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Et si les journalistes n’écrivaient que ce que les lecteurs lisent?

Par Alice ANTHEAUME
Sur Slate France
Publié le 4 juillet 2010

L'internaute américain moyen s'informe quotidiennement  en...3 minutes, 6 secondes

«La rencontre entre offre (choix éditoriaux) et demande (préférences des lecteurs) ne se fait plus», assure Pablo Boczkowski, ( 01 ) chercheur américain de l’Université de Northwestern, auteur de Digitizing the News.
( 02 ) Pour accréditer sa thèse, il a comparé les articles mis en ligne sur le premier écran des pages d’accueil de plusieurs sites d’information généralistes et les articles les plus lus/cliqués par les internautes.

Fossé

Résultat, un décalage conséquent et, finalement, une superposition minime entre les sujets choisis par les journalistes et ceux plébiscités par l’audience. Que l’on soit sur un site généraliste argentin ( Clarin ), britannique ( The Guardian ), américain ( CNN ), espagnol ( El Pais ), allemand ( Die Welt ), ou brésilien
(
Folha de Sao Paulo
), le constat est le même: «Dans tous les cas, les journalistes ont tendance à faire davantage de sujets sur la politique, l’international, et l’économie, quand leurs lecteurs s’intéressent plutôt au sport, à la météo, à l’entertainment et aux meurtres», détaille Pablo Boczkowski.

Un constat qui ne diffère ni selon les pays ni selon les régions d’un même pays: c’est un phénomène que l’on retrouve partout, plaide le chercheur. Seule variable – logique au demeurant: le décalage entre offre et demande est d’autant plus grand que le site d’informations est élitiste.

«Imaginons un boulanger qui propose à la vente 60% de pains complets et 40% de pains blancs.
Seuls 4 de ses clients sur 10 veulent du pain complet, quand 6 de ses clients sur 10 veulent du pain blanc, reprend Pablo Boczkowsik. A la fin de la journée, certains pains demeurent invendus, et des clients repartent insatisfaits.
»

Cette métaphore n’est pas si loufoque: comme le boulanger se doit de satisfaire sa clientèle, un site Web d’infos doit fournir l’actualité du jour à son audience, laquelle doit sortir «repue» de clics et d’infos.

La métaphore est même plus subtile que cela: le boulanger peut penser qu’il est meilleur pour la santé de ses clients de manger du pain complet plutôt que du pain blanc, de même que le journaliste peut estimer qu’il va élever le niveau de ses lecteurs s’il leur donne des sujets «nobles», de politique internationale par exemple, plutôt que trois brèves sur des célébrités.

Est-ce à dire que la majorité des journalistes ont une — trop — haute opinion de leur «mission», quand bien même celle-ci ne correspondrait à aucune réalité visible selon les outils qui analysent ce sur quoi cliquent les lecteurs? Certainement. Et cela se comprend. Car les journalistes, d’où qu’ils viennent, grandissent dans le culte des vertus démocratiques de la presse. Des vertus réelles. Sauf que, là encore, le Web a tout changé.

Lorsque les journalistes du print (JosPublic: j'imagine qu'en France le mot "imprimé" n'est pas encore arrivé dans la langue) écrivent un article qui n’intéresse peut-être qu’eux, ils apprennent au pire le lendemain que les ventes de leur journal sont mauvaises, mais sans savoir précisément si la désaffection du lectorat s’est faite à cause de leur article, ou si cela tient à la photo de la une, ou à la couverture, ou aux titres mis en exergue. Les journalistes Web, eux, voient en temps réel les clics — ou l’absence de clics — suscités par le sujet qu’ils viennent de publier. En clair, ils font face à la réception immédiate et permanente de ce qu’ils produisent.

Et croyez-moi, cette réception est le plus souvent indépendante de la qualité journalistique du contenu produit. Il n’est en effet pas rare qu’un article d’économie écrit dans les grandes largeurs, composé de cinq interviews différentes et ayant nécessité des heures voire des jours de réalisation, récolte à peine 5% du trafic du site, quand, dans le même temps, une brève sur Britney Spears qui a pris moins d’une demi-heure à écrire atteint les 70% de trafic.

