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Conte de Noël: le sucre à la crème

 

Texte par: Pierre FOGLIA
Source: Journal La Presse

 

Choix de photos et mise en page : JosPublic
Publication : 25 décembre 2011

Vous savez ce qu'on dit, un papillon qui bat des ailes je ne sais pas où déclenche un raz-de-marée quelque part, ce qu'on sait moins, c'est que lorsqu'un papillon ne bat pas des ailes ou lorsque madame Cambodge ne fait pas son sucre à la crème comme d'habitude dans le temps de Noël - madame Cambodge du dépanneur Cambodge -, cela déclenche aussi un truc, mais pas un raz-de-marée, on s'entend bien là-dessus? Un petit truc de rien du tout.

Un conte de Noël? Si vous voulez.

Pas de sucre à la crème cette année? demanda Mme Auclair, aussitôt rougissante d'avoir osé demander. Surtout qu'elle s'en fichait. C'est juste parce que c'était la semaine de Noël. À vrai dire elle se fichait aussi que ce soit Noël. Elle ne savait vraiment pas ce qui lui avait pris. Elle restait là devant le comptoir, penaude...

Je peux vous donner la recette lui dit madame Cambodge, deux tasses de crème à 35%, griffonna-t-elle sur une feuille de carnet, deux tasses de cassonade, une tasse de sucre, une noix de beurre, monter la cuisson à 236 degrés, retirer du feu, ajouter le beurre, attendre que le mélange redescende à 110 et brasser...

Mme Auclair glissa la feuille dans une poche de son manteau. À 76 ans, elle n'avait jamais fait de sucre à la crème de sa vie, cela l'amusa d'en faire d'après une recette... cambodgienne.

Brasse et rebrasse, elle croyait bien l'avoir raté, quand il prit d'un coup sa consistance et qu'elle se retrouva avec... un char - vraiment un char - de sucre à la crème.

Ciel! qu'allait-elle faire de tout cela?

Mme Auclair vivait seule. Pas d'amis. Pas de mari, elle n'en avait jamais eu. Ni frères, ni soeurs, ni nièces, ni neveux.

Elle avait seulement André, son fils, mais il était en prison, condamné à vie.

Cela fera 31 ans au printemps prochain que son fils est en prison, avec un très court intermède de liberté, le temps de briser ses conditions. Il avait maintenant dépassé la cinquantaine.

Elle l'avait oublié longtemps, rien de douloureux, un peu comme s'il était mort. Et puis il y a deux ans, un soir, une voix au téléphone:

Je suis l'aumônier de la prison... C'est à propos de votre fils. Il est mort? Non il a été transféré dans une prison à sécurité moyenne où les visites avec contact sont permises. Il a demandé à me voir? Non. Mais j'ai pensé que ce serait bien. C'est ainsi que depuis deux ans, Mme Auclair allait voir son fils André une fois par mois. Quand il pressentait sa visite, deux ou trois jours avant, il l'appelait à l'heure du souper: Vous viendrez jeudi?

L'avait-il toujours vouvoyée? Elle ne se souvenait pas. Ils ne s'éternisaient pas au téléphone pour ne pas épuiser leurs rares sujets de conversation. Cette fois pourtant, juste avant qu'il ne raccroche elle lui avait demandé: Dis-moi, André, aimes-tu le sucre à la crème? Pourquoi me demandez-vous ça? Parce que je t'en apporterais. C'est moi qui l'ai fait. C'est la première fois. C'est la première fois que vous faites du sucre à la crème? Oui. Je ne me souviens pas d'en avoir jamais mangé, dit-il.

Pour aller à la prison, elle devait prendre le métro, puis l'autobus, puis un taxi. Dans la salle d'attente, il y avait surtout des femmes. Petites amies. Jeunes mères accompagnées d'enfants qui s'ennuyaient déjà, et ce jour-là deux jeunes femmes latinos qui riaient haut.

Mme Auclair relisait chaque fois le règlement affiché sur la porte qui interdisait les minijupes et le linge transparent, chaque fois lui venait l'ombre d'un sourire. Elle avait demandé au début si elle pouvait apporter des livres, de la nourriture. Rien. Seulement de la monnaie pour les machines distributrices.

Ce fut son tour. Bonjour madame Auclair, l'accueillit gentiment le gardien de service. Elle remplit la feuille des visites. Vida ses poches dans le petit bac, ses clefs, son porte-monnaie, elle gardait à la main le sac de chez Metro dans lequel elle avait apporté le grand carré de sucre à la crème emballé dans du papier d'aluminium. Votre sac, s'il vous plaît, dit le gardien.

Elle en sortit le carré, déplia le papier d'argent pour montrer au gardien: c'est du sucre à la crème.

Le gardien secoua la tête, je suis désolé, Mme Auclair. Il l'était vraiment. Elle n'essaya même pas de le fléchir. Elle s'en voulut de n'y avoir pas pensé, Noël pas Noël, elle était dans une prison, pas dans un hôpital. Des voleurs, pas des malades. Elle se rappela la fois où elle avait échappé ce mot-là devant André. (avec tous les voleurs qui t'entourent). Il l'avait reprise gentiment: Il n'y a pas beaucoup de voleurs ici, maman. Alors quoi? Des trafiquants, des meurtriers, des escrocs...

Elle passa le dernier contrôle pour déboucher dans la grande salle des rencontres. On lui avait attribué la table numéro huit. Elle le vit traverser la cour.

Comme chaque fois, elle s'étonna de sa grande taille, de ses larges épaules, de ses cheveux blancs, de son calme, elle ne reconnaissait pas du tout dans ce quinquagénaire affable l'énergumène qu'avait été son fils. Elle l'accueillit en s'excusant pour le sucre à la crème. Il avait déjà oublié. Ce n'est pas grave, maman.

Deux heures plus tard, les lumières se mirent à clignoter pour signifier la fin des visites, comme d'habitude le temps avait passé très vite; dans les silences, il lui arrivait de prendre sa petite main et de l'enfermer dans les deux siennes, comme on tient un oiseau qu'on vient de trouver par terre. C'était comme si c'était lui qui la visitait, comme si c'était elle qui avait besoin d'être secourue.

Avant de rentrer chez elle, elle passa par le dépanneur Cambodge où elle laissa le sucre à la crème. Madame Cambodge le découpa en petits morceaux qu'elle mit dans une assiette à côté de la caisse.

Joyeux Noël, Mme Auclair. Vous aussi. Mme Cambodge.

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