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Lise Payette n'aime pas Noël

 

Texte par
 
Lise PAYETTE

Quand j’étais enfant, ma famille habitait St-Henri et nous étions pauvres même si mes parents n’avaient que deux enfants.  Nous habitions près de ma grand-mère Marie-Louise et, quand il n’y avait plus rien à manger chez nous, nous pouvions aller manger chez elle.  Heureusement.  Je sais qu’il y en avait des plus pauvres que nous.  Je le sais parce qu’ils étaient parmi mes amis qui avaient des familles plus nombreuses. 

Marie-Louise n’a jamais voulu fêter Noël.  Elle disait que c’était la fête des Anglais, parce qu’il fallait de l’argent pour acheter des cadeaux et que l’argent, c’étaient les Anglais qui l’avaient.  Il suffisait d’aller marcher en haut de St-Henri, dans Westmount, pour comprendre de quoi elle parlait. 

J’avais 10 ou 12 ans la première fois qu’à mon école on nous a proposé de préparer des « paniers », qui étaient surtout des boîtes en carton, que nous allions remplir de denrées durables pour que toutes les familles pauvres aient à manger à Noël.  Il suffisait d’apporter de la nourriture simple et durable, comme de la soupe en conserve ou des sacs de céréales, qui allaient tenir plusieurs jours.  Je me souviens que j’aimais offrir du Jell-O à cause des couleurs.  La distribution allait se faire juste avant Noël, mais je n’ai jamais su comment on sélectionnait les familles que nous allions aider. 

J’ai su ce qu’était la vraie misère en participant à la distribution des boîtes en question.  J’ai vu des petits enfants qui pleuraient parce qu’ils voulaient manger tout de suite et qui ne comprenaient pas qu’ils devraient attendre que la livraison soit terminée. 

 J’ai su que nous n’étions pas les plus pauvres parmi les pauvres et que beaucoup de nos voisins en arrachaient plus que nous.  C’est ce que j’ai raconté à ma grand-mère à la fin de la journée.  Elle a pris le temps de m’expliquer qu’il fallait s’entraider, car le mur qui séparait les riches des pauvres était une injustice flagrante.  Tous les membres de ma famille travaillaient, mais à des salaires si ridicules qu’ils n’arriveraient jamais à vivre normalement. 

J’avais commencé mon éducation. 

Ma grand-mère préférait fêter la Nouvelle Année, le 1er janvier, parce que c’était la fête de l’espoir d’une année meilleure que celle qui se terminait.  Aussi longtemps qu’elle a vécu, sa maison a été remplie des membres de sa famille, d’amis de ses enfants et de ses arrière-petits-enfants pour la fête.  Le souper se servait en trois services.  Ceux qui avaient mangé allaient s’installer dans le salon pendant que les femmes servaient une deuxième tablée.  Ça allait jusqu’à la troisième tablée, qui était celle des enfants, qu’on gâtait au maximum.  Marie-Louise était à la cuisine pendant des heures à préparer les assiettes de chacun et elle était toujours la dernière à se servir.

Chaque année, nous arrivions à convaincre mon grand-père de nous chanter sa chanson, la seule qu’il chantait, qui parlait de cet homme qui s’en va couper du bois et qui rencontre une femme belle comme il n’en a jamais vu auparavant…   Et puis, sa fille aînée, Juliette, qui avait une voix magnifique, chantait des extraits d’opérettes qui réjouissaient le coeur.  Tard dans la soirée, les plus jeunes s’endormaient doucement.

Je suis maintenant plus vieille que ne l’était Marie-Louise à ce moment-là et, chaque année, je réalise que j’ai hérité d’elle cette drôle d’attitude par rapport à Noël.  Je suis scandalisée de la situation de tant de parents qui vont se ruiner parce que les spécialistes de la consommation ont créé des besoins auxquels les enfants ne peuvent pas résister.  Je suis scandalisée que le mur de la richesse soit toujours aussi opaque entre les bien nantis et les plus démunis et que, 70 ans après que ma génération a livré des paniers de Noël, on doive le refaire encore chaque année pour que la pauvreté ne se fasse pas trop entendre pendant la période des Fêtes.

En fait, la pauvreté ne dérange pas beaucoup les plus nantis, à condition qu’on n’entende pas les pauvres se plaindre, ou, pire, voler parce qu’ils ont faim.  Même chose pour les itinérants.  Qu’il ne leur prenne pas la fantaisie de mourir gelés sur un banc de parc. Autrement, ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent.

Je propose que, pour 2016, les pauvres s’unissent pour distribuer des paniers de Noël aux plus riches, pour qu’ils vivent une expérience nouvelle.  On pourra y ajouter des produits d’entretien personnel, du shampoing et peut-être un dentifrice. En fait, il n’y a pas que les changements climatiques qui nous menacent, « l’indifférence » continue de faire des ravages dans le monde entier.  Autrement, la pauvreté n’existerait plus.

Nous allons survivre.  Ça ne fait pas de doute.  Et j’espère vous retrouver tous et toutes le 8 janvier prochain.  Peut-être que 2016 nous permettra d’être, enfin, fiers de l’humanité.

 

Faut-il garder les traditions de Noël et du Jour de l'An?  Voici les réponses du public et de Clémence Desrochers reçues à l'émission Place aux femmes animée par Lise Payette et Guy Provost en 1965.

On y parle de bénédiction paternelle, de visites de familles en familles, d'envoi de cartes de Noël et... des bons baisers canadiens!

Source: Journal Le Devoir pour SPEQ Le Devoir Inc.
Illustrations: Rue Langevin de Saint-Henri par John Little et Tourterelles tristes du quartier par Tanobe

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 18 décembre 2015

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1935 Quartier Saint-Henri Montréal