est pas un livre de recettes, mais un parcours de la consommation innocente et démentielle que nous connaissons.

En réfléchissant à haute voix, l’auteur souhaite que cette part d’inhumanité qui triomphe dans notre société apparaisse plus clairement et conduise à d’autres choix de vie.

André Beauchamp s’inquiète de « la crise écologique que nous vivons ». Cette crise, selon lui, est engendrée par « la convergence de quatre bombes » : la démographie galopante, la pollution, la consommation abusive et les injustices concomitantes. Dans un livre publié récemment "Regards critiques sur la consommation", André Beauchamp se penche essentiellement sur les deux derniers enjeux dans une perspective philosophique et spirituelle.

La société de consommation, écrit-il, n’est pas qu’un fait socio-économique ; c’est « un état d’âme, une manière de penser ». Le lien social, qui passait autrefois par la religion et naguère par l’espoir politique (les années 1960 et 1970, au Québec), se vit maintenant au centre commercial. Comme un temple, ce dernier se situe « à la marge de la vie courante », offre un environnement contrôlé (lumière, musique, température), est presque toujours ouvert et tend à devenir une sorte de lieu de pèlerinage. « C’est maintenant le centre commercial qui joue ce rôle d’être le creuset de notre appartenance sociale », constate le théologien.

La divinité qu’on y vénère n’est pas tant l’argent pour lui-même que « l’individualisme accompli qui permet à chacun de s’inscrire quand il veut et comme il veut ». Cette culture s’accompagne d’effets délétères. Reposant sur le crédit, elle remplace « la séquence ascèse-économie-achat-plaisir par la séquence emprunt-achat-plaisir-ascèse-remboursement », créant ainsi une spirale qui tue le plaisir et encombre la planète. Le plaisir, dorénavant, est dans l’achat lui-même. « Il ne s’agit plus de consommer pour vivre, mais de vivre pour consommer, écrit André Beauchamp. La fin et les moyens sont inversés.»

La misère, c’est-à-dire le fait d’être privé des biens essentiels à la survie physique et psychique, est un phénomène exceptionnel au Québec, mais la pauvreté, qui est un « rapport social d’infériorité », est nourrie par la société de consommation. Les riches, dans ce contexte, imposent des modèles sociaux inaccessibles, universellement insoutenables et insignifiants qui engendrent de la frustration et un bris du lien social. Devant cet état de fait, André Beauchamp ne plaide pas pour un égalitarisme radical, mais pour un modèle apte à préserver le sentiment de vivre dans un monde commun. « Une société sans pauvreté, écrit-il, est une société où les inégalités ne portent pas atteinte de manière grave à la qualité du lien social […]. »

Pour rendre une telle société possible, il faut procéder à une « véritable conversion » pratique, politique et spirituelle.


« La société de consommation, conclut André Beauchamp avec raison, nous vide de notre âme parce qu’elle a rétréci notre horizon et rapetissé nos expériences à la seule mesure de l’argent, du marché et des choses que l’on achète.

Ce drame n’est pas une question d’économie. C’est une question spirituelle au sens radical du sens [sic] : avoir du souffle, se dégager, relever la tête, savoir être avant toute chose
. »

Nous ne sommes pas nés pour magasiner

 
 
 

Entrevue Avec André Beauchamp

 
 

La crise écologique est selon André Beauchamp la plus importante crise éthique de notre époque. Elle doit mobiliser nos efforts afin de pouvoir la résoudre.

Cependant, André Beauchamp, auteur du livre Regards critiques sur la consommation. Aux Éditions Novalis, pense que l’Église a pris du retard face à ce problème. Elle ne s’est pas assez impliquée face à cette situation préoccupante.

 

Vous êtes impliqué dans le débat qui entoure l’environnement depuis plusieurs années. Comment y êtes-vous arrivé?

