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La profession médicale
est interpellée par l'état du système de santé canadien

 

Courte biographie de l'auteur du discours Jeffrey TURNBULL

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Président de l'Association médicale canadienne
Le 23 août 2011


 

Choix des photos et mise en page: JosPublic
Publication ici le :
31 août 2011

Chers collègues,

Mesdames et messieurs,

Il y a des périodes dans la conduite des affaires des organisations et des professions qui les définissent et les orientent aux yeux de leurs membres et des groupes qu’elles desservent. La profession médicale traverse une de ces périodes. Notre façon de relever les immenses défis auxquels nous faisons face redéfinira pendant des années notre profession et la confiance qu’a en nous le public.

Nous avons constaté le déclin lent et constant d’un système de santé profondément troublé, nous en convenons maintenant tous. Franchement, ce pilier de la société canadienne est en érosion.

Je crois que personne d’entre nous n’aurait pensé pratiquer un jour dans un système où cinq millions de Canadiens n’ont pas accès à un médecin de famille.

Un système dans lequel un Canadien sur dix n’a pas les moyens d’acheter ses médicaments.

Un système dans lequel il faut attendre un an avant de recevoir une arthroplastie du genou pour soulager des douleurs graves et invalidantes, et où cette attente d’un an est considérée comme un objectif idéal des soins de qualité (objectif que, souvent, nous n’atteignons même pas).

Un système dans lequel mon hôpital a dû annuler 580 opérations l’an dernier parce que nous sommes submergés, et où nos patients à l’urgence attendent pendant des jours avant d’avoir un lit ou même une chance d’obtenir des soins dans un couloir.

Un système dans lequel nous utilisons un secteur de soins actifs surchargé pour compenser les défaillances d’un système tristement insuffisant de soins à domicile, soins de longue durée et gestion des maladies chroniques.

Que ce soit au pays ou à l’étranger, j’ai toujours été immensément fier de notre système de santé, qui a déjà été considéré comme l’un des meilleurs au monde.

Les temps ont changé toutefois et le Canada a maintenant une cote inférieure à celle de la Slovénie pour l’efficacité et se classe au dernier ou à l’avant-dernier rang pour l’optimisation des dépenses.

Le temps est venu pour la profession médicale de faire preuve de leadership afin de retrouver cette vision d’un système de santé dont nous avons déjà été fiers, un système au service de tous les Canadiens qui donne l’accès universel en temps opportun à des soins de grande qualité axés sur les patients, dans tout le continuum de la santé.

Devant vous, l’an dernier, je me sentais intimidé par l’énormité de la tâche à accomplir, craignant qu’il n’y ait ni engagement ni consensus, mais votre confiance en moi m’a impressionné. Je vous remercie de m’avoir fait confiance. Je n’ai jamais pris cette confiance pour acquise et je n’ai jamais pris mes responsabilités à la légère.

Vous m’avez permis de vous représenter auprès des députés et sénateurs, à des événements publics, auprès des leaders d’entreprise et de la communauté et pendant d’innombrables autres réunions et entrevues avec les médias. J’ai eu l’occasion de voyager un peu partout au pays, de rencontrer des citoyens, nos membres et les associations.

Votre altruisme, votre imagination et votre dévouement dans un système de santé en grande détresse m’ont inspiré.

Notre but est clair, de toute évidence, nous sommes déterminés à servir nos patients et à nous acquitter de notre rôle de gardiens du système de santé.

J’ai aussi entendu nombre d’entre vous exprimer leur frustration face à un manque ahurissant de vision et d’imagination, à l’apathie et aux intérêts personnels généralisés, aux positions axées sur l’idéologie et à la médiocrité acceptée qui se manifeste quand nous sommes convaincus avec résignation qu’il n’y aura pas de changement.

 Malgré tout, les patients ont parlé de la compassion et du dévouement des médecins qu’ils consultent lorsqu’ils sont le plus vulnérables et dans le besoin, et vous répondez toujours à l’appel.

