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Prière devant la « Sun Life »

Édifice Sun Life à Montréal

Par Émile CODERRE
poète
(Montréal, 1893-1970)

Alias: Jean NARRACHE
Bonjour, les gars!, Montréal, Éditions Fernand Pilon, 1948

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Prière devant la « Sun Life »

Mon Yeu, j'suis p't'êtr' mal embouché,
C'pas d'ma faut', j'n'ai tant arraché !
V'là qu'aujourd'hui j'vous prie en grâce ;
J'suis rien qu'un gueux, rien qu'un vaurien,
J'suis rien qu'un rien, un' pauvre crasse,
Mais j'fais d'mon mieux pour êtr' chréquien.
J'vous prie, Seigneur, en tout' confiance,
Comm' Verlaine et Roger Brien.
J'vous prie, mon Yeu, donnez un' chance
À tous les r'leveurs du pays,
Roug's, câill's, bleus ou ben roug' bleuis !
J'vous prie pour tous les spécialisses
De notre ardent patriotisse ;
Pour tous les sauv'teurs patentés
D'notr' chère et sainte Liberté ;
Pour tous les députés honnêtes
Qui vid'nt nos poch's et s'pay'nt notr' tête ;
Pour tous ces « frèr's du travailleur »
Qui viv'nt d'notr' travail et d'nos sueurs ;
Pour tous les sout'neurs d'la Grand' Cause,
Chaqu' fois qu'ça leu rapport' queuqu' chose ;
Pour nos professeurs d'idéal
Qui s'défil'nt quand ça va trop mal ;
Pour les grands défenseurs à gages
De notr' « magnifique héritage » ;
Pour tous les apôtr's ben nourris
Qui nous trouss'nt des discours fleuris ;
Pour les étireurs de harangues
En nègr' pour la défens' d'la langue ;
Pour ceux qui s'tuent à nous prouver
Qu'on est rien qu'un tas d'réprouvés ;
Pour ceux qui s'font des pil's de piasses
À s'planter comm' Champions d'la Race ;
Pour tous les jureurs de serments
D'amour à la France notr' moman ;
Pour tous ceux qui tir'nt bénéfice
De notr' vach'rie et de nos vices ;
Pour tous ceux qu'ont pas leu pareils
Pour nous engraisser d'leu conseils
Et qui s'ont des rent's viagères
À vouloir nous tirer d'misère ;
Pour les gens à tuyau d'castor,
À « Prince-Albert » et à chain' d'or ;
Pour tous les experts d'ces parades
Qui montr'nt l'étendue d'nos r'culades,
J'vous prie, mon Yeu, la main su' l'cœur,
Sans mauvais plan puis sans aigreur.
Fait's que nous autr's, vil' populace,
On croupiss' toujours dans notr' crasse ;
Qu'on soit jusqu'à la fin des fins
Des charrieux d'eau, des crèv' de faim,
Des bons à rien, des misérables,
Vu qu'ça s'rait ben épouvantable
Si qu'on d'venait bons citoyens !
Quoi qu'ils d'viendraient, « ces gens de bien ? »
C'ben simpl', y'auraient pus rien à faire !
C't'eux autr's qui s'raient dans la misère,
C't'eux autr's qui s'raient ces « Pauvr's chômeurs » !
Ça s'rait ben trop dommag', Seigneur !

Jean Narrache, pseudonyme d'Émile Coderre; poète (Montréal, 1893-1970). Il effectue très tôt son entrée en écriture en fondant un journal humoristique, Le Mercredi, au Séminaire de Nicolet où il poursuit ses études.

Après l'obtention de son diplôme de pharmacien à l'université de la même ville (1919), il devient publicitaire pour une compagnie de peinture puis secrétaire du Collège des pharmaciens du Québec (1945-1961), et collabore à différents périodiques: La Revue moderne, La Grande Revue, La Patrie du Dimanche - où il signe une chronique intitulée « J'parl' pour parler ».

Membre de l'École littéraire de Montréal, il publie un premier recueil en alexandrins, Les signes sur le sable (1922), inspirés par l'amour et la nature, mais se tourne ensuite vers la poésie populaire, située à mi-chemin entre la chanson et le conte récitatif:

Quand j'parl'tout seul (1932),
J'parl' pour parler... Poésies
(1939);
Bonjour, les gars! Vers ramanchés et pièces nouvelles (1948);
J'parl'tout seul quand Jean Narrache (1961);
Jean Narrache chez le diable (1963);
Rêveries de Jean Narrache (s.d., n.p.).

