Les hydrocarbures dans le Saint-Laurent (ou ailleurs)

Alain VÉZINA
Sociologue
Citoyen d'Havre-aux-Maisons
Îles-de-la-Madeleine

 

Dans tout ce débat, il me semble que c'est l'essentiel qui se trouve déplacé à l'arrière-plan.

Il nous faut comprendre que de discuter des pollutions et contaminations de l'eau, comme cela se passe dans les discussions de chaumières, les assemblées locales, les médias ou encore, comme cela se passera certainement au BAPE, c'est jouer un jeu risqué et obtus, celui que les industrialistes (industriels, gouvernements et de nombreux universitaires spécialisés) souhaitent voir être joué.

Ce que l'on fait alors c'est de ne discuter que des effets sur site(s) du développement des énergies, fossiles ou autres. C’est comme se mettre les mains de chaque coté des yeux (oeillères) pour ne voir que la zone d’exploitation (ou du barrage) et ses alentours, évitant de regarder ce que nous ferons ensuite de ces énergies, chacun de notre coté. Probablement sous prétexte que l’on ne sait l’évaluer ou que cela n’appartient pas directement au projet à l’étude. C'est ce à quoi se résume tout le corpus des études d'impacts, lesquelles jamais n’ont donné et ne donneront un portrait d'ensemble.

Toutes les audiences du BAPE tel qu’il est ou a été, même avec le meilleur des mandats, n'ont jamais offerte vraiment plus. C'est comme si nous acceptions une pondération des conséquences en faveur du proche face au lointain, de l'immédiat face au moyen et long terme.

Il nous faut pourtant : Penser global et agir local. C’est simultanément de se munir d’une pensée englobante et d’en pondérer avec justesse tous les éléments constituants qui s’avèrent exigeant.

A l'heure actuelle, l'atmosphère terrestre recèle quelque 392 ppm (parties par million) de gaz à effet de serre (équivalent CO2). Le système terrestre permet une inertie du climat de plusieurs décennies (environ 30 ans) avant que ne se manifeste pleinement les effets des gaz à effet de serre présents.

Ainsi, nous vivons dans un climat qui correspond au plein déploiement des gaz à effet de serre présents dans l'atmosphère au début des années 80. On en voit déjà les conséquences. Déjà cela permet la libération de méthane d'anciennes zones depergélisol et de tourbières autrefois gelées, émanations qui à leur tour pourront agir comme phénomène amplificateur du réchauffement global. Le recul moyen de la zone de pergélisol au

Québec a été de 130 km vers le Nord au cours des 50 dernières années. Or, ces 30 dernières années les émissions annuelles globales n’ont fait que croître, sauf tout récemment, du fait de la récession.

Des scientifiques réputés pensent désormais que le seuil de concentration de gaz à effet de serre à ne pas franchir est de 350 ppm. Ce seuil est derrière nous. Inquiet du développement des hydrocarbures au Québec et des gaz de schiste en particulier, Équiterre a produit tout récemment un document où la question climatique et les négociations internationales sont à l'avant-plan.

Il me semble, comme à Équiterre vraisemblablement, que ce soit la seule bonne approche. Une telle approche permet de porter un tout autre regard sur le développement des hydrocarbures que celui qui s'inquiète des risques de contaminations et pollutions sur site(s). Regard qui par ailleurs n'est pas anodin ou inutile, seulement secondaire.

Ainsi, j'ai bien moins de fascination que beaucoup d'autres pour le documentaire Gasland, dont pourtant la diffusion au Québec n'a pas encore vraiment commencée. L'exigence, voire l'urgence de « décarboner » (se passer des énergies fossiles) les économies du monde permet d'aller jusqu'à dire que si l'énergie rendue disponible n’est pas globalement utilisée en ce sens, même le constat après-coup d'une exploitation des gisements de gaz ou de pétrole (par Junex, Gastem, Corridor Ressources et consorts) sans contaminations significatives aura été non souhaitable.

Les risques l'auront tout de même emporté sur les avantages. Une fois extraites, les énergies fossiles quittent le site (le puits, la zone d'exploitation, l'estuaire, le golfe) et transitent finalement dans nos usages, privés (personnels, familiaux, entreprises) ou publics. S’il est incertain, voire accidentel mais prévisible, qu’il y ait des dégâts sur site, dans la zone d’exploitation, il est par contre absolument certain qu’il y en aura du fait de nos usages, sous la forme d’attaques à la stabilité du climat et à la biodiversité.

L'utilisation des énergies fossiles est désormais paradoxale. Au-delà du quotidien, le seul contexte d’une bonne utilisation de celles-ci en est un où leur usage permet systématiquement d'avancer vers une mutation des infrastructures qui fera que nous arriverons à nous passer des énergies fossiles.

