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Les salariés.es temporaires ou les lutins de Noël chez Amazon.com

La plateforme de vente en ligne Amazon réalise 70 % de son chiffre d'affaires pendant la période des fêtes de fin d'année. Pour faire face à l'explosion de commandes passées en un clic à l'approche de Noël, la multinationale recrute des centaines d'employés.es temporaires pour renforcer ses équipes de travailleurs pauvres. Ce sont eux que JosPublic qualifie de lutins de Noël. Entretien avec le journaliste-écrivain Jean-Baptiste Malet qui s'est infiltré chez Amazon.com en tant que travailleur "lutin temporaires du temps des fêtes". Ce qu'il a trouvé s'applique dans tous les pays où Amazon.com fait des affaires.

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Jean-Baptiste Malet a fait partie des 1 200 salariés.es embauchés pour travailler au sein de l'entrepôt de Montélimar en France. Ce journaliste révèle dans son livre, "En Amazonie" ( 01 ), infiltré dans le meilleur des mondes, les conditions de travail à la fois archaïques et ultramodernes en vigueur au sein des entrepôts d'Amazon, interdits d'accès aux journalistes.

 

Pourquoi avoir choisi Noël pour votre infiltration dans un entrepôt d'Amazon ?

 
 

Jean-Baptiste Malet : Tout simplement parce que j'avais de grandes chances d'être recruté. Amazon.com recourt massivement aux intérimaires pendant cette période, qui commence fin octobre et se termine fin décembre. A Montélimar, 1 200 intérimaires ont été recrutés pour Noël. (note de JosPublic: et c'est ainsi partout où il y a des entrepôts dans le monde, voir les autres textes sur le sujet.)

Les travailleurs allemands, en grève ( 02 ) au moment de cet entretien m'expliquaient cet été que certains entrepôts doublaient voire triplaient leurs effectifs en fin d'année.

Je tiens à rappeler que je me suis infiltré parce que les employés ont refusé de me parler lorsque je les ai sollicités et qu'il est impossible de visiter les entrepôts en tant que journaliste.

 

A quel point la période de Noël est-elle importante pour Amazon ?

 
 

Amazon.com réalise 70 % de son chiffre d'affaires à Noël. Début décembre débute ce que l'entreprise appelle la période de « rush ». C'est assez impressionnant quand on se rend aux abords des entrepôts à ce moment-là, d'ailleurs. Des cars de travailleurs qui habitent à plusieurs dizaines de kilomètres sont spécialement affrétés, il y a un va-et-vient de camions poids lourds incessant.

 

Quel est l'objectif de votre livre ?

 
 

Pour beaucoup, Amazon est quelque chose de très virtuel. Or, même avec l'économie numérique, le travail est toujours présent. Je voulais également montrer que les potentialités d'Internet ont bouleversé le monde du travail sur ce secteur.

Amazon.com, c'est une révolution dans le monde industriel. Les entrepôts logistiques sont régis par une organisation du travail très précise qui n'est pas simplement celle du taylorisme ou du fordisme. Elle inclut toutes les potentialités d'Internet et fournit des outils de contrôle de productivité parfaitement inédits.

 

Les méthodes de travail que vous décrivez dans votre livre, très semblables à celles du travail à la chaîne dans les usines dites traditionnelles, sont-elles en contradiction avec l'image 2.0 d'Amazon ?

 
 

Chacun à sa propre image d'Internet. Je ne veux pas tenir un discours moral, simplement rappeler des faits et décrire ce qui se passe dans une usine logistique.

Les travailleurs chez Amazon, loin, très loin des progrès du XXIe siècle, ont des conditions de travail qui sont dignes du XIXe siècle.

Que ce soit en ce qui concerne les conditions de travail des intérimaires (temporaires, surnuméraires, temps partiel, travailleurs à conditions précaires sont des synonymes dans ce contexte), que ce soit dans les cadences qui sont imposées, dans les contrôles de productivité, dans les fouilles au corps qui sont réalisées chaque fois qu'un travailleur franchit les portiques.

