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Un animateur radio comme les autres

Texte par
David DESJARDINS

 

Oui, c’est à toi que je parle. Mais c’est vrai, j’aurais très bien pu m’adresser à quelqu’un d’autre. Un animateur dans une autre station du même genre. Un vice-président de chambre de commerce. Le maire de Huntingdon ( 01 ). Peu importe. Je veux dire que, dans les circonstances, ils auraient sans doute dit les mêmes niaiseries que toi.

Si j’ai abouti sur ton poste, c’est que je surfais d’une fréquence à l’autre dans l’auto, sachant pourtant que c’est un peu comme jouer à la roulette russe, ou écumer les pages du Journal de Québec ( 02 ). J’y peux rien, je suis du type curieux qui aime le risque. 

C’est comme ça que je suis tombé sur ton entrevue avec un chercheur. Son nom n’a pas vraiment d’importance. Le tien non plus, d’ailleurs. Je le répète : t’es générique, t’es n’importe qui. Mais surtout, c’est à ça que je veux en venir : ce que tu racontes, c’est vraiment n’importe quoi. 

L’entrevue ? C’était à propos d’une éventuelle taxe sur l’essence, sur les émissions de carbone, qui atteindrait 30 cents le litre. Pendant 10 minutes, le gars à l’autre bout du fil t’a mis en boîte. Avec élégance, sans un soupçon de mépris, il a démoli chacun de tes arguments. Ça allait coûter plus cher aux familles en banlieue ? Non, elles s’achèteraient des voitures qui consomment moins. Cette taxe allait plomber leur budget ? Non, l’essence représente à peine plus de 3 % des dépenses des ménages. 

Aux autres grossièretés proférées, j’ai répondu moi-même. 

Qu’est-ce qu’on fait avec les familles qui ont besoin d’une minivan ? Elles ont moins de deux enfants, en moyenne, les familles… 

Et les gens de la construction qui ont des pick-up ? C’est une dépense remboursable, ou déductible d’impôt. 

Mais, as-tu ajouté, tu avais quand même une question philosophique à amener : en taxant l’essence, on enlève aux gens la liberté de s’acheter les grosses autos dont ils ont envie, non ?

C’est là que j’ai soupiré en regardant dehors. Je n’ai pas écouté la réponse de ton invité. Il n’y avait pas de vent. La fumée de l’usine devant moi ressemblait à du coton épais et soyeux.

Et tu continuais. Inconscient du gouffre abyssal de la connerie dans lequel tu sombrais. Peut-être parce que c’est dans ces profondeurs-là que tu patauges tous les jours. Ce fétide marais libertarien où, par quelque contorsion de l’esprit, la liberté se résume au pouvoir d’achat, et où posséder un Cadillac Escalade devient un droit fondamental.

Le pire, c’est que lorsque tu évoques un complot écologiste, un gouvernement noyauté par la gauche, tu croies que tu ébranles les colonnes du temple. Tu es convaincu que tu contestes l’état des choses.

C’est pourtant le contraire. Tu reconduis tes auditeurs par milliers dans les ornières d’habitudes bétonnées. Tu sanctifies leur quotidien, alors qu’il est déjà divin, indiscutable, célébré dans mille pubs à l’heure où l’image du monde manucuré dont ils rêvent - parce qu’on leur dit qu’ils devraient en rêver, et que cela donne du sens à toute leur vie - est projetée en boucle afin de leur vendre d’autres merdes.

C’est de ce monde libre que tu parles ?

Samuel Archibald ( 03 )

Je viens de dévorer Le sel de la terre, de Samuel Archibald ( 03 ). Peut-être as-tu lu Arvida, son recueil de nouvelles ? Je pense que tu viens de ce coin-là, non ? Anyway, j’ai lu son essai, et tout au long, je me disais : c’est exactement ça.

Le problème de la classe moyenne, c’est qu’elle refuse de douter. D’elle-même, de son mode de vie.

C’est peut-être pour ça que je n’ai pas le sentiment d’en faire partie. Parce que si, économiquement, je suis en plein dedans, et que j’en partage plein d’habitudes ou de défauts, je ne suis sûr de rien.

Sauf peut-être d’une chose : que nous sommes incapables de nous imaginer autrement. Et que l’idée de changer nous terrorise. 

Dans son livre, Archibald évoque notre fascination pour l’apocalypse et les films de zombies. Il y voit, entre autres, la manifestation d’un désir de recommencer à zéro, le fantasme d’un monde neuf. 

Sauf que ta popularité me dit autre chose. Surtout que nous manquons d’humilité. Et que notre penchant pour les films catastrophes relève de notre conviction collective que nous ne serons jamais mieux, jamais plus heureux qu’aujourd’hui. Après nous le déluge. 

Le bonheur à crédit, l’endettement endémique, la déresponsabilisation devant la condition lamentable de nos finances - et de celles de l’État -, c’est pas mal ça, ton idée de la liberté, non ? 

Attendons la fin, la pédale au plancher. Ou les pieds sur le pouf. Le film de zombies va commencer.

Source: Le Devoir pour SPEQ Le Devoir Inc.

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 8 octobre 2013

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Notes & Références encyclopédiques:

01

 

Stéphane Gendron, maire de Huntingdon et animateur d'émissions de radio et télévision - Sur Wikipédia

 

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02

 

Le journal de Québec et le journal de Montréal, propriété de Québecor Média inc. donc de Pierre-Karl Péladeau:  La désinformation et la guerre des médias existent-elles au Québec? - Sur MétéoPolitique

 

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03

 
 

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