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Un cadre d'Amazon.com vide son sac!

Numéro un mondial de la vente en ligne, la multinationale a réalisé 62 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2012, dont 70 % durant les fêtes de Noël. Si la lumière commence à se faire sur l’univers industriel et logistique des « entrepôts-usines à vendre en ligne » d'Amazon, leur offre terrible de conditions de travail ne s’améliorent pas. À travers la planète, aucun cadre ou ex-cadre ne s’est jamais exprimé sur son expérience à l’intérieur de la firme. Ingénieur de quarante-cinq ans, dont plus d’une décennie comme cadre dans l’industrie plastique puis automobile, Ben Sihamdi a travaillé jusqu’à cet été comme manager dans l’entrepôt logistique de la multinationale états-unienne de Saran (Loiret en France). Il témoigne des pratiques internes du groupe. Le service de presse d’Amazon n’a pas souhaité commenter son témoignage inédit.

 
 

Quelles furent vos premières découvertes de la culture Amazon ?

 
 

Ben Sihamdi: Il est impossible de travailler dans un entrepôt français si l’on n’emploie pas toute la novlangue ( 01 ), les mots les plus banals doivent être employés selon leur terminaison Amazon. J’étais rappelé à l’ordre car j’appelais les ouvriers « opérateurs » plutôt que « associates ». Après plusieurs années, ils touchent des actions: ils sont donc considérés par le PDG, Jeff Bezos ( 02 ), comme ses associés… J’ai découvert la culture Amazon lors de ma formation au Luxembourg, siège fiscal européen de la multinationale. On y présente une entreprise au tutoiement obligatoire, où on parle de Bezos comme s’il était le Messie réincarné sur Terre ; où l’on nous promet du « have fun » ( 02 ).

 

Quelle était la nature de votre travail de manager ?

 
 

Un manager contrôle le bon fonctionnement des rouages d’une usine logistique, notamment de sa puissante infrastructure informatique.

L’informatique Amazon organise un contrôle total de tous les instants, sur chaque chose. C’est un contrôle absolu de toutes les opérations, mais surtout de la main-d’œuvre. Les travailleurs sont informés plusieurs fois par jour de leur productivité, calculée à la seconde, en temps réel, par un outil de pointe.

Dans les entrepôts géants, les ouvriers sont suivis à la trace par des machines Wi-Fi et surveillés par les cadres. À partir du logiciel "Full Center Console", un cadre peut consulter les informations personnelles de n’importe quel travailleur Amazon dans le monde, l’historique de ses rendements, les classements par entrepôt. Tout est centralisé à Seattle, aux États-Unis, siège d’Amazon. Les cadres communiquent entre eux via le "tchat Communicator", lui aussi centralisé à Seattle. Les ouvriers sont fichés, tracés, archivés aux États-Unis et ils l’ignorent.

L’ambiance est martiale chez Amazon. Les anciens militaires, nombreux, sont tout particulièrement visés par les politiques de recrutement. Je me souviens des badges portés par les travailleurs. Après cinq ans, leurs bords deviennent argentés. Après dix ans, dorés. Puis, apparaissent des étoiles. Comme à l’armée.

 

Que contiennent ces fichiers ?

 
 

Impossible de savoir quelles sont les informations personnelles exactes que contiennent les fichiers informatiques.

Ce que je sais, c’est qu’un jour, alors que j’assistais à une réunion pour managers, le cas d’une salariée a été évoqué par le bras droit du directeur d’entrepôt.

L’« ops manager » nous a rapidement détaillé sa situation personnelle. Elle venait de divorcer, avait des problèmes personnels, des problèmes d’argent, souhaitait être mutée, était adhérente d’un syndicat… Je savais tout sur elle alors que je n’avais jamais vu cette femme!

L’ambiance délétère chez Amazon est accentuée par des pratiques de délation. Chaque propos tenu par un manager auprès d’un autre est répété. Alors que je discutais avec des collègues du patron, Bezos – 19e fortune mondiale –, j’ai dit que son argent me donnait envie de vomir. J’ai été rappelé à l’ordre pour avoir critiqué la « culture Amazon ».

C’est un univers où la délation est banalisée. Je voyais quotidiennement des « leads » – grade intermédiaire entre le «manager» et l’«associate» – dénoncer auprès de moi des ouvriers pour une mauvaise productivité, une attitude suspecte ou nonchalante. J’ai été obligé malgré moi de blâmer une excellente ouvrière au seul prétexte qu’elle ne souriait pas assez. Je revois encore son visage. Cela lui a fait beaucoup de peine et m’a rongé.

Cela me tordait les boyaux de recueillir les propos de ces mouchards qui ensuite montent aisément les échelons hiérarchiques.

 

La surveillance est rigoureusement organisée via des points de contrôle, des portiques de détection métallique, des caméras et des fouilles…

 
 

La sécurité est organisée par deux sections.

La sécurité privée sous-traitante s’occupe des abords de l’entrepôt et du "screening". Ce sont les portiques de détection métallique par lesquels tout le monde passe. Chaque salarié y est contrôlé. C’est humiliant.

