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Le Ghetto individuel

Jean-Jacques Pelletier
Philosophe et écrivain
Revue Alibis
Extrait de "le polar à l'ère du soupçon"
no. 30 printemps 2009
 

Le ghetto individuel... Aurait-il pu en être autrement?

Pour répondre à cette question, il faut faire un détour et revisiter brièvement l'histoire du XXe siècle. En particulier, il faut revoir de quelle façon l'émergence de l'individu a eu comme corollaire - et comme condition - un processus généralisé de fragmentation de nature sociale, économique et idéologique. Bien sûr, le processus n'est pas encore achevé; mais il est en bonne voie. À terme, sa logique mène à la production de ces atomes sociaux si chers aux thuriféraires du marché généralisé.

Les processus de fragmentation

Cet atome social, pour le produire, il fallait le "libérer" de son ancrage historique (pour le Québec, religion catholique, protestante, juive, etc.), de ses appartenances ainsi que des cadres de références idéologiques qui lui permettaient de "situer" sa vie. Dans ces trois domaines, un processus de fragmentation a traversé le siècle.

Fragmentation du temps vécu: la durée éclate en un poudroiement d'instants. Les perspectives historiques se délitent: l'avenir rabougrit et le passé s'aplatit.

"L'avenir c'est maintenant", nous serine la pub. À la rigueur, c'est demain. Et le passé c'est hier. Avant-hier, c'est le Moyen-âge: une sorte de trou noir où l'on range indistinctement l'époque du Christ, les dinosaures, l'avant dernière mode et, plus globalement, la vie avant la télé en couleurs, la télécommande et l'internet.

Fragmentation sociale... Parce que l'époque est à la mobilité. Qu'il faut briser les crispation identitaires: familles, nations, vie de quartier, attachement à une ville, solidarité de classe... Tout cela est out.  Le temps est venu de la fluidité, des liens éphémères... et des emplois précaires. La précarité est in.

Fragmentation intellectuelle, aussi. À cause de l'émiettement du savoir dans une noria de disciplines, du formatage stérilisant de l'information par les médias (images-chocs, injonctions, phrases simples, brièveté du propos...) et de la dissolution des cadres de références idéologiques... Après les églises religieuses, les chapelles politiques, et philosophiques font aujourd'hui le deuil de leurs fidèles.

Libéré, mais de plus en plus enfermé dans l'instant, coupé de ses anciennes solidarités, privé d'un cadre de références idéologiques et d'un savoir qui lui permettraient d'inscrire son existence dans une compréhension intégrée de la situation dans le monde, l'individu peine à se construire une identité qui ne soit pas un ghetto, qui ne soit pas le simple résidu négatif d'une série de ruptures, de pertes et de désillusions.

L'individu fragmenté

Fragment social, l'individu mène une vie de plus en plus fragmentée, dont la cohérence relève davantage du collage et de l'accumulation d'expériences hétérogènes que d'un projet unificateur. C'est la logique de l'agenda: les activités se succèdent sans autre lien que leur place dans l'horaire...

C'est la vie à tiroirs.

On zappe sa vie d'une activité à l'autre. Émotivement, intellectuellement, l'individu est astreint à une sorte de zapping universel, où il est sans cesse requis de modeler son comportement selon les exigences de la situation du moment.

Cette évolution n'est évidemment pas encore achevée. Mais, à terme, elle mène à l'avènement de cet atome social, calculateur rationnel de ses intérêts et libre entrepreneur de sa satisfaction, qu'exige le marché pour fonctionner sans distorsions. Un individu pour qui le narcissisme devient une technique de survie; la manifestation de son individualité, un souci récurrent; la recherche de l'intensité, un substitut à la quête de sens que constitue tout engagement dans un projet.