 

André Beauchamp: J’ai travaillé il y a plusieurs années pour l’Office de catéchèse du Québec. Je m’y occupais de l’éducation de la foi des adultes pour l’ensemble du Québec. C’est à ce moment que j’ai été sensibilisé à l’environnement. Déjà en 1972, la conférence de Stockholm  avait lancé le thème de l’environnement. En 1974, l’Office de catéchèse a proposé le thème société et consommation. J’ai par la suite accepté de faire une recherche sur l’éducation à l’environnement pour le Gouvernement. J’ai trouvé ce travail fascinant. Le Ministère de l’environnement a été créé et comme je venais de faire une recherche on m’a demandé de continuer dans ce domaine et je suis devenu un humble fonctionnaire. De fil en aiguille, ce travail a duré dix ans. J’ai occupé divers postes dont ceux de premier secrétaire général du ministère, directeur du cabinet du ministre Marcel Léger, président du Conseil consultatif et enfin président du Bureau d’audience sur l’environnement. 

Je suis devenu consultant en environnement après mon départ du Gouvernement. Il est certain que j’ai vécu au Ministère de l’environnement des expériences extraordinaires. J’étais comme prêtre habitué aux structures ecclésiales. L’administration publique vit sur une autre logique de fonctionnement. J’ai été chanceux de vivre ces expériences.

Vous écrivez dans votre livre que la crise écologique est la plus importante crise éthique de notre époque. Pourquoi en est-il ainsi de cette crise?

 

 Cette crise est importante parce que c’est le devenir même de l’humanité qui est menacé. L’enjeu réel de cette crise réside dans l’avenir de la vie sur terre et de la survie de l’espèce humaine. Certes, la famine est un enjeu majeur mais la crise éthique par excellence est vraiment à mon avis la crise écologique. Nous devons faire face à cette crise avec courage car la crise actuelle met en cause le développement insensé auquel nous avons assisté au cours du dernier siècle. Il faut porter une attention à ce développement car il risque de nous mener vers un échec. Cela ne veut pas dire que le développement est un échec. Je veux dire que le succès de ce développement est si grand que sa perversion nous conduit à un état de crise radical. Nous avons le devoir de corriger le tir et de faire des ajustements. 

Je ne sais pas le temps qu’il nous reste pour que nous puissions réagir efficacement. Il y a des personnes qui disent qu’il nous reste 10 ou 20 ans. Cela n’a pas d’importance puisque nous savons que le type de développement que nous avons poursuivi nous mène à une impasse. Nous devons réviser nos stratégies de développement. C’est pour cette raison que la crise de l’environnement est la crise éthique par excellence.

Plusieurs personnes font un lien entre la crise écologique et la consommation. Est-ce que nous consommons trop?

 

 Il est certain que la consommation est l’une des causes de cette crise. Cependant, ce n’est pas la seule. Je peux dire qu’il y a quatre bombes qui menacent  l’environnement. Il y a d’abord la crise démographique, c’est-à-dire l’expansion numérique du nombre d’habitants sur notre planète. Nous sommes sept milliards  et nous savons aujourd’hui que nous ne pouvons pas nous rendre à vingt milliards d’hommes et de femmes. Est-ce qu’on peut se rendre à quatorze milliards? Nous ne le savons pas. Par contre nous savons que les ressources de la terre sont limitées.

Il y a aussi la bombe de l’inégalité, de l’iniquité entre les sociétés. Il y a dans notre monde de grandes disparités dans le développement qui font que les sociétés seront de moins en moins viables s’il y a une minorité de riches qui sont de plus en plus riches face à une majorité de pauvres vivant dans une situation de grande pauvreté. Les sociétés vont se désintégrer. Les tensions entres les peuples développés et les peuples en voie de développement vont devenir insoutenables. Quand la violence éclate, il n’y a plus d’autre logique possible que celle de la violence et de la destruction. La pauvreté absolue est le pire ennemi de l’environnement, car la personne qui n’a aucun avenir brûlera jusqu’au dernier arbre sans penser au lendemain.

