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Le franc-parler

L'obsession de ne pas dire franchement les choses
vient de nous offrir des nouvelles perles de la langue de bois.

Par Myriam Ségal
Pour Le Quotidien
Saguenay/Lac-Saint-Jean
Québec / Canada
Publié le 29 juin 2010

 

L'armée canadienne, habituée à dire que nos soldats se pulvérisent en Afghanistan sur des « bombes artisanales », vient de qualifier de « dispositif explosif de circonstance » ces joujoux des talibans dans les deux derniers avis de décès de fantassins canadiens.

L'armée, très respectueuse (hum!) des deux langues officielles, a grossièrement traduit l'expression « IED » (improvised explosive device). Dans le dictionnaire français, « improvisé » signifie « fait sous la pression des circonstances ». C'est ainsi que les dispositifs explosifs sont devenus « de circonstance »! En fait, le terme « bombe artisanale » donnait l'air un peu tata à notre armée sophistiquée qui se ferait avoir à répétition par des engins rudimentaires...

Il s'agit d'ailleurs d'explosifs raffinés, achetés avec l'argent de la drogue. Oubliez les « artisans » afghans qui inventent dans leur cahute de quoi faire sauter un blindé avec de la ficelle et des vieux clous! Ils posent parfois des mines, parfois des voitures piégées. La langue française est trop précise pour les amateurs militaires de circonlocutions vagues...

L'armée a le chic pour les expressions édulcorées : un document prescrivait que chaque soldat devait avoir un « outil à percussion destiné à l'installation d'abris temporaires » : un maillet pour les tentes!

En affaires

Le monde des affaires a aussi peur des mots : dans la présentation de son plan de relance, AbitibiBowater affirme avoir « procédé à une simplification de son portefeuille d'actifs ». Autrement dit : on a fermé des usines. Certaines, comme celle de Dolbeau-Mistassini, sont fermées pour « une durée indéterminée ». Ça fait moins mal que d'écrire « pour toujours ». Les gens de La Baie en savent quelque chose! La technique langagière vise à entretenir juste assez d'espoir pour juguler la colère...

Il y a eu les aveugles. Ils sont maintenant non voyants. Puis les malades; devenus bénéficiaires. Les proches sont maintenant qualifiés d'« aidants naturels ». Les infirmes ont vraiment évolué : mués en « handicapés », puis en « personnes handicapées », puis en « personnes vivant avec un handicap » (comme s'il s'agissait d'un conjoint mal avenant), pour devenir enfin « des personnes vivant avec une différence » (la belle grande blonde aussi vit avec une différence - qui ne la handicape pas! -).

Vertueux pléonasme?

Je fus fustigée il y a peu par une association qui insistait pour que j'adopte ces formules ampoulées. Un handicapé étant par définition une personne, l'expression constitue pour moi un pléonasme vicieux. Mais ce lobby soutient que celui-là est vertueux puisqu'il vise à placer l'individu en exergue par rapport à sa limite, à son infirmité. À ce compte-là, devrons-nous parler des personnes journalistes, ou des personnes politiciennes puisque ceux-ci ont mauvaise presse, et qu'il faut rappeler leur aspect humain au-delà de leur fonction?

Michel Chartrand avait piqué une colère à la radio dans les années 80 contre un français « demandeur d'emploi ». « T'es chômeur, tabarnak...! », tonitruait le syndicaliste.

Change-t-on les mentalités ou les réalités en changeant le vocabulaire? Je ne le crois pas. C'est en discutant, en argumentant, en rectifiant, en rendant tolérant, ouvert. Les insultes « fifi » et « tapette » sont en voie d'extinction. Mais les jeunes se lancent des « Hostie de gay! » au visage, avec autant de mépris. « Et si ton meilleur ami l'était, comment se sentirait-il de t'entendre? » ... Puis expliquer que c'est génétique, comme les yeux bleus ou les cheveux bruns. Ni un défaut, ni une qualité : un état.

Mon fils jette à un copain : « maudit ortho! », synonyme pour les jeunes de débile ou d'attardé. La classe des orthos, c'est celle des handicapés intellectuels. « Les orthos, comme tu dis, font tout leur possible. Et toi? »

C'est l'insulte qu'il faut éradiquer. Pas le mot.