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Palmarès des mots à la mode

J’ai l’insigne honneur de donner un atelier d’écriture journalistique à l’Université de Montréal où, l’on s’en doute, la principale activité des étudiants consiste à écrire des textes journalistiques. Reportages, entrevues, chroniques, critiques...

Texte par: Émilie DUBREUIL
Chroniqueuse

Mise en page : JosPublic
Publication : 28 octobre 2011

Une problématique…
                              ...comme genre style!

 

À la session d'automne, l'an dernier, quelle ne fut pas ma surprise de retrouver, à plusieurs reprises, dans les textes de mes étudiants, le qualificatif «platonique» dans des contextes absolument incongrus.  «Ce film est platonique», écrivait l'un d'eux à propos d'un documentaire sur l'hydro-électricité. Ou encore, «le discours du politicien était platonique. »

Platonique: Qui a rapport au système de Platon. Une année platonique: Révolution à la fin de laquelle on suppose que les corps célestes seront dans le même ordre et à la même place qu'ils avaient au moment de la création. Amour platonique: Affection mutuelle qui n'a pour objet que le mérite spirituel. Donc, pas de cul.

Mes étudiants sont les victimes d’un marché boursier méconnu: celui du mot

Mes étudiants usaient-ils du mot «platonique» dans le sens où le film dont il était question ou le discours de l'homme politique n'auraient aucun effet, au final, sur l'alignement des planètes, ou dans le sens qu'ils étaient dénués de connotations sexuelles? Cette dernière option me semblait loufoque puisqu'on ne s'attend pas à ce qu'un discours ou un documentaire soit le lieu pour montrer ses foufounes et les utiliser. Que voulaient-ils donc dire? Plate! Tout simplement. Ils voulaient dire que le film, ou le discours, ou autre chose... était plate!

J'entends déjà la Denise Bombardier ( 01 ) en vous s'étouffer: «Nos jeunes sont ignorants... C'est horrible! » Bon, il y a un peu de ça, c'est vrai, mais ce n'est pas tout. Mes étudiants sont les victimes d'un marché boursier méconnu: celui du mot. Et comme Gérald Fillion ( 02 ) ne peut pas tout faire, voici, en exclusivité: Le bulletin sémantique.

La valeur du mot problématique (ensemble de questions qu'une science se pose relativement à un domaine particulier), employé à la place de problème, est toujours en hausse. Tellement, que le même glissement sémantique s'applique dans la tête de certains à d'autres mots. Si problème devient problématique, plate devient platonique. Voir exemple plus haut.

L'expression «classe politique» est en forte hausse. Il n'y a plus de politiciens, mais bien une classe politique, «classe médiatique», «classe artistique». Classe est talonnée de près par le mot «communauté» utilisé à toutes les sauces. «La communauté d'affaires», «la communauté scientifique», etc.

Les adjectifs surréaliste, festif et hallucinant se maintiennent. Alors qu'intervenants et pistes de solutions perdent de la vitesse. Heureusement. Louangeons aussi le Seigneur pour la quasi disparition du mot synergie et nous montons actuellement les marches de l'oratoire à genoux pour que les journalistes-commentateurs cessent de nous dire: «Écoutez!» à chaque début de phrase. C'est tellement tendance.

Authentique connaît une ascension fulgurante. Le New York Times rapporte même que c'est l'adjectif le plus utilisé sur les sites de rencontre. Homme authentique cherche partenaire vraie.

Dans le marché de la béquille linguistique, genre et comme atteignent des sommets. Même ma mère est atteinte de cette maladie genre comme.

Le «l'» entre «ça» et «a» est toujours aussi populaire. Il est même employé par des chercheurs universitaires. Entendu sur les ondes d'une certaine radio publique, la semaine dernière, une historienne dire: «Ça l'a été découvert pendant l'empire romain.»

C'est la débandade du côté du sacre. Bâtard s'est effondré sur les marchés... Il est vrai que comme plus personne ne se marie, il était à prévoir que l'action de bâtard perdrait de la valeur, tout comme l'expression «Zéro comme dans Ouellet». Plus personne ne sachant qui est Ouellet.

Dans la catégorie verbe: la problématique perdure, et c'est un bâtard de problème! En effet, plus rien ne dure, tout perdure. On espère dans ce cas que ce ne soit pas trop platonique et hyper intéressant. En fait, si cette situation perdure on espère même qu'elle suscitera un coup de cœur. Notons par ailleurs que l'usage de coup de poing, comme dans «ce roman coup de poing» s'étiole. Tout comme autoroute de l'information. Merci Jésus.

Du côté des nouveaux mots maintenant... Ceux que personne ne connaît et qui subitement prennent le haut du pavé. Le verbe proroger ( 03 ), il y a quelques années en est bon exemple. Le mot paralume, comme dans «Par chance, dimanche matin vers 9h10, aucune automobile ne circulait sur les deux voies ouvertes de l'autoroute 720 en direction Est, près des rues Saint-Antoine et avenue Hôtel-de-Ville, quand des paralumes ( 04 ) sont tombés sur les voies rapides», a fait une entrée remarquée sur les marchés.

En terminant, l'autorité du marché des mots recommande fortement une plus grande coercition au niveau de l'emploi du mot problématique. Les usagers devraient être soumis à des peines d'emprisonnement plus sévères.

Ce serait hyper efficace. Génial, non?

Notes & Références:

01

Qui est Denise Bombardier ?

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02

Qui est Gérald Fillion ?

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03

Que signifie le mot proroger ?

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04

Que signifie le mot paralume ?

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