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Sait-on débattre démocratiquement au Québec?

Lors d'un débat politique, les citoyens ont tendance à trouver plus crédibles les intervenants qui défendent la même opinion qu'eux. On s'intéresse beaucoup plus à la question «Qui suis-je?» qu'à «Que devons-nous faire?»

Analyse par Paul JOURNET
À partir de plusieurs études citées ci-dessous
Québec - Canada
janvier 2011


 

  On croit les experts s'ils confirment nos opinions

La tuerie de Tucson a braqué l'attention sur la rhétorique partisane enflammée aux États-Unis. Mais qu'en est-il du Québec? Sommes nous capables de débattre de façon constructive? Survol de quelques obstacles.

Aux États-Unis, dans les manifestations du Tea Party, il n'est pas si rare de voir des affiches où on affuble le président Obama d'une moustache hitlérienne. Mais les manifestations altermondialistes ne manquaient pas non plus de pancartes où Bush était dépeint en réincarnation du Führer, parfois avec une cible sur son front...

Voilà deux confirmations de la loi de Godwin. En vertu de ce théorème comique, toute discussion trop sanguine culmine avec une accusation nazie. Le Québec semble échapper aujourd'hui au phénomène, même si certaines critiques s'en approchent. Un exemple: la diatribe d'Éric Duhaime, cofondateur du Réseau Liberté-Québec ( 02 ), à une radio de Québec, au printemps 2010. M. Duhaime prétendait qu'Amir Khadir, qui codirige le parti féministe Québec solidaire et qui a combattu les théocrates dans son Iran natal, dissimulait un «agenda islamique».

«Quand j'ai entendu cela, j'étais sidéré, se souvient Thierry Giasson.

C'est le même genre de niaiserie que débite le Tea Party aux États-Unis
», observe le chercheur de l'Université Laval.

Mais cela signifie-t-il pour autant que les Québécois débattent intelligemment?

Pour débattre, il faudrait d'abord savoir de quoi on parle. Ce n'est pas toujours le cas, démontrent les recherches d' Henry Milner.

Le politologue mesure depuis plusieurs années les «compétences civiques». Dans son dernier livre, The Internet Generation, on apprend que seulement un Canadien sur trois peut nommer un ministre fédéral. «C'est un peu déprimant», avoue-t-il.

Heureusement, les Québécois de 26 ans et plus réussissent un peu mieux que le reste des Canadiens aux tests de connaissances politiques de base. Et cela devrait perdurer, estime M. Milner. «Le Québec a accompli un rattrapage majeur en éducation depuis quelques décennies. C'est une tendance lourde. Et il y a aussi la question nationale qui politise particulièrement nos citoyens.» Reste que les Norvégiens et les Finlandais obtiennent des résultats presque deux fois supérieurs dans des tests similaires. Monsieur Milner ne s'emballe donc pas. «Il faudrait s'inspirer d'eux en enseignant les compétences civiques à l'école.»

Malgré tout, Thierry Giasson reste optimiste. Dans une démocratie, les citoyens doivent d'abord reconnaître si on défend leurs intérêts. «Et ça, les Québécois sont assez informés pour le faire, soutient-il. En plus, ils se mobilisent lorsqu'ils sont mécontents. Regardez le Suroît, le mont Orford. Les Québécois sont descendus dans la rue et le gouvernement a reculé.»

Pas si rationnels

Si les droits de scolarité augmentent, les jeunes défavorisés fréquenteront moins l'université, avance un sociologue gauchisant au Téléjournal. Le téléspectateur soupèse les arguments et forme ensuite son opinion. C'est ce qui se passe?

Pas vraiment, explique Éric Montpetit, politologue à l'Université de Montréal.

Il l'a démontré dans sa récente étude sur l'évaluation du témoignage des experts. «Si un expert pense comme nous, on le jugera plus crédible, explique-t-il. Ça se fait presque automatiquement. Notre écoute est sélective.»

Ce n'est pas un phénomène québécois. L'étude de M. Montpetit a confirmé les résultats d'une plus vaste étude réalisée aux États-Unis.

