Un.e Québécois.e sur deux ne peut comprendre ce qui est ici écrit

Écrit par Normand THÉRIAULT
Pour le journal Le Devoir
Publié le 5 septembre 2009

 

Commentaire
de
JosPublic
à la fin de ce texte

 

Le Québec n'est-il pas une province canadienne? Et le Canada ne constitue-t-il pas un des huit pays du G8, ce regroupement des pays les plus industrialisés de la planète? Cela voudrait-il dire que, de Gaspé au Témiscamingue, tout irait donc pour le mieux dans le «plusssse meilleur pays du monde»?

Allons voir...


Marie-France Bazzo
, que l'on ne surprend que rarement, eut de la difficulté un jour à admettre une statistique bien québécoise: «Pour moi, ça ne se pouvait pas, c'était beaucoup trop élevé! Je leur ai dit d'aller vérifier auprès d'autres sources, je pensais que c'était vraiment exagéré!»

Et quelle était cette donnée qui la fit tant sourciller? Que 49 % de la population active du Québec éprouve des difficultés de lecture. Aussi, il ne faudra donc pas être surpris d'apprendre en cette année 2009, au vingtième anniversaire de la
Fondation pour l'alphabétisation, que l'animatrice de Bazzo.tv ait accepté d'être la porte-parole de l'organisme.

Le tiers-monde? Nenni

Bazzo surprise? Et elle ne serait pas la seule à réagir ainsi: une travailleuse en alphabétisation fait aussi vivre à plus d'un et d'une la même expérience. Car, de raconter
Caroline Meunier, responsable des dossiers politiques au Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ), «lorsque je dis que je travaille en alphabétisation, on me lance souvent: "Ah oui, vous faites du développement international!" Eh bien non, dois-je répondre. Je travaille auprès des gens d'ici. Il s'agit d'un problème qui se passe à l'intérieur de nos frontières.»

En fait, si des Québécois et des Québécoises tombent de haut quand on leur rapporte qu'un futur sénateur ne sait ni lire ni écrire et qu'il ose l'afficher sur la place publique, c'est parce que la majorité d'entre nous ne peuvent ou ne veulent voir ce qui se passe dans notre environnement immédiat. Comme si une société avait honte d'admettre, en ce XXIe siècle, que l'analphabétisme sévit, ayant ainsi à l'échelle collective un comportement identique à celui d'un individu qui ne sait ni lire, ni écrire, ni comprendre ce qui est écrit, et encore moins démêler tout affichage qui compte des chiffres. Pour paraphraser le dramaturge, on cache ce qu'on ne veut voir.

Car, dans cette société qui est la nôtre, où l'école est obligatoire de 6 à 16 ans, il semble en effet impossible d'envisager que quelqu'un ait pu se glisser entre les mailles du filet pédagogique et ainsi se retrouver, le temps du travail venu, incapable de comprendre un mode d'emploi, que ce soit celui d'un lecteur de DVD ou d'une machine-outil, de déchiffrer une simple addition ou de lire un texte qui contiendrait une simple idée.

Et pourtant, partout on le proclame, nous vivrions à l'époque de l'«économie du savoir», où la richesse collective est assurée par la capacité d'une région, d'un pays, à fournir et à produire des objets ou des services de plus en plus sophistiqués, tout en ayant aussi la capacité de pouvoir s'adapter rapidement au changement, quand celui-ci touche tant les façons de faire traditionnelles que les modes d'exercice d'une activité quotidienne ou nouvelle.

Capitalisme et capital humain

L'analphabétisme est davantage qu'une plaie: c'est un cancer qui, à long terme, risque de miner toute une économie. Si un non-intellectuel peut se vanter et faire le coq en disant vivre sans avoir à lire, voire à développer une idée, il trouve toutefois la situation moins drôle quand son usine ferme, quand l'industrie dépérit et qu'il constate alors quel salaire et quel poste lui sont accessibles.

Et une PME subit le même sort quand elle espère demeurer concurrentielle et doit admettre que, dans sa région, la main-d'oeuvre disponible ne peut pas satisfaire aux exigences nécessaires à l'exécution des nouvelles tâches.

Si on a pu croire un moment que la récession actuelle allait donner l'occasion aux divers gouvernements, le fédéral en tête, de lancer de vastes campagnes de formation, avec budget à la clé, jusqu'ici aucun geste spectaculaire n'a été fait en ce sens: les programmes d'infrastructures actuellement mis en place sont d'abord décrits en termes de béton et d'asphalte, et non d'amélioration du capital humain et des compétences de base.