Les exemples foisonnent dans mon livre et tendent tous à montrer qu'Amazon, en ce qui concerne le respect des droits sociaux, est une entreprise qui n'est pas progressiste mais parfaitement réactionnaire.

«

Les travailleurs chez Amazon.com
ont des conditions de travail dignes du XIXe siècle

»
 

Nous sommes loin du fameux slogan « Work hard, have fun, make history »...

 
 

Pour moi, ce n'est pas une contradiction. Car il faut garder en tête que Jeff Bezos, actuel PDG d'Amazon est libertarien.

J'étais d'ailleurs surpris de voir le nombre de portraits apologistes qu'on a pu faire de cet homme. Dans le slogan il y a « make history », mais il faut voir qui écrit l'histoire.

On ne peut se contenter d'une apologie des puissants et des milliardaires sous prétexte qu'ils arrivent à rassembler des énergies.

Il faut voir à quel coût et à quelle société ils nous préparent.

Pour l'heure, Amazon, avant de représenter un progrès, c'est d'abord une formidable régression en ce qui concerne le devenir de notre humanité.

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Comment Amazon gagne de l'argent ?

 
 

La force d'Amazon, vis-à-vis du commerce de proximité, c'est d'avoir des coûts de stockage et de distribution beaucoup plus faibles. Un entrepôt logistique en zone périurbaine, c'est un loyer qui est beaucoup plus faible que celui d'un commerce de proximité.

Après, il est incontestable que ce qui fait l'efficacité d'Amazon, c'est son infrastructure informatique, qui permet l'expédition de colis au plus vite une fois la commande passée car tout est fluidifié par le réseau.

Cette infrastructure permet un contrôle total de tout ce qui se passe dans les entrepôts, y compris au niveau des travailleurs. Par ailleurs Amazon n'a pas besoin de machines complexes comme l'automobile : en réalité, Amazon ce sont de grand entrepôts avec des étagères métalliques, quelques ordinateurs et des bornes Wi-Fi.

La machine la plus complexe étant l'être humain qui, grâce au levier informatique, peut générer des richesses incroyables. La multinationale réalise également des économies sur les pointeuses, placées non pas à l'entrée de l'entrepôt mais à trois minutes de marche, sur le recours outrancier à l'intérim (employés.es temporaires) et sur son évasion fiscale. Il faut savoir qu'Amazon doit 198 millions au fisc français.

 

Vous ne vous attendiez pas à tout ce que vous avez découvert ?

 
 

L'ouvrier Stakhanov en URSS

Je m'attendais à un travail pénible, à la culture à l'américaine, mais pas à devoir subir des discours moralistes.

Chaque jour on vous demande d'être meilleur que la veille. Il y a un aspect très idéologique au travail et on va applaudir ce qu'on appelle le « top performer/meilleur performant », la résurgence de l'ouvrier Stakhanov en URSS, qui va au-delà de ce qu'on lui a demandé de faire.

Les contre-pouvoirs sont complètement muselés.

La plupart des syndicalistes ont la vie dure. La centrale syndicale CGT a déposé une plainte car ils étaient fouillés arbitrairement. Et c'est assez surprenant de voir qu'une multinationale, dans le cadre de son travail, une fois qu'elle a nié tous les droits les plus élémentaires contenus dans le code du travail, ensuite s'ingénie à reproduire une forme de collectivisme. Je pense que cela est dû au fait qu'Amazon est un univers qui est coupé du monde.

 

Comment voyez-vous ces conditions de travail évoluer ?

 
 

Je pense qu'il y a un véritable espoir en Allemagne, où les syndicalistes ont réussi avec beaucoup d'intelligence à réinventer les outils du syndicalisme avec le simple argument du droit. Cela pourrait être un exemple pour d'autres entreprises en Europe.

Je pense aussi qu'il y a une réponse politique à apporter, notamment au sujet de l'évasion fiscale.

En dernier échelon, et ce n'est pas quelque chose de dérisoire, le consommateur lui-même peut se poser la question de savoir ce qu'il gagne en consommant sur Amazon et ce qu'il y perd. Je ne suis pas convaincu que la plupart des Français souhaitent voir le politique distribuer des subventions publiques pour l'implantation de tels entrepôts, d'autant qu'Amazon n'a pas besoin d'argent public aujourd'hui.

