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Le journalisme selon Stéphane Baillargeon
Journaliste un presse-citron?>
Stéphane Baillargeon s'interroge sur le journalisme
Déontologie des médias et du journalisme

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Journaliste un Presse-citron ?

Par Stéphane BAILLARGEON

Le Devoir
 
Publié le 20 février 2010 

Aux dernières élections municipales, à l'automne 2009, le journaliste Marcel Gagnon de TVA Sherbrooke a été insulté et bousculé par un proche de la candidate défaite à la mairie. Les organisateurs de l'aspirante aux hautes fonctions démocratiques ont aussi refusé à ce reporter émérite l'accès à une réunion de militants. Le tout, sans aucune gêne, devant les caméras.

Le mélange des genres

Dans sa région des Laurentides, la journaliste Nathalie Deraspe a vu de ses yeux vu un collègue travailler comme directeur des communications d'un aspirant candidat à une mairie. Son candidat élu, le reporter est retourné à son boulot de chien de garde mordant.

«Le mélange des genres pose un grand problème du point de vue déontologique, dit la journaliste du journal indépendant Accès Laurentides. Dans beaucoup d'hebdos, il faut faire un publireportage un matin et un article sur le même sujet un autre jour. Dans plusieurs stations de radio, les reporters enregistrent aussi les voix des publicités. C'est très inconfortable, mais on n'a pas le choix. D'ailleurs, c'est souvent plus payant de faire du publireportage que du journalisme...»

Nathalie Deraspe a fait ses premières armes aux Îles-de-la-Madeleine et elle travaille pour des médias régionaux depuis trois décennies. Elle parle d'élus ou de dirigeants d'organismes publics qui refusent les entrevues, télécommandent les sujets, multiplient les menaces de boycottage publicitaire. Un membre du conseil municipal de La Conception lui a carrément dit d'aller ch[blip].

Intimidation

Le problème de l'intimidation a été exposé en long et en large au dernier congrès de la Fédération des journalistes du Québec (FPJQ), à Sherbrooke. Le maire de Roxton Falls, Jean-Marie Laplante, a à cette occasion obtenu le troisième rang du Prix de la noirceur 2009. M. Laplante a refusé de répondre aux questions du journal local en raison d'un reportage de ce dernier sur des agissements illégaux de la municipalité. Il a également menacé le journal d'arrêter la diffusion des avis publics, avis qui sont payés par les fonds publics.

Le collègue Brian Myles, du Devoir, a été élu à la tête de la FPJQ en promettant, entre autres choses, de retirer ce bâton de la roue médiatique régionale. La Fédération a commencé à documenter et à colliger les cas.

«La FPJQ dénonce ces situations d'intimidation et de chantage depuis des années, dit-il en entrevue téléphonique. Nous voulons donc pousser un peu plus loin. Nous allons constituer un "dossier noir" de l'information régionale en consultant nos sections régionales pour connaître les cas d'entraves. Ensuite, en tournée, nous allons rencontrer les élus, leur écrire, nous brancher sur leurs grandes instances et finalement monter à Québec pour demander les interventions qui s'imposent dans une société démocratique. On ne peut pas accepter que la moitié du Québec vive sous une espèce de chape de plomb.»

Deux membres du nouveau conseil d'administration de la Fédération travaillent «à temps plein» sur ce «dossier noir». Le président Myles entamera une première tournée régionale début mars, au Saguenay.

Ce n'est évidemment pas le seul problème qui se pose maintenant au journalisme québécois en dehors de la métropole. L'actualité ne manquait d'ailleurs pas cette semaine autour de ce minimonde. Lundi, les employés de l'hebdomadaire saguenéen Le Réveil ont accepté la mort dans l'âme l'ultimatum de Quebecor éliminant 20 des 25 postes selon une logique de «rationalisation» des activités.

Le même jour, enfin, le lundi soir, devant 1300 invités, La Tribune de Sherbrooke organisait une grande fête pour célébrer les 100 ans du quotidien en même temps que le gala du Mérite estrien, où des prix ont été remis à 63 personnalités. Un cahier spécial retraçant ce siècle de couverture estrienne est paru mercredi.

Le lendemain, l'Université du Québec à Rimouski organisait une journée de l'éthique sur le thème «Médias et démocratie». Hier, le Conseil de presse annonçait la nomination de l'ex-juge John Gomery à sa présidence, tout en précisant que la refonte du code de déontologie sera une priorité de son mandat, avec là encore des propositions concrètes pour muscler son respect urbi et orbi.

Diagnostic

Et puis d'abord, comment va le malade? Le reste de la grande famille médiatique mondiale vit une crise gigantesque, une des plus profondes depuis la naissance des médias il y a trois siècles. La pub disparaît, la dématérialisation multiplie les sources d'information gratuites.

Et en région? Quel est l'état de la situation? Daniel Giroux, directeur du Centre d'études sur les médias (CME) de l'Université Laval, prononce un diagnostic mitigé. «Il y a moins de quotidiens dans les villes régionales du Québec que dans les villes ontariennes comparables, dit-il. Par contre, nos hebdos sont plus importants. La radio privée parlée a souffert du passage de la bande AM à la bande FM. On y retrouve beaucoup de commentaires et peu d'informations. À la télé, le réseau V a fermé les salles de TQS, mais Radio-Canada fait de plus en plus d'efforts pour allonger et bonifier les bulletins régionaux.»

