Le pétrole n'est pas toujours une ressource

Écrit par
Steve DÉRY

Professeur agrégé, Département de géographie
Université Laval Québec
Publié le 12 janvier 2011

 

Le débat sur l’exploitation potentielle du pétrole dans le golfe Saint-Laurent au Québec, et incidemment sur celui des gaz de schistes à la une du débat public actuel, est faussé; et c’est en grande partie parce que des données de base ne sont pas intégrées aux « calculs ».

Le pétrole, une ressource?

Géographie économique 101 : qu’est-ce qu’une ressource? Les dictionnaires en donnent une définition beaucoup trop vague pour être utile : « moyen naturel dont dispose une collectivité ».

En fait, une ressource n’existe que sous deux conditions :

1) elle doit être connue ;
2) on doit être en mesure de l’exploiter.

Sans humain donc, pas de ressource. Cela veut dire aussi qu’il n’y a pas vraiment de ressource « naturelle » ; elles sont toutes socialisées, c’est-à-dire qu’elles sont le produit d’une relation entre les humains et la matière. Lorsqu’une matière première présente des caractéristiques, des propriétés intéressantes, son utilisation par les humains la transforme en ressource.

«

Une pierre trouvée sur une grève quelconque, si elle est suffisamment lourde, plate sur deux côtés et jolie, elle peut devenir un appuie-livre pour le passant. La ressource est donc le produit d’une relation entre les humains et la matière première

»

À ce titre, on peut même remonter le temps de quelque 60 ans au Québec pour se rendre compte que les R de la réutilisation, récupération, recyclage, et même réparation (est-ce devenu un tabou ?) étaient la norme dans tous les foyers sans que l’on en fasse grand cas. Les vrais « déchets » étaient plus rares, alors que tout était gardé le plus possible (pour redevenir une ressource !).

Est-ce que le pétrole du Québec et les gaz de schistes sont une ressource ? Ici, il faut préciser la question et faire intervenir un peu de jargon de géographie économique avec la notion de RÉSERVE.

On distingue les réserves connues des réserves projetées par le fait que les premières sont disponibles pour l’exploitation dans les conditions actuelles de technologie et de prix, mais qu’elles ne sont pas exploitées ; les secondes (les réserves projetées) sont les ressources estimées en tenant compte des découvertes éventuelles et de l’évolution des conditions technologiques et de prix ; bref, il faut les conditions qui permettent l’exploitation.

Malheureusement, l’économie capitaliste et ses chantres ont la malencontreuse habitude d’externaliser le plus possible, c’est-à-dire de ne pas tenir compte, ou le moins possible, ce qui pourrait déranger leurs calculs de rentabilité : exit les mesures sociales (comme en Chine), exit les préoccupations environnementales (comme en Alberta). Quelles sont les conditions à partir desquelles nous devons établir un jugement pour définir si cette matière première doit devenir une ressource ou non pour le Québec ?

Des conditions gagnantes ?

1) L’industrie pétrolière et celle des gaz de schistes nous affirment que le Québec s’enrichirait avec les développements qu’ils nous proposent dans le Golfe et la vallée du fleuve Saint-Laurent. Certes, les compagnies y trouveront certainement leur compte; un nombre important d’emplois seront assurément créés et, pendant un certain temps, le gouvernement pourra vraisemblablement profiter de cette manne, d’autant plus que les prix demandés pour ces produits ne suivront pas une courbe descendante. Il y a toutefois plusieurs hics qui risquent mettre du sable dans ce bel engrenage qui n’a pas encore servi.

2) Le pétrole est une ressource sur son déclin, c’est indéniable. Les quelques découvertes supplémentaires (comme les gisements potentiels du Golfe Saint-Laurent) sont « compensées » par les épuisements plus rapides constatés, comme les gisements potentiels de l’Alaska, qui renfermeraient 90% de moins que ce qui avait d’abord été estimé en 2002 ( 01 ).

En fait, il est généralement admis que le pétrole et le gaz naturel seront épuisés avant 2100. Compte tenu de l’espérance de vie actuelle, plusieurs enfants nés depuis 15 ans vivront jusqu’à cette époque. Les quelques centaines de centenaires actuels verront leur cohorte se compter en dizaines de milliers au Québec, dès 2050. Bref, 2100, c’est après-demain en terme de planification économique pour l’ensemble du Québec.