La pensée écologique suppose la prévoyance, ce que la misère ne permet pas.

 La bombe de la consommation est importante. On dit que le niveau de vie a monté de 20 à 30 fois au cours des 50 dernières années. Nous ne pouvons pas indéfiniment hausser le niveau de vie. La planète est petite et les ressources ne sont pas inépuisables. Nous voyons déjà apparaître des contraintes majeures liées à l’énergie et à l’eau douce. Cela ne veut pas dire que nous devons nous en aller vers une pauvreté généralisée mais il va falloir faire des conversions pour en arriver à vivre une vie humaine plus équilibrée. Nous ne pouvons pas consommer et détruire à l’infini.

La pollution est certainement une bombe très préoccupante. Toutes les sociétés produisent des déchets. Il faut savoir par exemple que l’intensification de la production industrielle a eu pour effet d’amener sur le marché une grande quantité de nouveaux produits – un nombre excédant 100 000 – qui, pour la plupart, n’ont pas été testés. La bombe de la pollution doit remettre en question l’idéologie du progrès et la fuite en avant à tout prix dans les nouvelles technologies.

Est-ce qu’il y a des signes qui montrent qu’un processus de changement est amorcé?

 

  Je pense à la lutte à la consommation. Il n’y a pas de pays engagé dans cette action. Il y a cependant des individus qui s’y engagent. Nous commençons à y apercevoir un courant significatif lié à la simplicité volontaire. Il faut dire que depuis 15 ans une grande réflexion s’est faite dans la société. Les États ont été obligés de prendre cette réflexion au sérieux. Les gens ont pris conscience du gaspillage que nous faisons. Nous ne sommes pas toujours authentiques mais ces thèmes sont maintenant incontournables.

« Au fur et à mesure que l’on progresse dans l’analyse de la crise écologique, on s’aperçoit  qu’elle est plus grave, plus profonde, plus complexe qu’on ne l’avait pensé. (…) Même si les mentalités évoluent, il y a toujours une résistance sourde et lourde des milieux économiques et techniques à la mise en place de mesures préventives. »

Comment jugez-vous l’action des gouvernements dans ce domaine?

 

  Les gouvernements sont coincés. Il ne faut pas se le cacher, les politiciens peuvent diriger parce qu’ils sont élus. Ceux-ci  pour être élus par la population doivent promettre des choses à court terme. Le temps politique est un temps qui est court, trois ou quatre ans au plus. C’est court si on pense que la planification d’une route prend dix ans. L’élu travaille avec un agenda de deux ou trois ans et il fait cela sous l’observation constante des médias. Sa marge de manoeuvre est mince.

Cependant il faut reconnaître qu’un bon bout de chemin a été parcouru depuis vingt ans. Je pense à l’action qui a été menée mondialement pour la protection de la couche d’ozone. Le protocole de Montréal fonctionne bien. On ne le dit pas assez. Remontons trente ans derrière c’est-à-dire au moment où nous avons pris conscience des pluies acides. Nous avons réussi à sensibiliser les gens à ce phénomène. L’humanité a été capable de nous mobiliser pour empêcher la destruction de la couche d’ozone. Nous devons maintenant affronter le défi du réchauffement de la planète. La pollution atmosphérique engendrée par les pays du monde est responsable de cette pollution. Des accords ont été passés à Kyoto. Les Américains n’ont pas voulu embarquer et les Canadiens ont retiré leur parole. Nous observons dans cette attitude ce que peuvent faire des politiciens qui ont une vision à court terme.

Vous pensez que l’Église a un rôle à jouer face à la question de l’environnement?