Le Centre a réalisé une enquête en 2007 et a conclu que l'essentiel des informations publiées dans ces médias régionaux concernait les régions. Seulement, 2007 c'était il y a très, très longtemps, avant la crise en tout cas. «On peut penser que la situation ne s'est pas améliorée, c'est certain, commente alors le directeur. Mais je ne sais pas jusqu'à quel point la crise a touché les médias régionaux. La crise publicitaire touche peut-être davantage les annonceurs nationaux, alors que les médias régionaux ont leur niche.»

Le rédacteur en chef de La Tribune de Sherbrooke confirme l'intuition. Le débat organisé jeudi à l'Université du Québec à Rimouski a aussi souligné une sorte d'exception régionale dans la crise actuelle. «La crise ne se fait pas beaucoup sentir, résume le professeur d'éthique Bernard Gagnon. Il y a un marché publicitaire pour soutenir l'activité médiatique qui s'avère en fait assez diversifiée, avec des hebdos régionaux, un journal indépendant, des couvertures radio et télé. Les participants ont aussi mis en évidence la professionnalisation du métier. Le même métier se pratique dans notre région, mais sur un territoire différent, en couvrant des sujets particuliers

Montréalisation

Ce n'est pas le cas partout. La direction de Corus Québec a annoncé cette semaine que l'émission Puisqu'il faut se lever de Paul Arcand sera diffusée sur quatre de ses stations régionales à compter de lundi. Partout au Québec, en Outaouais, en Mauricie, au Saguenay et en Estrie les émissions régionales seront donc remplacées par la production matinale montréalaise, avec les incongruités qui s'en suivent. Les Sherbrookois et les Shawiniganais se farciront donc les problèmes de circulation sur le pont Jacques-Cartier.

Le maire de Gatineau, Marc Bureau, a déploré cette nouvelle montréalisation des ondes. «Cette émission ne fera que parler à l'Outaouais. Elle ne parlera pas de l'Outaouais», a-t-il dit. La FPJQ a déploré la perte d'«un contenu local à une heure de grande écoute le matin». Les rapprochements et les échanges entre les quotidiens du groupe Gesca ou ceux de Quebecor, qui se font le plus souvent de la métropole vers les régions, suscitent la grogne des employés.

«La montréalisation appauvrit la diversité de l'information, dit Dominique Savard, présidente du Syndicat des travailleurs des éditions du Réveil, au Saguenay. C'est encore plus grave quand on sait que Montréal ne s'intéresse pas aux régions. Notre conflit n'a pas beaucoup été couvert par les médias nationaux, mais les médias régionaux en ont fait état presque quotidiennement pendant un an

Au sein de la Fédération, il s'en trouve, dont Mme Deraspe pour miser sur Télé-Québec pour compenser cette fâcheuse tendance à la métropolisation de l'information. «L'implication de Télé-Québec permettrait aussi de réseauter la couverture, dit-elle. Ce qui se passe à Saint-Pout-Pout-du-Meuh-Meuh ressemble certainement à ce qui se passe à Victoriaville. Il faudrait une mécanique pour établir ces liens et désenclaver l'information.»

Le directeur du CME n'y croit pas trop. «L'intérêt de la population va vers les nouvelles plutôt que d'autres émissions d'analyse, dit M. Giroux. Or, produire de l'information à la télé coûte très, très cher et je ne pense pas que Télé-Québec ait les moyens de s'engager dans cette voie. Je miserais davantage sur LCN ou sur RDI pour combler le vide

Dématérialisation

Le trop-plein dématérialisé pourrait compenser. Seulement, plus de 800 000 Québécois n'ont pas accès à Internet haute vitesse. «Cette fracture numérique constitue un frein considérable à la démocratisation de l'information issue des nouvelles plateformes», note le cahier des charges du Groupe de travail sur le journalisme et l'avenir de l'information au Québec, dont le mandat a été confié à la professeure Dominique Payette de l'Université Laval par la ministre de la Culture et des Communications.

Les villages débranchés peuvent être assez près de Montréal pour voir la tour du Stade olympique. Cette fois encore, le directeur du CME se fait un peu rabat-joie en répétant que «tous les problèmes» ne seront pas réglés par l'expansion massive du branchement.

«C'est encore la télé qui domine, tranche-t-il. La télé est la première source d'information, avant la radio et les quotidiens et bien avant Internet, même pour ceux qui ont accès à la haute vitesse. D'ailleurs, pour avoir accès à Internet il faut être équipé à la fine pointe, investir. En tout cas, l'accès à l'information n'y est pas gratuit.»

Nathalie Desraspe, elle, mise sur le bon vieux journalisme traditionnel, peu importe son point de chute, sur papier ou sur le Web. «Que chacun fasse son métier, conclut-elle. Celui du journaliste en région ou ailleurs est de fouiller et de dénoncer ce qui mérite de l'être, pas de recopier les communiqués...»