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Roberto Saviano journaliste d'enquête
Roberto Saviano et la mafia italienne
Protection policière pour Roberto Saviano
Le journalisme d'investigation est nécessaire au débat démocratique
Roberto Saviano croit en la pérennité de l'enquête journalistique.

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Les nouveaux héros
Le journalisme d'enquête en danger
Dans le cadre de la Conférence mondiale des journalistes d'investigation
État des lieux d'un genre fragilisé par la crise

Roberto Saviano. L’auteur d’enquêtes approfondies sur la mafia italienne vit aujourd’hui sous protection policière. (AFP)

Par Luc DEBRAINE
Pour le journal Le Temps
Suisse - Europe
Publié le 22 avril 2010

Si nécessaire au débat démocratique, le journalisme d’investigation a-t-il encore un avenir?

Les moyens de plus en plus réduits des médias menacent-ils l’existence d’un genre qui, dans l’intérêt public, agit comme un garde-fou contre les dérives et corruptions?

La 6e Conférence mondiale des journalistes d’investigation (GIJC), croit dans la pérennité de l’enquête journalistique. Et même dans son fort développement, tant ce genre fleurit aujourd’hui en Inde, au Brésil, en Amérique du Sud, en Chine même. Oui, des journalistes mexicains enquêtent avec succès sur les cartels de la drogue dans le nord du pays. Oui, leurs confrères sri lankais s’intéressent de près aux exactions de l’armée lors de la répression des Tigres tamouls. Et oui hélas, ces reporters paient toujours le prix fort, comme Anna Politovskaïa, assassinée à Moscou en 2006.

Plus près de nous, «Imagine-t-on l’Italie sans les médias courageux qui, grâce à l’investigation, questionnent les pouvoirs en place?», s’interroge Jean-Philippe Ceppi, producteur de l’émission «Temps Présent» à la Télévison Suisse Romande TSR et organisateur de cette conférence qui accueillera près de 400 professionnels du monde entier.

Jean-Philippe CEPPI

C’est précisément un journaliste italien qui est l’invité d’honneur de la réunion: Roberto Saviano, célèbre pour ses enquêtes approfondies sur la mafia napolitaine et son livre Gomorra.

Plusieurs fois menacé de mort, vivant en permanence sous protection policière, Roberto Saviano vient à Genève lancer les débats.

C’est un geste fort pour ses confrères, une manière de dire: «Continuez, ne vous découragez pas.»
L’américain Seymour Hersch, qui a révélé le scandale de la prison d’Abou Ghraib, sera également présent. Lui aussi aura une ou deux choses à dire sur l’importance, dans un pays de droit, du journalisme d’investigation. En revanche, le juge espagnol Baltasar Garzon a annulé sa venue. Non en raison d’un volcan, mais à cause des poursuites pénales dont il fait l’objet pour avoir trop fouillé dans le passé fasciste du pays. Mais le juge Garzon adressera un message de soutien à la conférence.

 
 

«C’est un genre menacé d’extinction»
Jean-Philippe Ceppi

 
 

Le Temps: Comment est née la Conférence mondiale des journalistes d’investigation?

 

Jean-Philippe Ceppi: Dans les années 70 à Memphis, aux États-Unis, un journaliste qui enquêtait sur la mafia a été tué par l’explosion d’une voiture piégée. Ses collègues ont décidé de poursuivre son travail pour démontrer que si l’on peut tuer un journaliste, on ne peut pas enterrer son enquête. L’élan de solidarité a débouché sur l’idée d’une réunion périodique des journalistes d’investigation pour échanger des techniques, des informations, des conseils. Cette réunion a été d’abord organisée dans des pays anglo-saxons et scandinaves, avec l’anglais comme langue commune. C’est la première fois qu’elle se tient dans un pays latin, ce qui prouve que ce journalisme se mondialise de plus en plus.

– Que voulez-vous dire?

 

– Vu d’Europe, nous avons l’impression que l’ensemble du journalisme est menacé par la crise économique doublée d’une crise de confiance et de crédibilité. Cette perception est fausse. Le genre de l’investigation fleurit en Chine, au Brésil, en Amérique du Sud, en Inde, avec des journaux et magazines qui marchent bien, précisément parce qu’ils accordent une large place à l’enquête. C’est le cas par exemple de l’hebdomadaire Tehelka en Inde. Dans ces pays, le public est demandeur de ce type de journalisme. Mais l’investigation marche aussi bien en Europe, autant à la télévision, à la radio que dans les journaux. L’émission Temps Présent à la TSR est un succès. La plupart des grandes chaînes TV françaises se sont dotées de reportages d’enquête. Arte s’apprête à proposer une fois par mois un magazine d’investigation de 90 minutes. L’agence d’information économique Bloomberg a annoncé qu’elle allait mettre beaucoup d’argent dans l’investigation financière.