En 1932, il reçoit la médaille d'argent de la Société des poètes canadiens-français.

Marginal, profondément pessimiste et persuadé d'être poursuivi par quelque funeste destin, Jean Narrache trouvait vraisemblablement un exutoire à ses troubles intérieurs dans la composition de textes qui évoquaient la misère des humbles gens de son entourage et imitaient leur parler.

Sa truculence, mêlée de compassion et de véhémence, le fait souvent comparer aux poètes populistes français Jehan Rictus (1867-1933) et Ponchon (1848-1937).

 

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Conte de Noël par Jean Narrache                   

   

Tome 1: "Ce que j'ai appris", 1893-1932

Jean Narrache / Émile Coderre
Un poète et son double



 

ARTICLE - 10 avril 2003

 Pierre Monette

 

Tous les ans, dans le temps des Fêtes, les auditeurs matinaux d'un certain animateur radio-canadien du dimanche (et du samedi aussi...) se pâment le populo en écoutant un vieil enregistrement de "La Charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du Réveillon": le poème de Jehan Rictus dans lequel "eun' fill' d'amour plein' de péchés / [leur] caus' ce soir à sa magnère / pour [leur] esspliquer ses misères [...] // C'est vrai que j'ai quitté d'chez nous, / mais c'était qu'la dèche et les coups, / la doche à crans, l'dâb toujours saoul, / les frangin's déjà affranchies..." Or, ces mêmes braves gens s'empresseraient sans doute de s'indigner auprès des gardes-chiourme de la grammaire si on leur servait à la place quelque chose du genre: "Si, par hasard, fallait qu'tu r'viennes / en vie icit', pauvr' p'tit Jésus, / dans notr' société si chrétienne / j'sais pas trop si tu s'rais ben r'çu. // Notr' monde est pas ben charitable; / y t'log'rait pas dans les hôtels, / y t'laiss'rait coucher à l'étable / comm' la nuit du premier Noël."

Émile Coderre ne s'en est jamais caché: c'est après avoir découvert les poèmes de Jehan Rictus qu'il a décidé de devenir Jean Narrache. C'est d'ailleurs sur la publication du premier recueil signé de ce pseudonyme que se termine le tome 1 de Jean Narrache / Émile Coderre, un poète et son double, l'exhaustive biographie dans laquelle Richard Foisy retrace le parcours de cet auteur qui, pendant des années, a été "pharmacien tout le jour et poète la nuit"!

Le livre propose un portrait minutieux de l'enfance de l'auteur dans le voisinage du carré Viger, de son séjour au Séminaire de Nicolet, de sa vie de pharmacien dans les quartiers populaires de Montréal avant que des problèmes de santé le forcent à abandonner sa profession et à devenir voyageur de commerce: "Chevalier de la Valise", ainsi que l'écrira Coderre. On y suit aussi le poète dans ses premières expériences littéraires teintées de symbolisme suranné jusqu'à sa découverte de Jehan Rictus en 1925 et l'invention de Jean Narrache: un nom comme un "mot de passe de la misère".

Le grand intérêt du travail de Foisy tient à la richesse des archives qu'il a pu consulter: entre autres, des manuscrits révélant des passages de poèmes trop mordants pour la censure de l'époque. On tolérait alors que Jean Narrache dise, dans un texte sur la Saint-Jean-Baptiste, que "L'mouton c'est notre emblèm', bondance! / Ça nous ressembl' comm' deux goutt's d'eau. / Ça suit toujours, ça pas d'défense, / ça s'laiss' manger la lain' su' l'dos". Mais la version imprimée du poème omettra de reproduire les vers suivants: "Dir' qu'en 37, les Patriotes / Ont sauvé nos droits en mourant! / C'est toujours pas les "chie-en-culottes" / D'aujourd'hui qui en f'raient autant!"

Jean Narrache / Émile Coderre, un poète et son double ouvre une fascinante porte sur la vie culturelle du Montréal des années 20, et sur un écrivain qui a su devenir, sans la moindre condescendance, la grande voix des petites gens. Éditions Varia, coll. "Documents et Biographies", 2003, 508 p.
 

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