D'ailleurs, lors de l'implantation du quatrième entrepôt dans le Nord-Pas-de-Calais, la région n'a pas donné d'aide publique.

«

Amazon.com n’est pas une simple multinationale,
c’est un modèle de société liberticide

»

Alors que le patron d’Amazon, Jeff Bezos, réfléchit à une livraison par drone de ses produits. Jean-Baptiste Malet, auteur du premier livre d’enquête en immersion sur Amazon, revient sur la vision du futur du géant de la vente en ligne ( 03 )

 

Cela vous paraît-il crédible ?

 
 

Pour ma part, j’aurais préféré le tapis volant – je trouve cela plus poétique – mais je ne suis malheureusement pas membre de l’équipe de communication de la multinationale Amazon, une communication gérée en France par Euro RSCG.

Je dois d’ailleurs préciser ici qu’ils sont plutôt impolis car ils ne répondent jamais à mes sollicitations. Cette histoire de drone, en vérité, traduit d’abord la profonde niaiserie de nombreux journalistes à travers le monde. Je ne vais pas expliquer en détail pourquoi ces drones livreurs sont parfaitement irréalistes car d’autres l’ont déjà écrit ailleurs.

La stratégie de communication d’Amazon est justement que nous débattions tous pour ou contre ces drones livreurs. Mais je me dois de préciser tout de même que personne n’imagine une livraison par drone d’un client habitant un immeuble ; que les drones ne peuvent toquer aux portes ; et qu’il est inimaginable qu’un marchandise puisse être déposée sur un tapis à portée du premier passant.

Je vais ajouter un fait que personne n’a souligné : la portée de ces drones est de moins de 16 kilomètres. Or Amazon compte 89 sites à travers le monde, dont seulement 4 en France. L’entrepôt de Montélimar (Drôme) ne pourrait pas livrer Valence, celui de Saran (Loiret) ne pourrait pas livrer Paris, etc…

Même chose aux États-unis, territoire plus vaste encore. Cette histoire, parfaitement irréaliste, me stupéfait. Si demain un homme politique français explique qu’il est en mesure de faire passer le chômage sous la barre des 2% en cinq ans, aura-t-il le même succès médiatique ? Non. Mais quand le Messie réincarné sur Terre, Jeff Bezos, PDG d’une multinationale de l’économie numérique, met en scène avec ruse un joli conte pour enfants, l’indigence intellectuelle d’une horde de médiocres fait que cela fonctionne et que tout le monde en parle.

C’est consternant!

À mon sens la raison d’être des médias est d’incarner un contre-pouvoir, de vérifier la véracité des discours, et de stimuler l’esprit critique.

Pas de s’émerveiller de sornettes en attendant l’avènement d’un lointain paradis technologique.

 

Cela conforte-t-il votre thèse selon laquelle Amazon détruit davantage d’emplois qu’elle n’en crée ?

 
 

Le fait que la multinationale Amazon détruise plus d’emplois qu’elle n’en crée n’est pas “ma thèse”, c’est un phénomène économique : la destruction créatrice.

L’économiste Joseph Schumpeter en a donné la définition dans Capitalisme, socialisme et démocratie.

Le capitalisme n’est pas stationnaire et ne pourra jamais le devenir. Notre économie voit aujourd’hui différents types de commerces se concurrencer.

Ce n’est pas porter un jugement moral que de définir les spécificités du commerce de proximité et celles du commerce en ligne. Le commerce de proximité, comme le commerce en ligne, peuvent être analysés.

Nous pouvons les comprendre et les critiquer. Nous avons le droit et le devoir de choisir notre modèle de société, sans quoi il nous est imposé arbitrairement. La force du commerce en ligne réside dans ses coûts de stockage et de distribution plus faibles que ceux du commerce de proximité. Pour le stockage, cela se traduit par le fait qu’un loyer commercial en centre-ville coûte plus cher au m2 qu’un hangar logistique de tôle en périphérie.