Un jour, j’ai oublié d’enlever ma montre: le portique a sonné et elle m’a immédiatement été confisquée toute la journée, comme si j’étais un gamin. Outre les vigiles de sécurité, l’autre surveillance parallèle est constituée de managers. En cas de vol, ils mènent une enquête en scrutant les archives de la vidéosurveillance.

Je sais, grâce à des syndicalistes, que la direction d’Amazon a retiré des caméras invisibles à la suite de récriminations du syndicat de la CGT. Mais ce que m’ont également dit des managers, et que les ouvriers ignorent, c’est que dans l’entrepôt, se trouveraient des caméras cachées non déclarées.

Un manager m’a dit: « J’ai mis un an et demi avant de le savoir, mais je sais qu’un grand tuyau d’aération central dans l’entrepôt n’est pas un véritable tuyau d’aération en Inox, mais qu’il s’agit d’un plastique miroir, avec à l’intérieur un système sophistiqué de vidéosurveillance qui balaye l’ensemble de l’entrepôt. » Il m’a été impossible de vérifier l’information. Il faudrait aller escalader le tuyau.

(Malgré nos sollicitations, Amazon refuse de s’exprimer sur son système de vidéosurveillance – NDLR.)

 

Outre cette ambiance de surveillance, qu’est-ce qui vous fait dire qu’Amazon est un « système »?

 
 

La physionomie du travail. Quand je repense à Amazon, je revois ces travailleurs marchant ou statiques, bougeant mécaniquement tels des robots. Regarder avec distance les ouvriers travailler dans l’entrepôt, c’est assister au spectacle sordide.

C'est l'image d’une ruche où chaque abeille, parfaitement disciplinée, réalise mécaniquement et inlassablement la même tâche, prélevant ou expédiant la marchandise depuis les alvéoles. Ce qui est nouveau avec Amazon, c’est que l’informatique les contrôle individuellement et qu’ils sont matraqués d’une idéologie paternaliste maison.

 

En quoi votre expérience chez Amazon est-elle différente de celle dans l’automobile?

 
 

Ce sont deux univers à la culture et à l’organisation très différentes. Je ne suis pas idiot et je sais qu’une entreprise cherche à faire du profit, mais il y a des limites. Dans l’automobile, un cadre doit penser le travail en organisant une cohésion entre le travailleur et les objectifs de productivité. Amazon ne demande pas au cadre un travail d’ingénieur, mais de contremaître. Ce n’est pas péjoratif envers les contremaîtres.

Les managers font avant tout du flicage de salariés, la tête plongée dans l’ordinateur, calculant les productivités.

Ils exercent un contrôle social. Dans l’automobile, une « réunion de cinq minutes », organisée avant la prise de poste, sert à parler de la vie de l’entreprise, à évoquer les changements ou audits qui vont y être réalisés. Chez Amazon, la réunion ne sert qu’à parler de productivité ou du « have fun »: des bonbons ou des glaces sont distribués aux travailleurs, ainsi infantilisés.

Les managers sont prêts à se déguiser dans l’usine en Elvis Presley ou en Michael Jackson pour avoir l’air cool. Selon le thème fixé, ils peuvent inviter les travailleurs à venir travailler costumés en lapin, en clown, en sorcière.

 

Comment viviez-vous ce « fun » ?

 
 

Bien, puis mal. Lors de ma première réunion entre managers, il m’a été demandé de me présenter aux autres. À ma grande stupéfaction, quand j’ai terminé de parler, tout le monde m’a acclamé par des cris, des sifflets, des applaudissements frénétiques: c’était une manifestation de joie soudaine, totalement disproportionnée.

Sur le moment, on ne comprend pas ce qu’on vit. On se sent valorisé d’être autant applaudi. On croit avoir trouvé une famille. C’est après que j’ai compris que ce déchargement soudain d’affection artificielle relève de la pure stratégie psychologique. C’est à mon sens une forme de manipulation mentale. 

 

Amazon est une entreprise régulièrement citée en exemple dans la presse liée aux milieux financiers…

 
 

Oui. Je suis également révolté de voir qu’Amazon est citée en exemple dans l’industrie, sous prétexte que ce serait un fleuron de l’économie numérique.

Amazon est une incroyable régression qui frappe le monde industriel et plus largement le monde du travail. Amazon s’attaque à ce qu’il peut y avoir de beau dans le travail et ne laisse que l’épuisement du travailleur.

Idem pour les cadres, à qui on ne demande plus de penser le travail mais d’obéir à la mégamachine programmée aux États-Unis. L’infrastructure informatique existe et l’extension d’Amazon peut être infinie.

Cela ne coûte rien, des entrepôts de tôle, des convoyeurs, des étagères et des ordinateurs. Ils n’utilisent pas de machines onéreuses et sophistiquées. Chez Amazon, la machine qui réalise les opérations importantes, c’est l’humain!

