Le Monopoly de la santé!

Par Jean DUCHESNEAU
Citoyen de Joliette
Publié ici le
6 janvier 2011

 

Dernièrement, le Dr Gaétan Barette, président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, rabrouait le président de la Fédération des omnipraticiens, qui proposait une réduction de l'écart dans la rémunération des omnipraticiens par rapport à celle des médecins spécialistes en vue d'inciter les étudiants en médecine à choisir davantage la médecine familiale plutôt que les spécialités.

Piqué au vif, le Dr Barette a alors argué que, puisque la rémunération des omnipraticiens et celle des spécialistes est «à l'acte», le problème des omnipraticiens n'en est qu'une d'organisation du travail. Notamment, que l'informatisation du système de santé devrait permettre aux omnipraticiens une meilleure efficacité.

Ce débat de nos valeureux doctes sur la place publique laisse perplexe et soulève d'énormes questions que seul un sommet sur la santé pourrait mettre à jour. La population souffre à cause du système de santé qui ne répond que partiellement aux besoins et qui ne reçoit pas de réponse satisfaisante à ses questions de la part des principaux acteurs politiques et syndicaux. La réalité, c'est que le système se dégrade d'année en année; seule une revue des règles du jeu sur une base plus éthique pourrait corriger le tir.

À chaque intervention publique d'un des acteurs du système de santé, j'ai la désagréable impression qu'on nous prend pour des valises tant on fait preuve de corporatisme et de mauvaise foi. Afin de bien comprendre les enjeux, je propose le jeu de Monopoly de la santé.

Au départ, entendons-nous sur une situation de départ idéale correspondant à 100 % des patients soignés par 100 % des omnipraticiens, 100 % des médecins spécialistes ainsi que 100 % des infirmières, et ce, dans 100 % des hôpitaux distribués équitablement dans 100 % des régions du Québec. Le nerf de la guerre, c'est que 100 % du budget de la santé est distribué suivant une proportion prédéterminée: 25 % aux omnipraticiens, 25 % aux spécialistes, 15 % aux infirmières, 5 % aux auxiliaires, 25 % aux hôpitaux et équipements et 5 % en frais de gestion.

La situation du jeu de départ est en parfait équilibre, tout changement par un joueur aura des conséquences sur l'ensemble des autres. La «game» pour chaque joueur, c'est de se donner le plus de pouvoir possible afin d'acquérir le plus de budget possible sans jamais donner l'impression d'un affaiblissement des services. Ne pouvant excéder le budget global, la distribution du budget exige qu'on enlève à l'un ce que l'on donne à l'autre.

Pour financer le système, il faut soit réduire le nombre des ressources payées à salaire ou réduire le nombre d'actes. Il s'agit donc de cannibaliser le budget à son avantage sans que ça paraisse. À l'instar du savant docteur Barette ou du ministre de la Santé, Yves Bolduc, le discours doit donner l'impression à la population qu'il s'agit d'un bar ouvert de services et que la limite de l'offre n'est causée que par des accidents de parcours ou une mauvaise organisation des acteurs au plus bas de l'échelle.

Passons à notre jeu du Monopoly de la santé: au premier lancement des dés, le premier joueur échoue sur une case exigeant une baisse du budget global de 20 %. Ce joueur inexpérimenté a eu l'idée stupide de limiter le nombre de médecins et d'infirmières en envoyant les plus vieux à la retraite. Ce joueur s'est sorti du jeu dès le départ, car tout le monde a compris sa stratégie; il ne faut pas donner l'impression d'affaiblir le système.

Un autre joueur a eu l'éclair de génie d'utiliser la réduction du nombre d'infirmières afin de limiter le nombre d'actes des spécialistes. Les patients ne sont pas contents, mais ce joueur sauve la face en renvoyant la balle au joueur maladroit et aux écoles qui n'ont pas formé assez d'infirmières.

Quand l'argument du blâme n'a plus fonctionné, il a limité le nombre d'infirmières dans le public et restreint les actes médicaux en dosant savamment le recours aux agences privées. Pas mal joué, n'est-ce pas?

Un autre joueur, qui a aussi compris qu'il est payant de réduire le nombre d'actes médicaux, s'est assuré de réduire l'efficacité en créant une tour de Babel informatique.

Tout le monde a bien ri autour de la table quand les docteurs se sont vus empêtrés dans la paperasse; on n'y a vu que du feu!

Un autre joueur a eu l'idée de réserver les tâches les plus complexes au haut de la pyramide et de redistribuer les tâches exigeant moins d'expertise au personnel moins coûteux. Ainsi, des tâches assumées par des médecins pourraient l'être par des infirmières cliniciennes et des sages-femmes, tandis que des tâches assumées par des infirmières pourraient être réservées aux infirmières auxiliaires. Une telle stratégie était dans l'intérêt du joueur «patient», mais a fait l'objet d'un blocus généralisé de la part des joueurs médecins et infirmières, qui ont menacé de quitter le jeu.

La situation actuelle de la «game» de Monopoly de la santé fait en sorte que le budget est cannibalisé par les acteurs de l'offre alors que la demande ne cesse d'augmenter. Il y a un défaut majeur dans les règles du jeu: on a la contrainte du budget, mais pas l'imposition de respecter le serment d'Hippocrate, qui d'ailleurs ne vaut que pour ceux, de moins en moins nombreux, qui ont accès aux services. La règle non écrite est qu'on n'est pas responsable de ceux que l'on ne sert pas; l'augmentation des coûts du système se finance par l'allongement des listes d'attente.

Devant cette situation, seul un sommet sur la santé mené par des leaders forts devrait revoir les règles du jeu sur la base des besoins de la population vieillissante. Une vaste analyse des tâches et de l'organisation du travail ne pourra régler seule la situation. Il est nécessaire que les besoins de la population aient préséance sur les intérêts corporatistes des acteurs du système. Ou changeons les règles du jeu! La mouche du coche!