On constate également que de nombreux patients souffrent à cause du manque d’accès en temps opportun à des soins efficaces, sont plongés dans la confusion par un système dont les services sont limités et les processus lourds et qu’il est difficile de s’y orienter, frustrés par un système qui omet de faire passer leurs besoins en premier ou même de les engager dans les enjeux de leur propre santé.

Tout comme vous, les patients et les autres fournisseurs de soins, j’ai été frappé par le manque de leadership, de gestion coordonnée, d’imputabilité et de responsabilité, et par le gaspillage insensé. Je suis honnêtement convaincu toutefois que le vent tourne. Le changement a débuté avec mes prédécesseurs qui ont fidèlement amorcé le processus. Nous avons une dette de gratitude envers eux et envers ceux qui me succéderont.

Il y a eu de nombreuses réalisations et nous avons bien des raisons d’être fiers.

Nous avons un plan et un consensus étonnant. Il n’est peut­être pas parfait, mais c’est un début, un cadre d’action. Cette année aussi, la santé a été inscrite avec réticence au programme politique pendant les élections fédérales. L’intervention des médecins du Canada a été essentielle en ce sens.

Pendant notre dialogue national, le public a constaté que les médecins sont les défenseurs de leur bien-être, de celui des plus vulnérables autour de nous et de nos communautés.

Nous avons formulé une série de principes pour orienter le processus de transformation des soins de santé, mais nous avons aussi prouvé, et c’est plus important, que nous pouvons obtenir un grand consensus inter et intraprofessionnel pour soutenir des buts communs. Un nombre sans précédent d’organismes de soins de santé, soit 50 jusqu’à maintenant, ont adopté ces principes.

Nous avons aussi été au nombre des intervenants devant la Cour suprême dans l’appel interjeté par le gouvernement fédéral dans le but de fermer le programme Insite à Vancouver, appel axé sur l’idéologie politique au lieu des besoins des plus vulnérables dans nos communautés.

Dans tout ce que nous avons fait, nous nous sommes exprimés fermement et passionnément, mais toujours avec respect. Nous avons parlé des valeurs et des principes. Nos interventions n’ont pas toujours été populaires, mais je suis fier d’affirmer que nous avons pris la parole seulement dans le meilleur intérêt de nos patients.

Trois thèmes constants m’ont profondément influencé pendant nos discussions nationales avec le public et les fournisseurs de soins.

 

Les grandes inégalités sociales qui s’accentuent au Canada produisent
dans la santé des inégalités dévastatrices aux proportions épidémiques

 

Le premier me touche de près, mais c’est un enjeu exprimé à chaque assemblée publique locale. Les grandes inégalités sociales qui s’accentuent au Canada produisent dans la santé des inégalités dévastatrices aux proportions épidémiques, qui deviendront un important catalyseur des coûts des soins de santé si nous n’intervenons pas. Nous consacrons notre travail à la santé et nous avons pour obligation de soutenir des politiques publiques réfléchies qui amélioreront la santé de tous les Canadiens.

Ces inégalités inacceptables en santé sont une réalité pour les plus vulnérables autour de nous : les jeunes, les personnes âgées, les personnes qui vivent avec une maladie mentale ou une toxicomanie, les Autochtones, les personnes atteintes d’incapacité physique, les personnes itinérantes et, surtout, les pauvres. Dans nombre de ces groupes, chez ces Canadiens, les taux de VIH sont plus élevés qu’en Afrique, les taux de tuberculose plus élevés qu’au Bangladesh et l’espérance de vie est inférieure à celle de l’Europe de l’Est.

La pauvreté coûte la santé aux pauvres. Je n’en suis pas fier. Personne d’entre nous ne devrait en être fier et nous avons l’obligation professionnelle de parler au nom de ceux et celles qui ne peuvent pas se faire entendre, de nous opposer à l’inégalité sociale et aux facteurs qui entraînent en premier lieu la détérioration de la santé. Nous avons gardé le silence pendant trop longtemps et nous ne pouvons nous taire. Le public attend mieux de nous.