Pour Maureen (alias Mo) Tkacick, jeune éditrice du site Jezebel, qui repose sur trois thèmes, le people, le sexe et la mode, il ne faut pas se mentir: «80% du trafic est généré par 20% des informations publiées», assure-t-elle. ( 03 ) Une règle qui ressemble à la loi de Pareto, ( 04 ) selon laquelle 20 % des moyens permettent d’atteindre 80 % des objectifs.

Dilemme

Alors il faut ruser. En mai 2008, quand un cyclone terrasse la Birmanie, le sujet n’intéresse pas les internautes. A 20minutes.fr, la rédaction décide de les interpeller et publie un article intitulé «pourquoi vous vous fichez de la Birmanie?». Cette fois, c’est un carton. «Plus de 15.000 morts, une catastrophe humanitaire de grande ampleur, un régime dictatorial accusé de ne pas l’avoir prévue, et pourtant vous êtes très peu à lire les articles sur la Birmanie, lit-on dans l’article. ( 05 ) C’est un des sujets d’actu qui vous a le moins intéressés selon nos statistiques. Nous vous avons demandé pourquoi et, là, vous avez répondu en masse.» De fait, après modération, on trouve 270 commentaires qui tentent de répondre à l’interrogation.

Pour le reste, nombreux sont les éditeurs qui espèrent pouvoir attirer le public via un article people, sport, ou fait-divers, pour ensuite l’orienter par un lien sur un sujet moins facile d’accès et ayant nécessité davantage de ressources rédactionnelles.

Quel service le journaliste rend-t-il au lecteur?

Lors d’une semaine de cours intensifs à l’école de journalisme de Sciences Po, en février 2009, j’ai demandé aux étudiants de réaliser des articles trouvés parmi les sujets les plus vus de Yahoo! actualités, les plus envoyés de lemonde.fr, les mots-clés les plus recherchés du moment sur Google, via l’outil Google Trends, et les vidéos les plus vues du jour ( 06 ) sur Dailymotion. But du jeu: apprendre aux étudiants à repérer ce qui intéressent les internautes et calquer la sélection éditoriale sur ces baromètres. Après trois jours à ce régime, les étudiants ont soupiré: «On ne va quand même pas faire des sujets sur la neige tous les jours parce que les internautes ne cliquent que sur ça cette semaine?». Soit dit en passant, selon une récente étude du Pew Internet Project, ( 07 ) consulter la météo est en effet la première motivation des Américains pour se connecter à Internet depuis leur téléphone portable.

Posture

Que faire alors? Les rédactions qui refusent de s’adapter à que veulent les lecteurs risquent gros. Les autres doivent trouver où placer le curseur entre qualité journalistique et sujets populaires. Difficile car entre ce que les journalistes croient savoir des goûts de leurs lecteurs, et les vrais goûts de ces lecteurs, le fossé est parfois grand, rappelle Hugh Muir, journaliste au Guardian ( 08 ).

«Si je suis ce que je mange, je suis aussi les informations que je consomme, conclut Pablo Boczkowski. De même que le corps pourrait se satisfaire de pain blanc, l’appétit du public pour les informations pourrait en majorité se contenter de sport, entertainment, et fait-divers. Mais la société et les enjeux politiques vont en souffrir.» Question de santé.
 

Congrès 2010 des sciences humaines
L'internaute américain moyen s'informe en... 3 minutes, 6 secondes

Par Stéphane Baillargeon
Pour le journal
Le Devoir
Publié le
  4 juin 2010

92 % de la population américaine sondée par la Fondation Pew s’abreuvent à de multiples plateformes et à peine 17 % du lot lisent un journal sur une base quotidienne.

En moyenne, l'internaute américain, tous âges et toutes conditions confondus, consacre trois minutes et six secondes à une séance de consommation d'informations dématérialisées. On répète: trois minutes et six secondes, alors que le temps de lecture moyen d'un bon vieux journal papier mesuré en 2008 était d'environ une demi-heure les jours de semaine et d'un peu plus de cinquante minutes le week-end. 