– Mais ce genre journalistique est menacé, non?

 

– Nous sommes dans une phase de survie. Des patrons de presse trouvent que l’investigation coûte trop cher dans une période économiquement difficile. Elle créerait aussi trop de problèmes juridiques. Il y a de plus un problème de relève. De moins en moins d’étudiants en journalisme s’intéressent à l’enquête. Ou alors les journalistes sont découragés en cours de travail par les pressions de toutes sortes. Ce journalisme n’est plus un idéal, comme dans les années 1960 ou 1970, plus politisées, où nombreux étaient ceux qui se lançaient dans les enquêtes à risque. Notre époque est beaucoup moins politisée. Nous sommes dans un fossé générationnel. Il y a risque d’extinction de l’espèce.

– Ne faut-il pas repenser le modèle de ce journalisme?

 

– Il faut convaincre les groupes de presse de penser au long terme. Investir dans ce genre journalistique, c’est ajouter une plus-value à un média. C’est faire la différence par rapport à d’autres journaux, ou TV. Le financement peut aussi venir d’initiatives «grassroots», du terrain. Des journalistes américains se sont réunis au sein d’une structure, ProPublica, qui est financée par une fondation privée dont l’idéal est l’information pour l’intérêt public. D’autres journalistes choisissent de collaborer avec des collègues à l’étranger pour partager les frais, et les informations. Des enquêteurs nigérians, balkaniques, afghans et américains ont travaillé ensemble sur la contrebande de tabac qui alimente les conflits armés. Ces coproductions peuvent aussi inclure des ONG, comme Greenpeace ou Human Rights Watch qui mènent désormais leurs propres enquêtes sur le terrain.

– L’investigation peut ainsi être un modèle d’affaires?

 

– Absolument. Ce journalisme peut ramener de l’argent à un média. Le Canard enchaîné vit bien sans aucun apport de publicité. The Economist est un magazine qui marche à merveille, en particulier parce qu’il dédie plusieurs pages chaque semaine à l’enquête. Si ce modèle d’affaires n’existait pas, nous n’assisterions pas comme aujourd’hui à la multiplication des sociétés françaises de production qui se lancent dans l’investigation journalistique. Elles savent bien qu’il y a beaucoup d’acheteurs pour ce type de productions télévisées.

– Aujourd’hui, l’information est de plus en plus contrôlée. Est-ce un danger pour vous?

 

– Ce verrouillage de l’information par les agences de relations publiques qui s’occupent de la communication économique ou politique est préoccupant. Mais une conférence comme la nôtre permet de mieux connaître les techniques de contournement de ces agences. Ou comment être «embedded-inclu» dans une armée pour en tirer profit au lieu de relayer une information formatée à l’avance.

– Cette information contrôlée est aussi un danger pour la qualité du débat démocratique, non?

 

– Le journalisme d’investigation est un garde-fou contre les dérapages toujours possibles des puissants. S’il venait à disparaître, ce sera une perte pour la société dans son entier. Je reste optimiste: le public veut connaître le dessous des cartes. Il veut des explications, surtout avec des affaires comme celle de la banque UBS.

– Récemment, un journaliste français a, en cours d’enquête, donné à la police les noms des dangereux pédophiles qu’il avait interviewés. Il estimait que le danger pour les enfants primait sur la protection des sources. Êtes-vous d’accord avec cette décision?

 

– Non. Il faut toujours s’attacher à la préservation des sources. Pour une simple raison: elle est dans l’intérêt du plus grand nombre. Dans les années 1980, des journalistes zurichois avaient enquêté sur une prostituée atteinte du sida qui contaminait ses clients dans des rapports non protégés. La justice a voulu connaître son nom. Les journalistes ont refusé de le donner. Dans ce cas précis, il était plus utile de publier cette enquête en gardant l’anonymat d’une prostituée que de l’arrêter. C’est la valeur d’exemple et l’impact du message auprès du plus grand nombre qui priment. Mieux vaut démontrer à cinq millions de téléspectateurs que les pédophiles recrutent facilement leurs proies sur internet, et mettre ainsi chacun en garde, que d’en arrêter un parce qu’il représente un danger. La protection des sources est indispensable au journalisme d’investigation.