Un moyen de réduire les inégalités dans le système serait de garantir que tous les citoyens ont accès à la couverture de base des médicaments d’ordonnance. Notre pays accuse un échec flagrant à ce chapitre. Or il s’agissait de l’une des principales recommandations du rapport de la Commission Hall en 1964 ! Près de cinq décennies se sont écoulées et nous n’avons toujours qu’un méli-mélo de mécanismes de financement public et privé des médicaments d’ordonnance.

Le public a souvent mentionné le coût élevé des médicaments d’ordonnance pendant notre dialogue national. La formulation d’une stratégie nationale pour les médicaments ou l’instauration d’un régime d’assurance-médicaments et d’une vision semblable pour les soins de longue durée sont les deux assises de la génération suivante de l’assurance-santé.

 

Les soins de santé comme nous les connaissons ne sont en fait que le traitement des maladies, un paradigme des soins actifs axés sur des thérapies curatives actives

 

Deuxièmement, nous avons constamment entendu dire que ce que nous appelons un système de santé n’en a en fait que le nom. Les soins de santé comme nous les connaissons ne sont en fait que le traitement des maladies, un paradigme des soins actifs axés sur des thérapies curatives actives. Malheureusement, les choses ont changé, mais pas nous. La majorité des maladies que nous traitons sont chroniques et incurables, elles exigent des soins en équipe, à domicile et axés sur les patients.

Pire encore, nous permettons des inefficiences renversantes, des processus de gestion inefficaces, une prise de décisions incohérente et des variations de la pratique qui minent la qualité et la sécurité. C’est un paradigme des soins de santé, et non la promotion de la santé et la prévention des maladies. Et la notion de système sous-entend l’existence d’interconnexions, de services interreliés, de communications essentielles et de transfert des soins sans discontinuité. Elle sous-entend l’existence de systèmes d’information, ainsi que des obligations de rendre compte et l’ingénierie des systèmes.

C’est très simple : nous n’avons rien de tout cela. Pourquoi ? Les soins de santé au Canada ont évolué : d’une série de fournisseurs individuels et isolés et de variations provinciales et territoriales spectaculaires, à un vaste processus complexe de 192 milliards de dollars qui contribue à alimenter notre économie.

Nous n’avons cependant pas évolué en même temps ni changé nos structures de gestion pour la prestation efficace et efficiente de ce qui est essentiellement un service social essentiel, mais qui est tout aussi essentiel à la réussite économique du Canada.

Pour le faire, nous devrons établir de nouveaux systèmes de gestion et de nouveaux mécanismes d’imputabilité. Nous devrons aussi être flexibles, former de nouveaux partenariats, travailler différemment à l’aide de données probantes et de pratiques exemplaires pour orienter les soins de santé et, oui, peut­être même devrons-nous compromettre notre propre bien-être pour le bien du public… mais toujours par respect de notre devoir sacré envers nos patients et le public.

Nous pouvons y arriver. Il faudra un processus de changement stratégique, réfléchi et à long terme. La tâche est intimidante, mais possible. Nos patients et notre profession en seront avantagés en bout de ligne.

Alors que mon mandat achève, je suis convaincu que nous sommes dans la bonne voie pour réaliser ce changement. Rien n’est plus évident en ce sens que le « mouvement de la qualité » croissant ici au Canada. De nombreuses initiatives sont en cours, nous l’avons entendu ce matin. Il faut maintenant nous unir et optimiser ces efforts à l’aide d’une vision nationale de la qualité.

L’AMC a demandé à cette fin la fondation d’une Alliance canadienne de la qualité en santé pour aider à consolider et promouvoir l’innovation dans la prestation de soins de santé de grande qualité au Canada. Cet organisme aurait un rôle semblable à celui de l’Institute for Healthcare Improvement aux États-Unis ou de l’Institute for Innovation and Improvement en Angleterre.

 

Nous pouvons nous engager à faire passer les intérêts de nos patients en premier, à mieux écouter et à intervenir en partenariat avec d’autres fournisseurs, les patients et leur famille.