Pour la vente de la marchandise, c’est tout aussi simple : un magasin ne peut pas obtenir les mêmes taux de productivité qu’une usine à vendre où tout est rationalisé, informatisé, et où les ouvriers sont pilotés par des machines. C’est pourquoi pour un même volume de marchandises vendues, Amazon a besoin d’embaucher beaucoup moins de main d’oeuvre qu’une activité de commerce de proximité.

Je ne porte aucun jugement moral sur la chose. Je répète cependant que tous les politiques affirmant qu’Amazon « crée de l’emploi » pour justifier des subventions publiques d’aide à l’emploi sont des menteurs. Non seulement Amazon n’a pas besoin de ces aides publiques, mais le Syndicat de la librairie française a mesuré qu’à chiffre d’affaires égal, une librairie de quartier génère 18 fois plus d’emplois que la vente en ligne.

Pour la seule année 2012, l’Association des librairies étasuniennes (American Booksellers Association) évalue à 42 000 le nombre d’emplois anéantis par Amazon dans le secteur : 10 millions de dollars de chiffre d’affaires pour Amazon représenterait trente-trois suppressions d’emplois dans la librairie de proximité.

Je précise qu’Amazon ne vend pas que des livres puisque vous pouvez y acheter à votre guise une pelle à tarte, un slip, un teckel bas de porte anti-courant d’air ou un taille-haie électrique. Mon rôle de journaliste est de rappeler ces chiffres pour que chacun puisse disposer des faits et juger si Amazon crée véritablement des emplois, ou en détruit.

 

En novembre 2012, un reporter de la BBC a dénoncé des rythmes de travail harassants. Quel regard portez-vous sur son enquête ?

 
 

Pour être honnête, je n’y ai rien découvert de neuf.

Si des gens désormais peuvent se figurer ce qu’est un entrepôt logistique Amazon, alors c’est une très bonne chose. Amazon dispose de moyens considérables pour faire oublier la réalité de ce travail ouvrier dans ses usines logistiques et à mon sens on ne rappellera jamais assez sa cruelle réalité.

Cependant ce serait triste que ce sujet ne devienne qu’un banal marronnier de Noël, car Amazon n’est pas une simple multinationale. C’est un modèle de société. Jeff Bezos agit selon sa vision du monde, son idéologie : il est libertarien. Il serait contre-productif de limiter la critique globale de ce modèle à la seule pénibilité du travail.

En tant que journaliste infiltré chez Amazon, j’ai voulu éviter cet écueil. C’est pour cela que j’ai préféré rédiger un livre plutôt que de signer un reportage. D’autant que la véritable spécificité d’Amazon n’est pas la pénibilité du travail dans ses usines – beaucoup d’usines ou de chantiers ont des conditions de travail terribles et Amazon n’est pas un cas isolé.

La spécificité d’Amazon, c’est son organisation interne impitoyable pour l’humain, élaborée à partir de son infrastructure informatique, avec ses bornes wi-fi disséminées partout, ses caméras de surveillance, son contrôle total de l’individu, de la productivité ainsi que son paternalisme maison très idéologique.

La spécificité d’Amazon, c’est que son infrastructure informatique complexe a pour objectif d’exploiter à outrance la machine qui réalise les opérations les plus complexes des entrepôts : l’être humain.

Beaucoup bavardent à propos de la robotisation future d’Amazon. Seulement pour l’heure, l’exploitation de salariés.es intérimaires est beaucoup, beaucoup plus rentable. D’autant qu’à la différence d’un robot, un employé temporaire ou intérimaire ne se remplace pas quand il est cassé. Amazon le congédie et il est immédiatement remplacé par un autre chômeur.

 

Pouvez-nous décrire les conditions de travail que vous avez vécues lors de votre enquête en immersion dans un entrepôt logistique du site ?

 
 

Je travaillais en équipe de nuit. La prise de poste se faisait à 21h30 et le “shift” se terminait à 4h50. Officiellement, selon l’agence de placement des temporaires ou intérimaires, je marchais plus de 20 km par nuit – en réalité, selon les syndicalistes, ce chiffre est plus élevé.

J’ai été embauché au poste de “picker” dont la fonction est d’aller chercher la marchandise réceptionnée par les “eachers” et rangée par les “stowers” dans les rayonnages des immenses hangars, puis de l’amener à un “packer” chargé de les emballer.