Et un jour, la crise des autres, celle des banquiers et des financiers de haut vol, cette crise sera en apparence réglée: alors on constatera une fois de plus que le capital humain a encore été laissé sur le carreau, comme une valeur négligeable. Pourtant, investir en vue d'un avenir meilleur ne veut pas seulement dire oeuvrer pour faire augmenter la seule valeur monétaire d'actions boursières.

 

Commentaire de JosPublic

Commençons par changer le titre du texte de Monsieur Thériault. Je me sentirai mieux et vous verrez pourquoi à la lecture. Il y a toujours un autre côté à la médaille! Je propose comme titre: «Une grande victoire québécoise: 51% de la population du Québec sait lire le texte ci-dessous»

Commençons par les faits: selon le Conseil canadien sur l'apprentissage (CCA), 48 % des adultes canadiens (français et anglais) ont de la difficulté à comprendre les reportages, éditoriaux, poèmes et ouvrages de fiction.

« Même si beaucoup de personnes croient que le Canada se débrouille bien sur le plan de la littératie, dans les faits, près de la moitié des adultes affichent un faible niveau de littératie, ce qui signifie qu'ils ne sont pas outillés pour faire face aux exigences du monde actuel, qui évolue rapidement », explique Paul Cappon, président-directeur général du CCA.

Qu'est-ce que la littératie?


La littératie renvoie aux connaissances et aux compétences nécessaires pour comprendre et utiliser l'information contenue dans des textes suivis, tels des reportages, des éditoriaux, des poèmes et des ouvrages de fiction. 

Chez les adultes, la compréhension de textes suivis se mesure sur une échelle de 1 à 5, le niveau 3 étant considéré par beaucoup comme le minimum acceptable pour composer avec les exigences de l'économie mondiale du savoir.


Niveaux de littératie


Les cinq niveaux de littératie, selon les définitions de l'
Organisation de coopération et de développement économiques sont:

·    Niveau 1: Compétences très faibles. À ce niveau, une personne peut, par exemple, être incapable de déterminer correctement la dose de médicaments à administrer à un enfant d'après le mode d'emploi indiqué sur l'emballage.

Niveau 2: Lecture des textes simples, explicites, correspondant à des tâches peu complexes. À ce niveau, une personne peut avoir acquis des compétences suffisantes pour répondre aux exigences quotidiennes de la vie, mais, à cause de son faible niveau de littératie, il lui est difficile de faire face à des défis comme l'assimilation de nouvelles compétences professionnelles.

Niveau 3: Minimum convenable pour composer avec les exigences de la vie quotidienne et du travail dans une société complexe et évoluée. Il dénote à peu près le niveau de compétences nécessaire pour obtenir un diplôme d'études secondaires et accéder aux études postsecondaires.

Niveaux 4 et 5: Compétences supérieures. À ces niveaux, une personne peut traiter de l'information beaucoup plus complexe.

La mauvaise compréhension de textes suivis n'est pas synonyme d'analphabétisme. Par exemple, la Fondation pour l'alphabétisation évalue que 49 % des Québécois ont des problèmes de lecture (donc un problème de littératie), alors que 800 000 Québécois sont analphabètes.

«Une grande victoire québécoise: 51% de la population du Québec sait lire le texte ci-dessous»

Pour en revenir au texte de Monsieur Thériault, "Un Québécois sur deux ne peut comprendre ce qui est ici écrit", ce dernier nous donne l'impression qu'à un point dans le temps, tous les Québécois savaient lire, et que nous sommes en pleine dégénérescence avec 49% d’analphabètes (fonctionnel-littératie). «Je me souviens» dit la devise du Québec. Vraiment? Connaissons-nous vraiment l’histoire parcourue pour en arriver à un ministère de l’Éducation. Somme toute, 51% c’est déjà une victoire sur l'élite britanno-canadienne qui refusait de voir dans les Canadiens français et les Amérindiens des personnes ayant les qualités nécessaires à l'instruction.

Faut-il rappeler que l'élite francophone, occupée à se hisser parmi les dirigeants du pays, se comportait de la même façon que l’élite anglophone : mépris et dévalorisation des petites gens. Pourquoi instruire un bûcheron ? Pas besoin de savoir lire pour bûcher, c'est du temps et de l'argent gaspillés.