 

Le troisième et dernier thème a été mentionné très clairement pendant notre première assemblée publique locale quand on a attribué à la profession médicale, c’est­à­dire nous, une obligation morale de leadership. Le leadership exige une vision pour voir le chemin qui s’ouvre devant nous, avoir le courage de l’emprunter et la force de le suivre. Les gouvernements sont incapables de leadership à mon avis et nous leur demandons peut­être l’impossible. Je pense qu’ils peuvent seulement suivre. C’est notre rôle d’obtenir le consensus, de conclure des partenariats et de susciter les circonstances qui leur permettront d’aller de l’avant et d’apporter le changement dans un système en difficulté.

Je pense toutefois que les gouvernements doivent quand même gouverner. Ils doivent établir les cibles et objectifs généraux, concevoir des systèmes pour le succès, attribuer des ressources et demander des comptes aux responsables directs de la gestion de la santé et du système de santé. Nous ne pouvons, et ne devrions, pas leur demander de faire la gestion quotidienne des soins de santé.

Notre leadership exigera courage et consensus. En collaboration avec nos partenaires, nous devons acquérir de nouveau le droit moral du leadership, et nous le ferons. Nous sommes les gardiens de ce système de santé. Nos patients et nos communautés n’en attendent pas moins de nous. Il faut donner l’exemple et la profession médicale doit aussi s’engager officiellement envers l’instauration d’un système de santé plus viable et efficace.

Nous pouvons faire beaucoup.

Nous pouvons nous engager à faire passer les intérêts de nos patients en premier, à mieux écouter et à intervenir en partenariat avec d’autres fournisseurs, les patients et leur famille.

Nous pouvons nous engager dans un programme de qualité et de sécurité, et collaborer avec d’autres intervenants à la création de lignes directrices de pratique rentables et fondées sur des données probantes.

Nous pouvons aussi orienter les hôpitaux et les régies régionales de la santé, et nous engager dans les administrations municipales et provinciales.

Nous ne pouvons d’autre part dicter le comportement des autres sans accepter la responsabilité des changements que nous savons nécessaires au sein de notre propre pratique et de notre profession.

Il nous faut intervenir dès maintenant. Nous perdons un bien précieux. Il nous échappe, lentement, graduellement, mais soyez certains que les soins de santé ont changé et continueront de le faire. Si nous échouons, nous n’aurons que nous-mêmes à blâmer. Nous ne pouvons dans une décennie regarder en arrière et regretter de n’avoir rien fait, d’avoir simplement attendu que quelqu’un d’autre agisse ou prenne la direction du changement. C’est une question de responsabilité et d’intendance.

Il faut maintenant une intervention orientée et déterminante axée sur les leviers connus du changement. Cela doit comprendre le respect de nos valeurs, une vision uniforme, un engagement inébranlable envers la qualité des soins et l’équité, des lignes directrices sur l’équité et les pratiques exemplaires, l’harmonisation des ressources et des résultats, de meilleurs systèmes d’information et la réalisation que nous sommes un élément essentiel d’un système global.

En conclusion, nous ne pouvons nous permettre de céder à l’apathie, de faire passer nos intérêts en premier, de laisser quelqu’un d’autre diriger par intérêt personnel ou idéologie, et de perdre ce qui est si essentiel aux Canadiens. Je suis certain que le leadership réfléchi de John Haggie, le soutien professionnel et constant du personnel de l’AMC et le dévouement des médecins du Canada nous permettront d’atteindre le succès. Nous avons toutefois du pain sur la planche. Nous avons un devoir sacré envers la communauté que nous servons.

Comme dirait Robert Frost :

Ce bois me plaît; il est profond et sombre / Mais j'ai promis, il faut tenir / Avant d'aller dormir, ma route est longue / Bien longue avant d'aller dormir.

(Traduction de l’écrivain français Jean Prévost)

L’occasion de servir l’AMC et de vous représenter, vous, mes collègues, m’a changé à jamais. Je vous en serai toujours reconnaissant. Je vous remercie.