Cet été, j’ai assisté à des malaises de travailleurs épuisés car il fait très chaud dans les entrepôts. Des chaises roulantes dédiées à ce genre de malaises se trouvent dans l’usine logistique. Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est que le mouvement ouvrier se soit si longtemps battu pour obtenir des améliorations des conditions de travail et qu’on en arrive à cette régression phénoménale.

 

Amazon a racheté, en 2012, une entreprise de robotique, Kiva Systems. Qu’en pensez-vous ?

 
 

Les promesses de création d’emplois auxquelles les politiques naïfs ont cru vont bientôt s’envoler.

J’ai vu des vidéos internes où ces robots fonctionnent et portent des charges. Pour l’instant, Amazon utilise des ouvriers car ils coûtent moins cher que ces machines. Mais les entrepôts seront robotisés pour faire augmenter la productivité.

Peu après la grève de juin 2012, lancée par la CGT pour protester contre les conditions de travail, le jour où se tenait la NAO de France, négociation annuelle obligatoire, j’ai entendu le général manager dire:

«

Vivement que les robots arrivent, ce sera plus facile de faire les Négociation Annuelle Obligatoire avec ces machines, car elles, au moins, ne réclameront pas d’augmentations

»

 

Comment les intérimaires sont-ils traités ?

 
 

Comme de la viande. Je me souviens d’un travailleur intérimaire qui n’avait pas le permis de conduire.

Il venait chaque matin en covoiturage, conduit par un autre intérimaire qui, après plusieurs jours, a été « dégagé », pour reprendre l’expression courante.

Il n’avait pas de bonnes « prods ».

 

L’intérimaire sans permis a demandé à changer d’équipe pour rejoindre celle où son frère travaillait afin de continuer sa mission. Cela lui a été refusé. Il s’est confié à moi. J’ai voulu régler le problème. Je suis allé voir des managers qui me répondaient: « Ne t’emmerde pas avec ces gens-là, dégage-le. » Cet intérimaire travaillait bien, il m’a fallu me battre contre la bureaucratie pour qu’il reste.

Une autre fois, deux frères jumeaux arrivaient en fin de contrat intérimaire. L’un avait une excellente « prod », mais l’autre non. Le manager en charge de ces personnes m’a dit: « Ne t’emmerde pas à garder l’un et pas l’autre, s’ils sont jumeaux, tu auras tôt ou tard des ennuis. Vire les deux. »

 

Comment est-ce possible ?

 
 

En France, avec la mondialisation et la désindustrialisation, le travail s’est raréfié.

Amazon en profite en faisant miroiter des CDI ( 03 ) à des intérimaires exploités ou pour récupérer des aides publiques à l’emploi.

Amazon est une grave menace, non seulement pour le commerce de proximité, mais plus largement en tant que modèle social inspiré de l’idéologie de son PDG.

Bezos est libertarien. Je n’attends aucune reconnaissance de ce témoignage, je le fais simplement pour dénoncer l’inacceptable.

Amazon intouchable ? 

Le 30 octobre 2013, la députée EELV Isabelle Attard a adressé, depuis l’Assemblée nationale française, une question au ministre du Travail, Michel Sapin. S’appuyant sur l’enquête « Amazon, l’envers de l’écran », publiée dans le Monde diplomatique, la députée demande le lancement « d’une enquête globale sur les pratiques d’Amazon envers ses salariés, en y associant la Cnil, au vu de l’automatisation poussée de l’organisation ».

« Cette enquête se fait attendre », commente un syndicaliste CGT Amazon. « Amazon est hostile aux contre-pouvoirs. C’est pour ça que les camarades allemands de Verdi ont détaché des permanents, pour aider les syndicalistes car ils savent que l’e-commerce, c’est le prolétariat de demain. J’espère que la CGT fera la même chose avec Amazon bientôt », ajoute-t-il.

 

L'analogie entre Amazon en 2013 et le film 1984 tiré du roman de George Orwell est criante de vérité

Source: Entretien réalisé par Jean-Baptiste Malet Sur L'Humanité pour Le Parti Communiste de France.

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 20 décembre 2013

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Notes & Références encyclopédiques:

01

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

La novlangue, inventée par George Orwell pour son roman 1984, est une simplification de la langue destinée à rendre impossible l’expression des idées potentiellement subversives et à éviter toute formulation de critique. C’est une langue qui hébète et rend manipulables ceux qui l’emploient.

 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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02

 

Sous la gouverne de Jeff Bezos, la devise d’Amazon est «Work Hard. Have Fun. Make History»: « Travaille dur. Amuse-toi. Écris l’histoire. » Au Canada pas un mot en français dans le cadre de la politique d'embauche.

 

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03

 
 

Qu'est-ce qu'un CDI. Unique en France, c'est un contrat de travail à durée indéterminée est un contrat sans limitation de durée, conclu à temps plein ou à temps partiel entre un employeur et un salarié.

 
 

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04

 
 

Roman 1984 (Nineteen Eighty-Four) est le plus célèbre roman (réalisé en film en 1956 et un autre en 1984) de George Orwell, publié en 1949: Ici pour un résumé du livre.

 
 

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