Une vaste littérature documente de tels biais dans notre raisonnement. Selon l'essai américain The Political Brain, on remarquerait moins les contradictions de nos alliés politiques. Le Dr Westen y démontre que le cerveau réagit différemment quand on analyse le discours de nos alliés ou de nos ennemis. Seuls nos alliés stimulent les zones associées aux émotions. «On est moins rationnels qu'on aimerait le croire, c'est certain», dit M. Montpetit. ( 01 )

«Touche pas!»

Résumons: pas toujours bien informés, et parfois partials pour se former une opinion. Maintenant, que fait-on avec ces opinions?

Débat-on de façon constructive?

Daniel Weinstock

La politique interpelle autant nos intérêts personnels que notre morale. Le débat sera inévitablement émotif. Ce n'est pas forcément mauvais, selon le philosophe Daniel Weinstock.

Les débats ne devraient pas être aseptisés, croit-il. L'affrontement est normal. Mais il devrait être précédé d'un examen honnête des positions adverses. «Le problème, c'est quand on répond seulement avec la question qui suis-je, sans même se demander que faudrait-il faire? Ça ferme la porte à toute discussion», avance-t-il.

Un bon exemple selon lui: la commission Bouchard-Taylor. «J'ai vu des gens pleurer parce qu'on les contredisait. Pour eux, ça équivalait à une attaque personnelle.»

Ces réactions surviendraient surtout quand l'identité est en jeu. «On le voyait il y a quelques années avec la langue, poursuit le philosophe. Les gens n'argumentaient même plus. Ils disaient: touche pas à ma loi 101!»

Dans ces conditions, le fossé entre les partis se creuse. Il y a polarisation. «J'ai peur que ce soit arrivé avec la commission Bouchard-Taylor, avoue M. Weinstock. Ç'a peut être même fait reculer le débat. Mea culpa, car j'y ai participé.»

Mais c'est tout de même nettement moins prononcé qu'aux États-Unis. «C'est cliché, mais c'est vrai: les Québécois n'aiment pas la chicane», rappelle Thierry Giasson.

Il ajoute que ceux qui polarisent le débat ne le font pas toujours innocemment. Certains savent que leurs adversaires les diaboliseront, alors ils frappent les premiers. «Pour d'autres, ce n'est pas seulement une défense, ajoute-t-il. C'est carrément une façon de diviser pour mieux régner. Mais ça, c'est un autre problème

La marmite éclatera-t-elle?

Mais avant de s'inquiéter de la qualité des débats, il faudrait peut-être se demander si les citoyens débattent suffisamment.

Certains sujets semblent moins débattus au Québec que dans d'autres démocraties, comme la gauche et la droite, estime M. Weinstock. «C'est parce que la question nationale structure notre politique depuis quelques décennies, avance-t-il. Les politiciens se demandent d'abord s'ils sont souverainistes ou fédéralistes et ils choisissent leur parti en conséquence. Les électeurs votent souvent de la même façon. Au Québec, le débat gauche-droite se fait beaucoup à l'intérieur des partis. Les citoyens en discutent, évidemment, mais ça ne constitue pas un enjeu électoral aussi majeur. D'ailleurs, aux dernières élections, on se demandait si les libéraux et le PQ se distinguaient vraiment en économie.»

Mais cela commence à changer, observe-t-il. Même s'il s'agit d'une bonne nouvelle, il espère que le Québec ne ressemblera pas trop à la France et l'Italie, où le débat gauche-droite ressemble parfois à une guerre de tranchées. «Le monde est trop compliqué pour croire qu'un algorithme de droite ou de gauche donne la solution à chaque problème», rappelle M. Weinstock.

Mais ce monde est-il devenu trop complexe? «Disons qu'il est devenu plus complexe», répond Henry Milner. La raison: l'économie qui se mondiale et se financiarise. «La vigueur de l'économie québécoise dépend de ce qui se passe aux États-Unis, en Europe et ailleurs dans le monde. C'est assez difficile à comprendre. Mais l'économie, c'est fondamental, ça détermine l'argent qu'on a pour tous nos programmes.»

Mais tous les sujets ne sont pas si complexes, nuance Éric Montpetit. «Les gaz de schiste, par exemple, ce n'est pas si compliqué. On fracture la roche dans le sous-sol pour extraire le gaz. Ce n'est pas si difficile à comprendre, quand même.»

