Entrée des membres - Accueil - Dossiers thématiques - Eau souterraine - Revue de presse - 2003 et avant
La bataille des salamandres

Le Devoir - Culture - Nature
mercredi 31 janvier 2001, p. B7
Louis-Gilles Francoeur, journaliste

Règle générale, les défenseurs de la nature portent de préférence leur attention sur des mammifères et des oiseaux.

Mais Joël Bonin, biologiste de Conservation de la nature, une importante fiducie foncière présente au Québec depuis le début des années 70, tranche considérablement parmi cette faune: c'est un féru, pour ne pas dire un passionné, des salamandres qu'il a étudié longuement et qu'il s'acharne à protéger par toute sorte de moyens.

Trois de ces batraciens sont relativement rares au Québec, ce qui explique qu'il s'y intéresse prioritairement. Il s'agit de la salamandre sombre de montagne, la moins abondante, que l'on retrouve plus en altitude sur le piémont des Adirondacks, dans la région de Franklin. La salamandre pourpre ne connaît du Canada que le Québec. Mais on la trouve dans les Appalaches, jusqu'à la côte des Carolines. Plus de traces d'elles dans le canyon des chutes Niagara où on les observait autrefois.

Enfin, une troisième sous-espèce, la salamandre sombre du Nord, est plus abondante que les autres, malgré sa relative rareté, et son aire de distribution va du Québec au sud de l'Ontario. Elle aurait même traversé le fleuve car on l'a observée depuis dix ans dans les bassins de la Montmorency et du Saint-Maurice.

Plusieurs activités humaines menacent ces petits batraciens à la physiologie fascinante. Certaines espèces dites de ruisseau, comme les trois précédentes, ont des branchies pendant leur jeunesse mais n'ont pas de poumons qui prennent le relais plus tard, comme c'est le cas chez les grenouilles. Ces salamandres respirent par la peau alors que d'autres espèces, forestières par exemple, sont dotées de poumons, preuve d'une fabuleuse capacité d'adaptation. Sauf à certaines activités humaines...

La plupart des espèces de ruisseau, explique Joël Bonin, vivent dans la tête des petits cours d'eau de montagne. Il s'agit souvent de minuscules ruisseaux, de simples veines d'eau de quelques centimètres de largeur, créés par des sources, des résurgences qui disparaissent parfois un peu plus loin dans le sol plus poreux, sans lien avec les cours d'eau identifiés comme tels. Les salamandres choisissent ces endroits inaccessibles pour éviter un de leurs plus grands prédateurs, les truites de ruisseau!

Les travaux forestiers demeurent le principal ennemi de ces espèces vulnérables parce que si les exploitants tiennent compte des gros ruisseaux, là où l'on trouve des truites, ils ne voient souvent même pas, faute d'identification fine et de normes d'intervention appropriées, les petits filets d'eau permanents mais quasi invisibles qui sont le royaume de la salamandre. L'érosion occasionnée par le passage des machines colmate non seulement les frayères à truites mais détruit parfois complètement le milieu de vie des salamandres. Les nouvelles techniques de drainage forestier sont pour leur part autorisées sans le moindre souci de leurs impacts sur ces espèces fragiles, tout comme sur la bécasse, en déclin prononcé depuis quelques années dans les milieux agricoles et forestiers systématiquement asséchés.

Le pompage des eaux souterraines constitue la deuxième menace en importance pour les salamandres du piémont des Adirondacks parce que les résurgences des nappes souterraines constituent un milieu de vie privilégié pour elles. L'abaissement souvent considérable de ces nappes raye de la carte ces microhabitats humides et les petites salamandres, aussi inoffensives que jolies et vivaces.

En réalité, peu de gens savent qu'il y a des impacts biologiques et écologiques au pompage des eaux souterraines. Et on peut même se demander si le ministère de l'Environnement exige des promoteurs-pompeurs d'identifier ce type d'impacts même si au moins deux espèces, la salamandre sombre des montagnes et la salamandre pourpre, figurent maintenant sur la liste des espèces vulnérables ou d'attention spéciale du COSEPAC, le comité scientifique canadien chargé d'identifier les espèces menacées. Comme par hasard, le Québec, grand vendeur d'eaux souterraines, ne les a pas mises sous surveillance...

La construction de petits barrages et d'étangs en milieu de villégiature, activité illégale sans certificat d'autorisation et sans identification des impacts, menace aussi les salamandres de ruisseau, explique Joël Bonin, parce que ces ouvrages provoquent un réchauffement de l'eau qui en réduit la teneur en oxygène. Et comme les salamandres respirent par la peau l'oxygène dissous dans l'eau, on voit le problème... L'ensemencement de truites dans ces étangs artificiels, dans la partie amont que leurs consoeurs n'avaient pas encore colonisées, provoque souvent d'autres hécatombes.

La fiducie Conservation de la nature a notamment acquis près de Covey Hill, tout près de Franklin, une importante tourbière d'un kilomètre carré parce qu'elle servait de réservoir à plusieurs résurgences dans la longue pente qui caractérise cette région. Cette fiducie foncière éprouve cependant un problème avec le pompage des eaux souterraines: si elle peut protéger efficacement un milieu en achetant un terrain ou une tourbière, cette technique ne protège pas vraiment un aquifère car le voisin peut légalement l'abaisser en pompant chez lui. La fiducie se gratte présentement la tête afin de mettre au point de nouvelles servitudes liant les propriétaires d'eaux souterraines. Elle espère évidemment que le projet de loi québécois sur les fiducies foncières et la prochaine politique de l'eau lui donneront de nouveaux outils pour mieux protéger ces espèces contre les lobbys de l'eau et de l'agriculture.

Conservation de la nature espère tout particulièrement obtenir des résultats par la mise en place de "plans de protection" établis en concertation avec le milieu. Mais il faudrait alors que le ministère de l'Environnement prenne le relais et exige des promoteurs qu'ils identifient, maintiennent et suivent les populations de salamandres menacées par leurs activités.

 Retour à la Revue de presse à propos de l'eau souterraine