Il doit rester debout. Il n’est pas autorisé à s’asseoir. L’appareil électronique, la scanette qui permet d’identifier la marchandise, est géo-localisable.

Ligne de montage des "packer"

Les contremaîtres peuvent ainsi surveiller à quel endroit un “picker” se trouve dans l’entrepôt. Plusieurs fois par nuit, il vient vous informer de votre taux de productivité, enregistré en temps réel. Si un salarié ne respecte pas la cadence, les sanctions peuvent aller jusqu’au licenciement.

La pression est telle que nombre d’entre eux souffrent de maux de dos, de dépression. Beaucoup de travailleurs en CDI finissent par jeter l’éponge après plusieurs années de travail chez Amazon. ( 04 ) La moyenne d’âge est 25-35 ans. Rarement au delà. Les pauses sont rognées par le temps de marche vers les pointeuses situées au bout de l’usine.

À la sortie, les salariés doivent parfois passer à travers des portiques pour vérifier qu’ils n’ont rien volé. S’il y a un doute, les vigiles peuvent utiliser des détecteurs de métaux et effectuer des fouilles au corps. Parce qu’Amazon considère que tout travailleur est un voleur potentiel, les travailleurs sont fouillés dès qu’ils sortent de l’entrepôt, sur un temps non rémunéré, pouvant aller jusqu’à 40 minutes par semaine. Aux États-Unis, des travailleurs viennent de déposer des plaintes à ce sujet.

 

Dans votre livre, vous expliquez que le management version Amazon est un “management du contrôle”. Pourquoi Amazon est aussi suspicieux vis-à-vis de ses salariés ?

 
 

J’ai interviewé récemment Ben Sihamdi, ancien manager Amazon. Il est pour l’heure le seul au monde à avoir témoigné en tant que manager à propos de ce qui se passe à l’intérieur d’Amazon pour l’encadrement. ( 05 )

Cet ex-cadre explique qu’un manager chez Amazon contrôle le bon fonctionnement des rouages d’une usine logistique, notamment de sa puissante infrastructure informatique.

L’informatique Amazon organise un contrôle total de tous les instants, sur chaque chose. C’est un contrôle absolu de toutes les opérations, mais surtout de la main-d’œuvre.

Dans les entrepôts géants, les ouvriers sont suivis à la trace par des machines Wi-Fi et surveillés par les cadres. À partir du logiciel Full Center Console, un cadre peut consulter les informations personnelles de n’importe quel travailleur Amazon dans le monde, l’historique de ses rendements, les classements par entrepôt. Beaucoup d’entre-eux l’ignorent mais chaque travailleur est fiché aux États-unis.


C’est un univers d’ultra-compétition, où l’on galvanise les ouvriers avant les prises de poste pour les inciter à devenir des « top-performers/le plus performant ». Est « top-performer » celui qui dépasse les objectifs assignés : c’est un stakhanoviste réinventé par Amazon. J’ai aussi assisté personnellement à des scènes de délation relatées dans mon livre.

L’objectif de tout cela ? Le rendement.

 
 

“Work hard, have fun, make history” est la devise de la firme. Pourquoi faire croire aux salariés qu’ils doivent s’amuser en travaillant ?

 
 

Ce slogan est placardé en gros partout : dans la salle de pause, dans l’atelier, dans les vestiaires, à l’entrée, sur le site Internet… Le paternalisme version Amazon a pour racine le paternalisme pratiqué par de nombreuses entreprises états-uniennes afin d’organiser une cohésion de la masse salariale.

Mais Amazon a sa spécificité. Car outre les "lipdubs", les soirées bowling, les chasses aux œufs à Pâques sur le parking et le droit de venir travailler déguisé en clown, en sorcière ou en basketteur selon le thème fixé par Amazon, ce “fun” de façade se conjugue à une organisation martiale des entrepôts, où chaque travailleur, je l’ai dit, est épié, surveillé, éventuellement dénoncé, suivi à la trace par son outil de travail.