Thierry Giasson abonde dans le même sens. «Oui, les grands enjeux économiques et du système de santé ne sont pas toujours faciles à comprendre. Mais certains ont parfois avantage à exagérer ce problème. C'est une façon de dire: ces débats sont techniques, laissez-les entre nos mains. Mais ce n'est pas ça, la démocratie.»

On croit les experts s'ils confirment nos opinions

Analyse par
Jean François Bouthillette
Pour le Journal FORUM
Publié décembre 2010

 

Les universités sont remplies d'experts désolés de voir les pouvoirs publics ignorer les lumières de leur science au moment de préparer lois et programmes. Voici une étude qui, à défaut de les consoler, pourrait les aider à comprendre pourquoi leur influence n'est pas aussi grande qu'ils le voudraient.

Il semble en effet que ce ne soit pas tant par la rigueur de ses travaux, la clarté de ses propos ou le prestige de ses diplômes qu'on juge un expert crédible. Ce serait surtout par le fait... qu'il dise ce qu'on veut entendre! Et, si c'est vrai de M. et Mme Tout-le-monde, c'est aussi vrai des politiciens. D'où le poids parfois limité de vastes consensus scientifiques dans l'élaboration des politiques publiques.

C'est ce que laissent entendre les résultats d'une expérience qu'Éric Montpetit et Érick Lachapelle, professeurs au Département de science politique de l'Université de Montréal, viennent de mener auprès de leurs étudiants. «Ce sont nos valeurs qui déterminent la crédibilité qu'on accorde aux experts: on les juge surtout en fonction de nos préférences politiques», résume Éric Montpetit. «Ça montre qu'il existe une limite à la rationalité de nos jugements», ajoute Érick Lachapelle.

Adaptant une étude effectuée l'an dernier par les Américains Kahan, Jenkins-Smith et Braman, les professeurs de l'Université de Montréal ont sondé 156 de leurs étudiants au baccalauréat sur leurs tendances politiques: plutôt à gauche ou à droite? Communautariste ou individualiste? En faveur d'un État qui intervient ou qui s'efface? Préoccupé par les menaces contre l'environnement?

Ils leur ont ensuite demandé d'évaluer la crédibilité d'experts fictifs à partir de fiches descriptives. D'un groupe de répondants à l'autre, les chercheurs modifiaient quelques caractéristiques d'un même profil d'expert.

En croisant les tendances des étudiants avec leur appréciation des experts, ils ont pu observer, comme leurs collègues américains, que leurs répondants accordaient beaucoup plus de crédibilité aux experts qui pensaient comme eux et les confortaient dans leurs idées.

On présentait par exemple un certain Oliver Roberts, professeur de génie nucléaire à Berkeley et diplômé de Princeton. À des répondants, il était présenté comme inquiet des conséquences sur la santé et l'environnement de l'entreposage sous terre des déchets nucléaires; à d'autres, il était décrit comme un défenseur de cette pratique qu'il disait sans danger. Résultat: les étudiants, plutôt méfiants à l'égard du nucléaire, l'ont jugé crédible à 85 % lorsqu'il se montrait méfiant relativement à cette façon de faire. Sa crédibilité chutait à 61 % quand il déclarait, toutes choses étant égales par ailleurs, que cette pratique était sécuritaire.

Qui vous semble le plus crédible : l’expert en virologie Carl Veilleux ou le même expert, tenant le même discours mais nommé James Coleman?

Francophones et souverainistes complexés? 

Les deux politologues ont aussi intégré quelques manipulations de leur cru à leur version de l'expérience américaine. Ils ont voulu mesurer l'effet de la langue d'un expert sur la crédibilité qu'on lui accordait.

«Les résultats sont pour le moins surprenants, lance Éric Montpetit.

Les indépendantistes ont jugé plus crédible un expert anglophone [89 %] qu'un même expert décrit comme francophone 74 %!»


Les étudiants fédéralistes, eux, ont attribué la même crédibilité à cet expert en virologie, qu'il soit présenté comme le Québécois Carl Veilleux ou l'Américain James Coleman...

Un écart semblable est observable entre les répondants dont la langue maternelle est le français et les autres.

D'abord médusé, Éric Montpetit avance cette explication: «Je pense que les francophones ont peut-être un petit complexe d'infériorité. Pour ce qui est des indépendantistes, qui ont un projet d'émancipation, ils ne trouvent pas que les Québécois sont épanouis; pour les fédéralistes, on est aussi bons que les autres dans le contexte canadien.»