 
 

Enquêtes à la chinoise
par 
Frédéric Koller

 
 

Hu Shuli
créatrice du magazine
Caijing

Zhao Hejuan fait partie de cette nouvelle génération de journalistes qui tente de repousser toujours plus loin les limites de la censure du parti communiste.

Si le contrôle du département de la propagande sur les médias chinois demeure absolu, une nouvelle génération de journalistes n’a de cesse de repousser les limites de la censure dans un jeu dont les règles se caractérisent par l’opacité.

 

Le magazine qui a été le plus en pointe dans la dénonciation de la corruption et des injustices engendrées par des agents de l’État tout-puissants dans l’organisation économique et sociale du pays est sans doute Caijing. Créé à la fin des années 1990 par Hu Shuli, une femme courageuse ayant le soutien de certains réformateurs haut placés dans le Parti communiste, ce mensuel a été le premier, il y a une dizaine d’années, à dénoncer les manipulations de la bourse chinoise qui ressemble davantage à un casino qu’à un marché d’investisseurs ayant accès à une information transparente.

Démission forcée

Le succès aidant, Hu Shuli a formé de nombreux journalistes à l’investigation, une équipe qui va produire de nombreux scoops et imposer un suivi sur les sujets les plus sensibles. Si la sphère politique et les jeux de pouvoir sont une ligne rouge à ne pas franchir, Caijing s’est illustré par sa couverture de plusieurs gros scandales comme celui du lait frelaté à la mélamine qui a entraîné la mort de plusieurs enfants et de nombreuses affaires de corruption.

Certaines de ses enquêtes ont permis des actions en justice aboutissant parfois à des condamnations à mort de hauts responsables de l’administration. Caijing est-il allé trop loin ou le climat politique se durcit-il? Toujours est-il que l’automne dernier, Hu Shuli a été forcée de démissionner.

Une centaine de «ses» journalistes l’ont alors suivie pour créer un nouveau titre, Caixin, qui se décline sous forme de revue économique avec un important site internet partiellement bilingue (chinois-anglais).

Détournement

Zhao Hejuan est l’une de ces journalistes qui a décidé de suivre Hu Shuli. Elle a présenté à la Conférence de Genève l’une de ses principales enquêtes, réalisée en équipe, sur l’affaire des écoles détruites lors du tremblement de terre du Sichuan en mai 2008. Les enfants ont alors payé un lourd tribut du fait de vices de construction de leurs écoles, une partie de l’argent leur étant destiné ayant été détourné à des fins personnelles par les responsables locaux du parti, au détriment des normes antisismiques. L’affaire est d’autant plus sensible qu’un tremblement de terre vient de frapper une nouvelle fois la région, cette fois-ci au Qinghai, faisant plus de 2000 morts. A nouveau la solidité des édifices scolaires est mise en question.

Nécessaire journalisme d’investigation

Roberto Saviano est l’invité d’honneur de la Conférence mondiale des journalistes d’investigation à Genève. L’auteur de «Gomorra» dit mieux que quiconque le rôle indispensable de l’enquête approfondie pour dénoncer la corruption des pouvoirs, qu’ils soient visibles ou opaques. Or ce genre journalistique, mythifié par le film Les hommes du président sur l’affaire du Watergate, est aujourd’hui en péril. Les causes de cette fragilisation sont nombreuses. La crise économique a saigné les médias: ces derniers hésitent à soutenir des enquêteurs qui coûtent cher sur le court terme, provoquent des ennuis juridiques et des pressions de toutes sortes. Celles-ci peuvent aller jusqu’à la menace, voire pire, comme le montre la triste comptabilité des journalistes assassinés. Il y a aussi une crise de vocation, tout au moins en Occident: de moins en moins de journalistes sont attirés par cette activité à risque. Rendue aussi plus difficile par le verrouillage de l’information par les agences de relations publiques, chargées de porter la bonne parole économique ou politique.

Le journalisme d’investigation est pourtant un bon placement sur le moyen et le long terme. Il attire, et surtout intéresse des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs. Sa pertinence dans le débat public n’est pas près de décroître. Voyez les deux thèmes principaux de la conférence de Genève: la finance et le sport. Deux domaines déstabilisés par une quête effrénée du profit, de l’influence, du pouvoir, sans garde-fou ou presque. Deux enjeux où l’investigation fouillée s’avère non seulement nécessaire, mais aussi passionnante. En ce moment de doute, une chose est certaine: les sujets d’enquête ne sont pas près de manquer!