La carotte, et le bâton. Je développe cela dans mon livre. C’est à mon sens une technique d’emprise psychologique, une forme de conditionnement où l’individu doit se diluer dans le collectif.
Certains de ces aspects se retrouvent dans d’autres entreprises mais Amazon les cultive à l’extrême. Amazon est un univers hautement liberticide.

Il suffit pour s’en convaincre de lire les annexes du règlement intérieur que je reproduis dans mon livre.

 

Pourquoi Jeff Bezos a-t-il racheté le Washington Post selon vous ?

 
 

Pour avoir vu à l’oeuvre le système d’exploitation humaine à l’origine de la fortune de Jeff Bezos, je n’arrive pas à comprendre la fascination et les portraits hagiographiques qui s’écrivent dans la presse au sujet de ce milliardaire.

Est-ce pour amplifier ce mouvement que Jeff Bezos s’est offert le Washington Post ? ( 06 ) Il m’est difficile de réaliser une prophétie sur l’avenir du Washington Post et de savoir exactement quelle est la stratégie de Bezos à ce sujet. Ce que je sais, c’est que Bezos n’a pas racheté ce journal par amour de la liberté d’expression : ses ouvriers sont astreints au silence sous peine de licenciement, alors même qu’ils n’ont accès à aucun secret industriel.

L’Histoire, quant à elle, nous rappelle que l’indépendance de la presse et l’argent des milliardaires se conjuguent fort mal.

Ce que fait Bezos n’est absolument pas “fun”, c’est quelque chose de très sérieux.

 

Sources: Nouvel Observateurs pour Claude Perdriel, L'Humanité pour Le Parti Communiste de France, Les InRocks pour Matthieu Pigasse

Choix de photos, fusion de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 18 décembre 2013

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes & Références encyclopédiques:

01

 

En Amazonie : infiltré dans le “meilleur des mondes”, Fayard, 2013. "En Amazonie" un livre de Jean-Baptiste Malet - Sur Place des Libraires et Wikipédia

 
 
 
 
 
 
 

 

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EXTRAIT de "En Amazonie", infiltré dans le «meilleur des mondes»
 

«Dans l’alvéole, je cherche des yeux le dos de Babar, le petit éléphant. Voici le livre. Je vérifie qu’il n’est pas damage – endommagé –, puis je scanne son code-barres. Deuxième bip d’approbation de mon scan : il s’agit bien du bon livre. Je place le livre dans mon panier roulant. Je viens de débuter mon “batch”, la liste d’articles à prélever. L’écran affiche aussitôt le prochain article qu’il me faut picker. (…) L’ordinateur calcule en temps réel quel est l’article à prélever en fonction de ma position géographique dans l’entrepôt, qu’il connaît précisément. Des logiciels optimisent mes déplacements afin que mon temps de marche entre deux prélèvements d’articles n’excède pas plusieurs dizaines de secondes. (…) Cette opération de prélèvement de la marchandise dans les rayonnages ainsi résumée, il vous faut la multiplier par des centaines d’heures et des dizaines de milliers d’articles pour avoir une idée du travail d’un pickeur. (…) Les pickeurs sont des femmes et des hommes meilleur marché et plus efficaces que des robots. Avec eux, aucun entretien technique n’est requis puisqu’ils sont pour beaucoup intérimaires. La direction d’Amazon peut aisément les remplacer quand ils sont épuisés ou ne font plus l’affaire en allant simplement puiser dans l’immense armée de réserve que constituent les chômeurs. »