Encore récemment, n'entendions-nous pas le père dire à sa fille, "écoute ma p'tite fille, on n’est pas ben riches et on paiera pas pour t'envoyer à l'école pour ensuite que tu passes ton temps à laver des couches quand tu seras mariée." Archaïque ce dernier discours ? On me l'a rapporté si souvent dans les années 1960, et la jeune fille d’alors doit maintenant être âgée d’une soixantaine d’années.

Suffit-il de dire qu'au Québec en mille neuf cent soixante 50% de la population adulte avait terminé une 6ième année d'étude. Seulement 15% des étudiants se rendait à l'université. Quant aux collèges classiques ils recevaient environ 10% de la population étudiante et seulement 15% de ceux-ci se rendaient au terme des 8 ans qu'il fallait y consacrer. Nous étions en retard sur les autres sociétés occidentales et fermions le peloton de queue. Rappelons nous que le ministère de l'éducation n’a vu le jour qu’en 1964 pour confronter le problème?
JosPublic a connu une Hydro-Québec qui exigeait une neuvième année pour travailler dans ses bureaux. Bien sûr, avant que nous puissions nous situer dans les 10 pays où la population est presque alphabétisée à 100%, quelques convictions sociales et culturelles devront persister.

Malheureusement, en plus de la complaisance envers les enfants-rois, il existe cette l’atmosphère de médiatico-jeu où tout est si facile avec le piton qui actionne le 00 et 01 binaire. Il est évident que la télévision et la radio facilitent la vie des analphabètes et leur évitent de trop souffrir de leur dysfonctionnement au quotidien. Avant la venue de ces médias, il n’y avait point de salut. Pour s’informer, il fallait savoir lire et bien lire. Il faudrait se le rappeler.

Dans la foulée des vœux pieux des 45 années du ministère de l’Éducation, nos gouvernements se sont-ils vraiment efforcés d’attaquer le problème de front ? Il semble bien avoir eu un effort, mais trop peu et peut-être de façon malhabile. L’éducation des adultes et les classes d’alphabétisation pour adultes sont un pis-aller de rattrapage. Malgré les nombreuses réformes scolaires et les trop nombreux essais copiés ici et là, on s’acharne, par souci d’économie, à inscrire trop d'élèves par classe, à réduire le support professionnel, et à investir l’argent dans la création d'une élite à l'école privée.

Pourtant, les parents ont goûté à la même médecine scolaire que leur progéniture, comment se fait-il que beaucoup de jeunes soient laissés à eux-mêmes en milieu familial, sans qu'une aide de l'État intervienne en soutien ? Évidemment, si l'école doit prendre la relève et suppléer au manquement des parents démissionnaires de l’éducation de leurs enfants et qui ne valorisent pas la lecture, alors un apport substantiel et régulier provenant des taxes de tout le monde est nécessaire.

Et voilà où le bât blesse. Depuis une vingtaine d'années, l'écart de revenu entre les riches et les pauvres s'accentue. On sent un retour en force de l'individualisme et au refus de plus en plus marqué de partager la facture des services publics. Les riches se disent suffisamment à l'aise pour se débrouiller seuls et se dissocient de la convergence sociale. Les partis politiques en ont pris acte et aucun en 2009 ne prône une augmentation de taxes salutaire à l'éducation. Bien au contraire, ils continuent à financer l'école privée avec l’argent des pauvres, quitte à louvoyer en passant par des sociétés d'État et à affubler, pour l'occasion, la subvention du titre loufoque de commandite; le tout caché à la scrutation des élus.es.

Soulagée, la population s’attend peut-être à des services publics rendus par des bénévoles et puis, trop d’entre nous croient que ceux qui ne réussissent pas (économiquement) dans la vie prouvent qu'ils ne méritent pas l'argent investi pour les éduquer. Nous revoilà à la case départ ... le préjugé de classe sociale.

Alors dans ce contexte, 51% n'est certes pas assez, mais c'est déjà beaucoup, compte tenu de l’annonce par nos élites de l’arrivée du monde des loisirs depuis les années 70.  Encore récemment nos élus.es nous ont fait la preuve que jeux, loisirs et éducation sont à leurs yeux du pareil au même, puisqu’en 2005 Monsieur Jean Charest changeait le nom du ministère de l’Éducation pour celui de
Ministère de l’Éducation des loisirs et des sports.

Les données utilisées viennent de l'Enquête internationale sur l'alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) de 2003 réalisée par Statistique Canada et l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), de même que les données du recensement de 2006.