 

 Tout à fait!  Je viens d’écrire ce livre pour alerter mon Église. Il est passé le temps où l’on s’occupait de l’environnement parce que c’était intéressant. Au contraire l’Église doit faire entrer cette préoccupation dans sa pastorale parce que la pollution représente un défi éthique et spirituel. Je crois aussi que l’environnement est un des chemins par lequel Dieu nous rencontre aujourd’hui. Un des signes des temps de notre époque c’est l’environnement. Le concile Vatican II nous a sensibilisés au fait d’être attentifs aux signes des temps. Toute l’humanité est touchée par ce problème. L’Église ne peut pas rester à l’écart. Je pense aux jeunes qui se posent la question de Dieu. Ils le font en lien avec l’environnement. Cet enjeu est au cœur des défis de notre société. Il faut assumer cette question dans notre prière.

La Bible parle de la création comme étant l’œuvre de Dieu. Est-ce qu’on y trouve un message lié à l’environnement?

 

  La Bible nous donne une vision très positive de la vie. Le croyant doit penser que notre vie est un don de Dieu, que notre existence est un don. La spiritualité de la création est importante pour nous faire entrer dans l’action de grâce et dans une attitude d’émerveillement. On dit que Dieu a confié la terre à l’être humain pour qu’il la garde. Il est écrit au livre de la Genèse : « Croissez et multipliez-vous. Dominez la terre et possédez-la. » Il faut comprendre ces expressions comme invitation à gérer la terre à la manière de Dieu. Il faut que l’homme exerce une bonne intendance, une intendance selon la volonté de Dieu. Je ne pense pas que cela veuille dire d’exploiter la terre jusqu’à la dernière goutte. Ce n’est pas une attitude responsable. Il s’agit de prédation. Une spiritualité de la prédation n’est pas selon moi une spiritualité chrétienne de la création.

Vous écrivez que la liturgie devrait faire une place à l’environnement. Pourquoi?

 

  La liturgie est la prière officielle de l’Église. C’est la prière d’un peuple qui loue Dieu et lui rend grâce. D’autre part, l’environnement est d’abord une source continuelle d’étonnement. Pour beaucoup de gens, l’environnement inspire une prière méditative. La nature nous permet aussi de voir notre petitesse, de saisir la brièveté de notre vie.

Je pose cette question : que serait une liturgie qui prendrait comme point de départ une vision de l’être humain inscrit profondément dans le monde naturel plutôt qu’un être humain surplombant ce même monde, un être humain solidaire plutôt que dominant? La prière liturgique dans le monde rural traditionnel était imprégnée de rites qui tenaient compte de la nature : les Rogations, la bénédiction des semences etc. Toutes nos grandes fêtes liturgiques sont associées à des changements dans la nature. Que l’on pense à la fête de Pâques qui se déroule au printemps. Nous devrions trouver une manière nouvelle de réinscrire la prière liturgique dans la nature. J’en donne des exemples dans mon livre.

Diriez-vous que la résolution de cette crise est un projet qui concerne toute l’humanité, tous les humains sans exception et cela malgré les différences que nous vivons?

 

  Cette question se pose au niveau mondial. Il va falloir créer des structures mondiales nouvelles pour permettre de la résoudre. Les récents protocoles qui ont été signés préfigurent cela. L’humanité, sans détruire les cultures locales, doit pour les grands enjeux se donner des conduites communes. Je pense par exemple à la crise économique actuelle. Elle nous amène à prendre conscience de la gravité de la situation en ce qui a trait aux paradis fiscaux. Les États, en mettant de l’argent pour régler la crise, vont imposer de nouvelles règles du jeu pour faire entrer les gens dans une cause commune. C’est pour cette raison que je dis que nous devons avoir une belle espérance.

Sources:
Entrevue:
Revue Notre-Dame-du-CAP, Janvier 2013, Le Devoir pour SPEQ Le Devoir inc, Éditeur Novalis quatrième de couverture

Choix de photos, fusion de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 18 mars 2013

 

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

Notes & Références encyclopédiques:

01
 

Les éditions Novalis

Montréal, 2012, 96 pages
Date de publication : 2012-09-18
ISBN : 9782896465262

 
 

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