Les chercheurs précisent que leur expérience comporte des limites évidentes: la taille de l'échantillon ne leur permet pas de tirer des conclusions généralisables. Mais ces résultats «soulèvent pas mal de nouvelles questions intéressantes à tester», mentionne Érick Lachapelle, qui compte poursuivre cette démarche au trimestre d'hiver.

Quelles attentes? 

«C'est important d'être conscient du poids de ses prédispositions, souligne Éric Montpetit, parce qu'on a trop souvent des attentes irréalistes par rapport à la science. Dans le discours politique, on laisse entendre qu'on aborde les choses avec un esprit vierge et qu'on va décider en fonction de l'opinion d'experts.

Mais c'est faux!»

Éric Montpetit

Il donne l'exemple du gouvernement actuel, à Québec, qui dit vouloir s'en remettre aux avis du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement pour décider de l'avenir de l'exploitation des gaz de schiste. «Ce n'est pas vrai que les scientifiques vont dicter au gouvernement quoi faire, dit-il. Le choix va être politique

«La plupart des citoyens n'aiment pas la politique et voudraient pouvoir s'en sauver en s'en remettant à la science, poursuit le professeur. Mais ce n'est pas réaliste de penser que la science peut dépolitiser un processus essentiellement politique. Ça ne veut pas dire que la science ne peut pas éclairer le débat... Mais, dans une société pluraliste, il faut que les politiques publiques émanent d'un tel débat.»

Érick Lachapelle

Érick Lachapelle n'est pas tout à fait d'accord avec son collègue. Lui qui a beaucoup étudié les enjeux des changements climatiques a pu constater qu'«il existe sur cette question un consensus scientifique assez formidable, et rare»

Or, il s'inquiète de l'écart entre la solidité de ce consensus et la timidité des politiques en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

«Le seul débat politique pour trouver des compromis entre les intérêts de chacun, ce n'est pas évident que ce soit suffisant, affirme-t-il. Il y a des groupes puissants qui n'ont pas toujours pour objectif le bien commun. Je pense que la science, parfois, peut être une sorte d'arbitre dans le débat public.» Au moment où le journaliste de Forum a quitté les deux chercheurs, leur discussion animée sur le rôle des scientifiques en matière de politiques publiques se poursuivait encore.


JosPublic

Mars 2011, nous y voilà, en pleine campagne électorale fédérale. Au moment où les forces politiques canadiennes s'affrontent on oublie qu'en réalité s'est notre moment à nous, les citoyens et citoyennes de prendre la parole.

Certains.nes voudront défendre des candidats déjà élus, d'autres voudront les remplacer.
Quelle part faisons-nous au vrai débat? Je ne parle pas de l'allure de l'un et l'autre, leur jugement ou leur attitude empathique ou non.

Pas sur la langue de bois utilisée par trop d'élus.es, mais bien sur les programmes tels que rédigés et adoptés par les instances de chaque parti politique. Pas sur les qu’en dira-t-on, pas sur les commentaires des analystes médiatiques qui ne voient que combat, stratégie et guerre des candidats et candidates
 
Durant cette période nous aurons
à écouter ce que les gens qui n'ont pas les mêmes opinion, vision, et expérience que nous ont à dire. Nous aurons, avec notre famille, nos amis.es et voisins, à soulever des arguments constructifs pour le mieux-être de toute la nation.

Avec des
partis politiques qui se paient des propagandistes à coups de millions de $, pourrons-nous résister à la flagornerie? C'est à nous d'y voir car il ne faut jamais oublier que dans notre système électoral 13 idiots renversent 12 sages lors d'un scrutin électoral.
 
Ci-dessus, deux textes pour nous aider et nous prémunir contre la pensée dogmatique, la chicane d'égo et la démagogie

Notes et Références:

01
 

On croit les experts s'ils confirment nos opinions

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02
 

Réseau liberté de Québec - Une journée dans la vie d'un libertarien

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Pour approfondir le débat

Étude américaine qui a inspiré l'étude de MM. Montpetit et Lachapelle

Ouvrage de référence de Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie, sur certains biais dans notre raisonnement

Political Brain de Drew Westen

The Internet Generation: Engaged Citizens or Political Dropouts? de Henry Milner