Le risque imminent de manque de pétrole (pic pétrolier) est lui-même pris dans un contexte climatique qui s'interprète comme un trop plein d’énergies fossiles. C’est ce contexte qui est le phénomène englobant.

Équiterre met aussi quelque peu en évidence le risque de retomber dans les mêmes ornières si le signal-prix continue d'être favorable au pétrole. La tentation sera alors forte d'en rester là, tant que faire se peut, sur la voie de cette dépendance. En somme, bâtir un monde durable est pour le moins difficile et risqué si l'on utilise ou prend appui sur les paramètres singuliers d'énergies non-renouvelables (abondance et bas prix, incroyable densité énergétique, grande stabilité à température ambiante, etc.). Voilà sans doute le point essentiel auquel il est urgent de réfléchir.

Un monde durable ne peut-être bâti qu’avec des énergies renouvelables elles-mêmes utilisées dans des limites qui voient à ce que l’espèce humaine n’occupe pas tous les territoires, protégeant la diversité du monde non-humain, ce qui à plus long terme sera au bénéfice du monde humain. Notre anthropocentrisme est inexpugnable mais peut et doit être systémiquement minoré.

Dans son rapport, Équiterre met en doute les capacités et les aptitudes du Québec, par sa structure industrielle générale, d’opérer des conversions avantageuses en usant des énergies fossiles. Ce rapport met aussi en doute les volontés du gouvernement de jouer sainement de ce paradoxe, laissant trop d’initiatives et de possibilités d’orientations aux marchés.

Les pièces nécessaires pour aller vigoureusement en ce sens ne sont pas là (peu ou pas d’industrie des énergies renouvelables, pas d’industrie de l’automobile d’avant-garde énergétique, etc.) comme ne le sont pas davantage les engagements de l'État, par delà les changements de gouvernements, afin que se mettent en place ces pièces manquantes. Que la loi des mines au Québec vienne en pratique s’établir au-dessus de la loi sur le développement durable et la contaminer en est un indice manifeste.

Tout porterait plutôt à conclure que sur le plan énergétique le Québec est déjà capable d’aller de l’avant vers plus de renouvelables avec les énergies (formes et quantités) dont il dispose actuellement, sans s’embarrasser d’une gestion paradoxale, susceptible d’agir comme un piège, bâti de tous nos usages incoordonnés, majoritairement privés.

Sur le plan financier, le Québec devrait plutôt se joindre avec vigueur au mouvement de ceux (Allemagne, France) qui réclame une taxation/imposition des transactions financières. C’est maintenant là, énormément plus que dans l’investissement direct dans la production, que s’animent les aspirations à la richesse. C’est désormais là où l’argent «travaille», sous forme de paris sur les tendances à soutenir ou à faire émerger. C’est parce que l’argent est là beaucoup plus qu’ailleurs que c’est là que l’on doit taxer. Par sa nature c’est une taxation susceptible d’affecter davantage les plus riches. À un taux indolore pour tous, elle n’en demeure pas moins capable de concentrer de très importantes sommes d’argent aux fins des politiques publiques.

Cela dit, les ressources et les moyens les plus immédiatement disponibles pourraient plutôt se trouver du coté des initiatives et planifications locales, voire des mouvements locaux s'affectant d'économies d'énergies dans tous ses aspects, en particulier à travers l’institutionnalisation de formes collectives et participatives de l'éco-aménagement du territoire et de l’urbanisme.

C’est là, la dimension sociale et politique de la problématique que la plupart des universitaires techniques patentés, qu’ils agissent dans les secteurs privé ou public, se complaisent à ignorer ou n’oseront prendre en charge. Sans doute ont-ils pris l’habitude ou la discipline de ne pas se sentir interpeler par ce qui est extérieur à leur champ d’expertise.

Pourtant, en l’état actuel des choses, le développement humain et le souci du système terrestre, affaire de toute la population, nécessite de nouvelles institutions de biens communs (celles de l’écoaménagement collectif du territoire par exemple) dont le vécu, une vie durant, contribuera à accroître les compétences à la vie publique et l’intelligence collective. Il s’agit du développement de compétences affectées très négativement par un siècle de politiques de développement du domaine ou patrimoine privé, tirant parti de l’incroyable productivité des hydrocarbures (non-renouvelables), le tout s’avérant écologiquement et socialement catastrophique. À l’inverse, l’«empowerrment» citoyen que l’on propose va bien au-delà de la défense de l’acceptabilité sociale, laquelle pourrait n’être qu’affaire d’argent (d’indemnisation) et de relation publique.

On doit préserver tout ce qui n'a pas de prix

Une partie de l'Île Havre-aux-Maisons
Îles-de-la-Madeleine