3) La condition précédente signifie que l’exploitation du pétrole au Québec ne peut être que temporaire. L’économie mondiale aura à se diriger vers un après-pétrole de gré ( 02 ), ou de force. Et cette transformation aura des coûts; et ils seront énormes! Ils seront d’autant plus élevés si on étire l’élastique encore davantage en investissant des sommes faramineuses pour démarrer chez nous une industrie vouée à être remplacée au cours des prochaines décennies. Toutes ces usines construites, tous ces emplois créés devront éventuellement être reconvertis.

4) Par ailleurs, d’autres coûts seraient aussi associés au démarrage (c’est bien de cela dont il s’agit) de l’exploitation pétrolière au Québec – avec 100 ans de retard sur le reste de la planète – et à celle des gaz de schistes. Ce sont les coûts sur les autres actifs du Québec, c’est-à-dire les autres ressources projetées, qui elles formeront vraiment une base cruciale dans la nouvelle économie du Québec : eaux, sols, forêts, pêches, etc.

En géographie économique 101, il est dit que ce sont des ressources renouvelables. En fait, elles ne le sont que potentiellement. Le mot « potentiellement » sert de mise en garde ici car le potentiel peut être détruit. Une fois que les industries auront siphonné le pétrole, aspirer les gaz et fait le plein goulument, il est fort à parier que les coûts touchant ces autres actifs seront beaucoup plus élevés que les bénéfices engrangés par les citoyens et le gouvernement du Québec (ici, les bénéfices des compagnies n’entrent pas en ligne de compte).

Ces coûts toucheront, premièrement,

  • la réhabilitation des terres dégradées directement ou indirectement;

  • par leur transformation en terrain à vocation industrielle, pour les infrastructures routières, gazières, pétrolières, etc.;

  • par l’exploitation;

  • par les accidents (il y en a toujours, plus ou moins sérieux selon les cas);

  • par la digestion de toutes ces ressources dérivées, en particulier celles provenant de l’exploitation du pétrole, comme les engrais chimiques, les plastics divers, qui emplissent nos sites d’enfouissement (qui ont de vrais coûts, sur des vrais factures de citoyens, n’en déplaisent aux économistes).

Deuxièmement, c’est tout l’écosystème du fleuve Saint-Laurent qui sera à risque, entre autres car les transports y seront plus nombreux sur le fleuve et près du fleuve (réseaux autoroutiers et ferroviaires).

Dans cette même veine, troisièmement, le risque pour les pêches du Québec sera multiplié plusieurs fois.

Quatrièmement, les ressources en eau, une vraie ressource actuelle pour tous les Québécois, autant celles du fleuve que celles des nappes phréatiques utilisées par la population, seront davantage à risque. Ici, il est à peu près certain que le développement d’une industrie pétrolière et gazière au Québec augmentera significativement les coûts de traitement de l’eau.

Enfin, s’agissant toujours de pollution, cinquièmement, lancer le Québec sur cette voie signifie que les efforts pour réduire notre dépendance à l’endroit de l’automobile n’iront nulle part et que les coûts associés à la congestion automobile, à la pollution urbaine, et aux épisodes de smogs resteront très élevés.

Un Québec du XXe ou du XXIe siècle?

La question qui nous est posée ici dans ce débat est celle-ci : souhaitons-nous étirer l’élastique de l’économie pétrolière au maximum, tout en sachant qu’il nous pètera à la figure avec plus de vigueur au bout du compte, en lançant le Québec dans une industrie du XXe siècle vouée au déclin?

Cela aurait aussi pour effet de placer le Québec en queue de course dans le développement d’une économie du XXIe siècle, moins polluante et moins énergivore.

Le retard pris actuellement se mesurera alors en décennies. Lorsque le pétrole sera épuisé et qu’il faudra éventuellement reconvertir notre économie, les couts seront beaucoup plus élevés pour tous. Ce bref examen des conditions entourant le potentiel pétrolier et gazier du Québec incite à

REFUSER CATÉGORIQUEMENT

 que le pétrole et les gaz de schistes qui se trouvent dans notre sous-sol ne deviennent des ressources, pour le plus grand bien du Québec du XXIe siècle

 

Références:

01

Selon le US Geological Survey rapporté par CNN et l’Association for the Study of Peak Oil & Gas – ASPO : http://www.peakoil.net   27 octobre 2010

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02

Comme en Suède, Le Devoir, 23 et 24 octobre 2010

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