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Le malaise du décompte du Jour de l'an

Texte par André SAUVÉ
Comédien-humoriste

 

J’ai toujours un peu appréhendé les jours de l’An.

Non pas la fête en elle-même ou les bilans que ce jour déterminant nous porte à faire. Au contraire, je vois même dans cette mise à jour sur soi l’occasion de faire une fois de plus le tour de son jardin. 

Non, ce que j’appréhende dans cette fête, c’est le fameux décompte de minuit. Cet instant ultime où s’égrainent les 10 dernières secondes pour atteindre le fatidique zéro. Chaque année, et cela progresse d’une fois à l’autre, je vous l’assure, j’ignore ce que je dois ressentir. J’ignore ce que je dois vivre. Quelle émotion dois-je donc éprouver à cet instant spécifique où la pendule du temps enjambe une autre année ? Chaque fois, c’est la hantise.

Aucune émotion ne me semble être de mise. Ou plutôt, celles que je trouve m’apparaissent toutes empruntées et factices. Bien sûr, le bonheur et la joie sont de circonstances. C’est sans contredit dans cette talle d’émotions lumineuses et déflagrantes qu’il faut aller puiser. Mais encore là, ce n’est pas si simple. Car il ne peut s’agir de n’importe quel bonheur, de n’importe quelle joie.

On ne peut éprouver, à cet instant précis où l’année bascule, une joie banale, une joie semblable à n’importe quelle autre joie ressentie durant l’année. 

Non, on doit trouver en soi une joie rare, une joie inhabituelle, explosive, une joie inaugurale qui aurait toute l’année été préservée et que l’on sortira à ce moment précis comme un ostensoir les jours de processions.

MINUTES FUGITIVES

L’affolement qui m’habite à l’idée de trouver cette joie rare puis à la programmer pour qu’elle s’enflamme à ce moment précis comme un feu de Bengale s’entame bien avant le fameux décompte final. Car il y a toujours quelqu’un dans le groupe, une sorte de vigie, une sentinelle mandatée à la surveillance des minutes fugitives qui précèdent le décompte. Et ce gardien du temps nous le rappelle avec diligence et ponctualité par un retentissant : « Il RESTE 15 MINUTES ! »

Cette voix qui ponctue l’approche du moment fatidique et qui perce la quiétude du brouhaha ambiant comme un clairon de caserne perturbe les aurores rajoute non seulement à la pression de trouver cette fameuse joie d’exception, mais me fait chaque fois douter de l’émotion dans laquelle je me trouve au moment où elle retentit. 

L’année dernière, au moment du premier «IL RESTE X MINUTES !», je discutais banalement de pneu d’hiver avec mon beau-frère. Est-il permis, à l’approche du zéro crucial, de s’entretenir de densité de caoutchouc et d’adhérence de crampons ? Vais-je franchir l’année en train d’hésiter entre Toyo et Michelin ? Et si l’année qui s’annonce se teignait subrepticement de l’état émotionnel dans lequel on se trouve au moment où on la franchit ? Superstition ? Et si c’était vrai ? Ai-je envie d’une année ayant comme trame de fond la préoccupation de mon adhérence au sol ? Quoique… enfin.

Ce sentiment de doute et de perplexité revient chaque fois que notre veilleur du temps nous claironne les minutes restantes. C’est comme si chacune de ses interventions venait jeter un sort sur la conversation en cours. Un peu comme quand on quitte quelqu’un après un rendez-vous. On est sur le trottoir, on fait les salutations d’usage, poignée de main, merci, au revoir, à la prochaine, etc. et là, sur le point de se quitter, on réalise que nos voitures sont stationnées dans la même direction, c’est-à-dire quatre coins de rue plus loin. Quatre coins de rue à marcher avec la personne avec qui on vient de clore la discussion. Quoi dire ? Quatre coins de rue. Trop court pour entamer une nouvelle conversation, trop long pour demeurer dans le silence. Malaise.

DÉCOMPTE FINAL

Non, cette année, j’ai décidé d’arrêter tout ça. Pour le décompte final, j’ai opté pour la technique périlleuse du « j’verrai ».

J’verrai ce qui se présentera à moi au moment du zéro. Je me suis donc ainsi engagé à y être fidèle.

J’avais pris ma décision et l’ai mis à exécution. 

Ce qui fait que cette année, sous le compte de minuit, et ce, à ma grande surprise, l’envie étonnante m’est venue d’aller me brosser les dents. Je m’attendais à tout, mais ça… Honnêtement, je ne sais par quel moyen cette idée saugrenue s’est frayé un chemin pour me parvenir, mais c’est ce qui m’est venu. 

Chose dite, chose due. Ce qui fait que cette année, au zéro de minuit, au moment d’entendre au loin déferler l’explosion de joie des invités, j’en étais à atteindre la molaire supérieure gauche avec ma brosse dent.

Comment décrire l’instant ? Du banal devenu grandiose. Immense de petitesse. Jamais cette activité pour le moins ordinaire et usuelle ne s’est présentée à moi de façon aussi jouissive. Presque une révélation. Car si l’année qui vient est effectivement teintée de la façon dont on la franchit, celle-ci sera sans contredit sous le signe du pied de nez au conditionnement. Une année où je desserrerai d’un cran le corset des sentiments convenus. Tout ça, transmis par une brosse à dents.

 

Source: La Presse/Gesca pour Power Corporation du Canada

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 1er janvier 2015

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