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La directrice
L'esprit de Noël à tous les jours

Marc SAINT-PIERRE
Directeur général adjoint de la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord
Saint-Jérôme Région des Laurentides Qc.

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est une histoire d'école, une histoire de vie. Une histoire qui aurait pu se passer il y a 150 ans, à la vieille école de la Chapelle, au tout début de Saint-Jérôme, ou en 1924, dans la toute belle et toute neuve école Saint-Joseph, qui n'avait qu'un étage à l'époque...

C'est une histoire comme il y en a tout plein. L'histoire de Monsieur G., un papa, et d'une directrice d'école. Monsieur G. est nouveau dans le quartier. Il a deux petits garçons. Le plus jeune est à la maternelle, le grand est en 2e année. Il est arrivé dans le coin avec à peu près rien. Il s'est trouvé un logement pas cher et est allé chez Centraide pour se trouver des meubles. Il fait son épicerie au comptoir alimentaire, à l'autre bout de la ville, et il y va à pied parce qu'il n'a pas d'auto.

L'autre matin, il appelle à l'école pour dire que ses enfants sont malades. Il raconte à la secrétaire que ses enfants ont vomi dans leur lit et que ça sent mauvais. Gêné, il lui demande si elle connaît un truc pour nettoyer ça et surtout pour faire disparaître l'odeur... Elle lui demande ce qu'il a chez lui comme produits nettoyants et s'il a ce qu'il faut pour soigner les enfants. Évidemment, quand la priorité c'est d'avoir quelque chose à manger pour les petits, on ne pense pas à mettre ce qu'il faut dans l'armoire sous le lavabo. Et quant à la pharmacie...

La directrice arrive. Sa secrétaire lui raconte l'histoire. Et la directrice, elle fait ce qu'elle fait chaque fois que des choses comme celle-là arrivent. À l'heure du dîner, elle se rend au Maxi du coin et achète un kit de base de produits nettoyants et ce que ça prend dans une pharmacie pour s'occuper de deux jeunes enfants: Tylenol aux raisins, bandes qu'on fait fondre sous la langue pour ne pas tousser la nuit, brosses à dents neuves, Gravol, Antiphlogistine...

Elle appelle un vendeur de matelas pour savoir comment faire partir les odeurs. Parce que la directrice, dans sa tête, elle voit un petit enfant malade, couché dans un lit qui sent le vomi. Elle a l'évocation facile. Après toutes ces années, elle ne s'habitue ni ne s'endurcit. Elle aime ses petits. «Y'a pas grand-chose à faire», dit M. Matelas. Bon... C'est Noël qui s'en vient, elle tente le coup: «Est-ce que ça vous tenterait de donner au suivant?», lui demande-t-elle. Elle lui explique. Et là, le monsieur lui dit que des clients lui demandent de reprendre des matelas usagés et que quelquefois ces matelas sont dans un excellent état. Il va en trouver un, et va livrer le matelas sans frais chez Monsieur G. Merci M. Matelas!

La directrice revient à l'école et parle de ça à la salle du personnel. Elle est émue, encore une fois, pour la centième fois. Et là, il y a un prof, puis un autre, qui disent qu'ils ont plein de trucs à donner, des draps pour les lits d'enfants et tout ça. C'est fort, des larmes de directrice quand ça coule pour des enfants. Plein de choses se sont enchaînées ensuite. Des dons, des actions et tout. Monsieur G. est venu à l'école pour dire merci. Et Monsieur G., il pleurait à chaudes larmes. Ses enfants mangeront à Noël. Ils auront des pyjamas neufs et des cadeaux. Et la directrice sera vraiment contente quand elle pensera à ces petits qui dorment au chaud, sur des matelas qui sentent bon.

Et puis elle se dira qu'il faut vraiment travailler fort, sans compromis, pour que tous les enfants sachent lire à la fin de la 1re année, pour qu'on puisse le plus rapidement possible satisfaire leur goût d'explorer et d'apprendre. Parce que soulager la misère d'un enfant, elle sait que c'est la partie facile. Lui donner les outils pour qu'il s'en sorte, c'est moins simple. Et elle se sent responsable de ça. C'est elle, la directrice. C'est elle qui voit et elle se dit que c'est à elle d'agir.

C'est juste l'histoire d'une directrice et d'un papa, de deux petits et de quelques adultes à Saint-Jérôme. Mais cette directrice-là, elle est la championne dans la catégorie de celles qui font des choses sans y être obligées. Pas obligées? Enfin, pas si sûr. Cette directrice, elle est obligée. C'est son coeur qui l'oblige. Elle refuse de ne pas voir, renonce à se protéger, ne baisse jamais les bras. Il n'y a pas de plus fortes obligations que celles qu'on laisse notre coeur nous faire.

Ça prend des gens comme elle pour que, dans ce monde où, grâce aux subventions de l'État, certains seulement ont la liberté de choisir entre l'école publique et l'école privée, des gens choisissent Monsieur G. et ses enfants, pour lesquels ce choix n'existe pas. Aujourd'hui, il y a une directrice d'école publique dont on ne parlera jamais, qui ne sélectionne aucun de ses élèves, et qui de loin borde vos petits et les aime avec vous. Je suis sûr que ce soir, Monsieur G., quand vous entrouvrirez la porte de la chambre de vos enfants, pour voir si tout va bien, vous sentirez au-dessus de votre épaule une présence. Ce sera elle, la directrice.