La place du privé dans les soins de santé
Le chat sort du sac

Dr Réjean HÉBERT
Chercheur émérite, Réseau québécois en santé des populations, Doyen, Faculté de médecine et des sciences de la santé, Université de Sherbrooke et candidat du Parti québécois aux élections du 8 décembre 2008

13 décembre 2008
 

 

Lors d'une conférence tenue devant les membres de l'Institut canadien de la retraite et des avantages sociaux, l'ex-ministre de la Santé et des Services sociaux Philippe Couillard a enfin présenté clairement sa pensée quant au système de santé. Il faut plus de privé en santé et permettre l'assurance privée duplicative, des hôpitaux privés et la mixité de la pratique médicale. Il reprend ainsi à son compte le programme de l'ADQ qu'il a pourtant toujours officiellement décrié.

Les personnes averties le savaient déjà; la stratégie utilisée par le gouvernement libéral ces dernières années pour introduire subtilement le privé dans le système de santé se décode assez facilement. Le lobby du privé est très efficace pour percer le dernier marché qui lui échappe en Amérique du Nord. Ce lobby finance des pseudo-instituts de recherche qui publient des études douteuses et biaisées, en plus de soutenir leur large diffusion publique. Ce lobby a obtenu du gouvernement la mise sur pied de deux commissions présidées par des apôtres du privé (Ménard et Castonguay) qui concluent (surprise) qu'il faut ouvrir notre système de santé au privé. Faute d'arguments scientifiques et politiques, il ne restait plus qu'à trouver un alibi juridique. C'est ce qu'a apporté (comme par hasard) le jugement de la Cour suprême dans la cause Chaoulli.

Le gouvernement libéral pouvait ainsi justifier l'ouverture du système au privé, d'abord pour trois types de chirurgies seulement, mais la loi prévoit l'extension illimitée par simple voie de règlement, ce qui a été fait pour plus de 50 autres interventions par M Couillard, juste avant son départ pour un poste dans le secteur privé. Habile.

Le gouvernement libéral et son ministre vedette de la Santé prenaient pourtant bien soin de rassurer la population en réaffirmant, à qui voulait l'entendre, leur croyance dans le système de santé public. Rien d'étonnant quand on sait l'attachement de la population à ce système de santé et sa réticence à ce qu'il soit privatisé. Il fallait donc jouer d'astuce pour le faire sans le dire.

Performance

Dans sa récente conférence, M Couillard répand encore des faussetés sur la performance de notre système de santé. Il oublie qu'il est largement démontré que le système public contrôle mieux l'augmentation des coûts puisqu'il n'y a pas d'incitatifs financiers à multiplier les actes. L'exemple le plus flagrant vient des États-Unis, où plus de 15 % du PIB sont consacrés à la santé, contre moins de 10 % au Québec.

L'augmentation exponentielle des coûts liés à la couverture privée d'assurance-maladie pour les employés est d'ailleurs un des facteurs expliquant les difficultés économiques de plusieurs entreprises américaines, notamment les géants de l'auto. M Couillard oublie aussi de dire que le Québec se situe dans le peloton de tête pour la plupart des indicateurs de santé: espérance de vie, mortalité infantile, mortalité par cancer. Loin devant les États-Unis. Pour l'accès, qui semble chatouiller M Couillard, nous n'avons aucune leçon à recevoir de nos voisins du sud, chez qui près de 40 % de la population n'a même pas accès aux services de santé, faute de moyens financiers.

Disponibilité

Dans un contexte de pénurie de médecins et d'infirmières, toute ouverture au privé diminuera d'autant la disponibilité des professionnels de la santé au système public et diminuera surtout l'accès des clientèles vulnérables. Il est faux de prétendre que les médecins travailleront plus s'ils pratiquent en parallèle dans le privé. La tendance est claire: les médecins travaillent de moins en moins et sont davantage soucieux de l'équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. D'ailleurs, le plafond salarial qui limitait auparavant la pratique médicale dans le système public n'existe plus.

Malgré cela, les médecins ne travaillent pas plus, au contraire. Une mixité (public-privé) de la pratique entraînera donc inévitablement une réduction des heures consacrées au système public. Et c'est déjà observable en radiologie, la seule discipline où la mixité est autorisée. Il n'y a pas eu amélioration de l'accès au système public par l'ouverture au privé, au contraire. Ceux qui ont le plus accès sont ceux qui ont les moyens de payer, pas ceux qui en ont le plus besoin.

Là où les propos de M. Couillard m'ont le plus choqué, c'est quand il considère la médecine de famille comme une utopie («le Dr Welby n'existe plus»). Quelle méconnaissance de la médecine de famille du XXIe siècle! C'est vrai, le Dr Welby n'existe plus, mais la médecine de famille est plus vivante que jamais. Elle se pratique maintenant en groupe (les Groupes de médecine de famille ou GMF), et c'est le groupe qui offre l'ensemble des services, une situation plus stable et solide que lorsque les services ne reposaient que sur un seul individu. Une évolution qui améliore sensiblement la qualité et l'accessibilité aux services, en plus d'assurer aux médecins une qualité de vie et de pratique bien supérieure.

Il faut revaloriser la médecine de famille, la vraie, celle dans laquelle on suit les personnes à long terme. Celle dans laquelle le médecin peut encourager la promotion de la santé, la prévention et le dépistage des maladies, ainsi que le suivi rigoureux des troubles chroniques tels que le diabète, l'obésité, l'hypertension et autres maladies cardiovasculaires. Celle dans laquelle le groupe offre des services de consultations sans rendez-vous le soir et la fin de semaine. Ainsi, plus besoin d'utiliser les ressources coûteuses de l'urgence et de l'hôpital pour pallier l'accès insuffisant aux soins de première ligne. Les systèmes de santé les plus performants sont ceux qui ont priorisé la médecine de famille et la première ligne. Mais, pour faire ce virage nécessaire, il faut une volonté et une vision claire, et de toute évidence le neurochirurgien Couillard ne les avait pas. Et il est à prévoir que son émule, Yves Bolduc, lui-même issu de la médecine d'urgence, ne l'ait pas non plus.

Les préjugés de M. Couillard sont probablement à l'origine du retard de l'implantation des GMF dans toutes les régions du Québec: il en manque encore 150, alors que le réseau devait être complété en 2005. Cela explique aussi pourquoi la prise en charge et le suivi des clients n'ont pas été priorisés, contrairement à la pratique à l'hôpital, en centre d'hébergement et à l'urgence. Il n'y a rien d'étonnant à ce que les jeunes médecins de famille ne prennent pas en charge des patients: ils sont plutôt orientés vers d'autres activités, utiles certes, mais qui encouragent une médecine McDonald (bobo-docteur-pilule).

Ce qu'on peut prévoir, c'est que le système de santé n'est pas prêt de sortir du marasme si on continue à l'ouvrir au privé et à négliger la médecine de famille, à manquer de vision et à écarter les données scientifiques actuellement abondantes pour soutenir ces orientations, et à céder au lobby de ceux qui veulent s'enrichir grâce à la souffrance et à la misère