«Chez Amazon, pour une nuit d’ouvrage, le travailleur a le droit à deux pauses de vingt minutes. En réalité, si les pauses sont de vingt minutes, le répit est bien moindre. (…) Le temps réel de pause, j’entends celui où l’on est véritablement assis, s’élève à cinq ou six minutes. (…) Chaque nuit, les travailleurs ont le droit à deux pauses. L’une est rémunérée par Amazon. L’autre est à la charge du travailleur. Le travail débute à 21 h 30 et s’achève à 4 h 50. Bien que l’ouvrier passe sur le site sept heures et vingt minutes, il n’est payé que pour sept heures de travail par nuit. (…) La plus criante des injustices au sujet du temps de travail est incarnée par la distance entre le lieu où se trouve la pointeuse et les tourniquets par lesquels l’on entre et l’on sort. Six fois par jour, cette traversée de deux minutes est à la charge du travailleur. Pourquoi la pointeuse n’est-elle pas placée à l’entrée de l’usine, comme le souhaitent les syndicalistes ? C’est bien simple : dès lors que ces temps de traversée sont pris sur le temps libre du travailleur, avant et après son passage par la pointeuse, ou pendant ses temps de pause puisque sa pause ne débute pas au tourniquet de sortie, ils ne sont pas payés par Amazon. Avec douze minutes spoliées par jour, multipliées par mille travailleurs quotidiens, sur ce seul site, cela fait douze mille minutes, soit deux cents heures de travail par jour non payées. Multiplions ce temps par trente et un jours. Nous obtenons une économie de six mille deux cents heures de travail non payées par Amazon aux salariés. »

«L ’exemple qu’Amazon donne à voir devrait pourtant faire réfléchir à l’heure même où chaque client achetant un produit sur Amazon.fr ne paie presque aucune taxe à l’État français. L’achat n’est en effet pas assujetti à la TVA (taxe sur la valeur ajoutée). Par un savant montage financier dont de malicieux conseillers juridiques ont le secret, Amazon.fr exerce une activité commerciale dont les clients, les stocks (pour la plupart des produits commandés) et les travailleurs se trouvent à peu près tous physiquement en France, mais pour laquelle le tiroir-caisse est situé au Luxembourg. À tel point que, pour les exercices de 2006 à 2010, le fisc français a réclamé à Amazon, en 2012, 252 millions de dollars (198 millions d’euros) d’arriérés d’impôts, d’intérêts et de pénalités liés à la déclaration à l’étranger de son chiffre d’affaires réalisé en France. (…) Le Syndicat de la librairie française considère aujourd’hui que, à proportions égales, la librairie indépendante française représente une activité qui génère deux fois plus d’emplois que les grandes surfaces culturelles, trois fois plus que la grande distribution et, selon les chiffres de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance, dix-huit fois plus que le secteur de la vente en ligne dont Amazon est le fleuron. (…) Au cœur de cette grande bataille commerciale et culturelle entre Amazon et les points de vente physique, l’État français n’est pas un simple spectateur.

En France, malgré le comportement fiscal d’Amazon et l’élan libertarien qu’insuffle Jeff Bezos à son entreprise, l’actuel gouvernement socialiste ainsi que diverses collectivités locales ou municipalités, de gauche comme de droite, ont décidé de subventionner les « créations d’emplois » que représente l’ouverture d’un entrepôt de logistique de cette multinationale. (…)

Tous les dirigeants politiques se réjouissant de l’ouverture de nouveaux entrepôts logistiques d’Amazon ne font pourtant qu’applaudir et encourager un processus économique menant les libraires indépendants et autres travailleurs du secteur vers le chômage. D’autant qu’à l’aide de ces subventions publiques versées à une multinationale en pleine forme financière, les politiques faussent non seulement la libre concurrence avec de l’argent public, mais accélèrent de surcroît le processus économique fabriquant davantage de chômeurs que de nouveaux emplois non qualifiés. Le tout garantissant les mégaprofits d’une multinationale dont la légende s’écrit chaque jour un peu plus à Wall Street. »

 Jean-Baptiste Malet. éditions fayard, 160 pages, 12 euros.

 

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02

 

Les travailleurs et travailleuses d'Amazon.com en Allemagne étaient en grève au moment de l'entrevue - Sur Le Monde, le 16 décembre 2013

 

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03

 

Le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, a évoqué l’idée d’une livraison par drone à l’avenir

 

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04

 
 

Qu'est-ce qu'un CDI. Unique en France, c'est un contrat de travail à durée indéterminée est un contrat sans limitation de durée, conclu à temps plein ou à temps partiel entre un employeur et un salarié.

 
 

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05

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06

 

Qu'est-ce que le Washington Post ? Pourquoi Jeff Bezos a acheté le Washington Post? - Sur le Nouvel Observateur -

 

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