Les temps changent, le monde bascule et le Centre de recherche Pew suit les révolutions à la trace. Amy Mitchell, directrice du projet de recherche pour l'excellence en journalisme de la fondation basée à Washington, a révélé cette donnée sur la vitesse de consommation de l'info hier, dans sa présentation au Congrès 2010 des sciences humaines à l'Université Concordia. La discussion, sur le thème de «L'avenir de l'information et du journalisme à l'ère d'Internet et de la mobilité», soulignait le centenaire du Devoir. 

«Si les internautes restent trois minutes sur un site, ça devient évidemment plus difficile de capter leur attention, de leur faire lire un long reportage, a commenté Mme Mitchell, en ajoutant qu'à peine le tiers de la population consulte plusieurs sites d'information quotidiennement. Cette habitude aura un impact énorme sur la façon de présenter l'information, de l'écrire, de la morceler même, pour capter l'intérêt, encourager les clics.» 

Les manchettes 

Les données de la recherche sur les tendances de consommation de l'information aux États-Unis révèlent aussi que le temps de fréquentation n'augmente pas pour les sites spécialisés, en santé ou en relations internationales par exemple. Là encore, les gens lisent les manchettes et ne cliquent à peu près pas sur les hyperliens. «Les sites fortement teintés politiquement sont les seuls où les gens s'attardent davantage et même longtemps, a encore expliqué la directrice. Les internautes y vont plusieurs fois par jour et y restent trois fois plus longtemps.»

Le cofondateur et rédacteur en chef du nouveau média français Rue89, Pascal Riché, a confirmé le portrait de l'accélération: son site est consulté pendant environ quatre minutes en moyenne. On ne voit pas pourquoi ce serait très différent au Québec avec Cyberpresse ou ledevoir.com. «Seulement, sur le iPhone, le soir, vers 23h, la moyenne de consultation passe à 20 minutes», a noté M. Riché.

Mme Mitchell a alors suggéré de distinguer les médias plus sérieux, auxquels on prend le temps de s'abonner pour son iPhone ou son iPad, des autres sources vite consommées. 

C'est que l'idée d'une monosource d'information est morte. En fait, 92 % de la population américaine sondée par le Pew s'abreuvent à de multiples plateformes et à peine 17 % du lot lisent un journal sur une base quotidienne. 

«Les gens distinguent bien la valeur des différentes sources, ajoute Mme Mitchell. Ils savent ce que la télé peut leur donner et où trouver de l'info internationale sur le Net.» 

Par contre, le tiers d'entre eux seulement ont un site préféré et 57 %, de deux à cinq sources. Seulement 3 % de la population en consulte dix ou plus. Et à peu près personne ne souhaite payer pour quoi que ce soit du genre... 

Le journal Devoir fait exception en réussissant à vendre son contenu Internet. Michel Venne, fondateur de l'Institut du Nouveau Monde et animateur de la rencontre, a demandé au directeur de l'information de ce journal centenaire ce qui changeait pour le journalisme produit pour de multiples plateformes. (note de JosPublic: il faut savoir que le revenu familial moyen du lecteur et lectrice du Devoir est de 85 000$ annuellement) 

«Ça change la vitesse de réaction, a répondu Roland-Yves Carignan. On doit lancer l'info brute sur le Net, la vérifier le plus rapidement possible et la corriger ensuite, y compris pour la version papier. Ça change aussi la perspective: il vaut mieux préparer la couverture, pour préempter l'information plus vite qu'avant, afin d'offrir de la profondeur à la couverture instantanée.» 

Et tout ça pour trois minutes six secondes de consultation, évidemment

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la communication et des médias, cliquez ici

Pour accéder aux texte à propos de
 l'information et la démocratie, cliquez ici

Notes & Références encyclopédiques:

01

Qui est Pablo Boczkowski ?

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02

 

Digitizing the News. Innovation in Online Newspaper et de News at Work. Imitation at a Age of Information Abundance.

 

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03

«80% du trafic est généré par 20% des informations publiées», assure-t-elle.

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04

Qu'est-ce que la loi de Pareto ?

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05

Lit-on dans l’article sur 20 min. Fr.

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06

Les vidéos les plus vues du jour

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07

Une récente étude du Pew Internet Project

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08

Qui est Hugh Muir ?

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