Langue de bois de l'industrie financière
Avez-vous déjà rencontré le « marché » ?
 
L’art de transformer les citrouilles en carrosses

Dans la presse française et de plus en plus au Québec, surtout chez les économistes, on a longtemps parlé d’« investisseurs », voire de «spéculateurs», même le mot «bankster» existe. Désormais, on évoque les « marchés ». Une subtile novlangue ( 01 ) dont le coauteur d'« Il n’y a pas d’alternative » retrace ici l’histoire.

Texte par: Bertrand ROTHÉ
Source: Marianne

L'auteur est agrégé d’économie, coauteur avec Gérard Mordillat de :
Il n’y a pas d’alternative, trente ans de propagande économique
(Chez l'éditeur Seuil).

Choix de photos, mise en page et références  : JosPublic
Publication : 16 février 2012

Pendant les trois mois de crise que nous venons de vivre, par petites touches, comme une mutation impressionniste, les « marchés » ont remplacé les « investisseurs » dans le vocabulaire des commentateurs.

A l’automne 2011, le journal Le Monde nous en donnait une belle illustration en seulement quatre jours.

Le 16 novembre : « Tant qu’aucune opération bazooka n’aura été mise en place, les marchés testeront les pays fragiles. » Le même jour : « Les marchés ont mis Mario Monti ( 02 )… en ballottage. »

Le 17, l’économiste Patrick Artus, directeur des études à Natixis, sondait aussi « les demandes des marchés ». Plus loin : « Chaque jour, les marchés resserrent un peu plus leur étau » et… « les marchés sont à la recherche de solutions globales ».

Le vendredi 18, le grand quotidien du soir se demandait si « les démocraties, en Europe, pliaient face à la dictature des marchés». Pose du week-end. Lundi : « Maintenant, l’Europe parle allemand… Ce sont les marchés qui l’ont consacré. »

Le très sage journal La Croix n’était d’ailleurs pas en reste. A propos de l’Italie, « les marchés voulaient des réformes structurelles pour changer en profondeur le pays, au-delà des économies ponctuelles… »

Et le journal Libération marchait du même pas. Le 23 novembre, sur une double page, le journaliste Jean Quatremer, spécialiste de l’Europe, expliquait ainsi les attentes du « marché », ses croyances, ses attaques et ses réactions.


Commentaire de
JosPublic

La situation n'est pas aussi courante au Québec. Chez nous, les politiciens et politiciennes sont si ignorants de la question économique, que le sujet est à peine abordé sauf par ceux et celles qui ont des fonctions ministérielles liées à l'économie. Les chroniqueurs et chroniqueuses de la vie économique et financière n'ont pas encore adopté cette langue de bois. Cependant plus le média est spécialisé dans le commerce et la finance, plus ses porte-parole incorporent dans leur discours les mêmes tics que les médias francophones européens. La langue de bois se répand, méfions-nous !

C’est beaucoup pour un seul concept.

Daniel Schneidermann
( 04 )

Alain Minc ( 05 )

Il ne manque plus aux « marchés » que la parole pour être un acteur sérieux de la vie économique. Le fondateur d’Arrêts sur images, Daniel Schneidermann s’y collait récemment avec ironie : « Les marchés ont des éléments de langage, une pensée, une morale, une idéologie.»

Alain Minc s’en charge. Sur la chaîne de télévision du sénat LCP, il propose de décerner le prix Charlemagne aux marchés pour avoir construit l’Europe fédérale. La ville d’Aix-la-Chapelle a préféré le décerner à Jean-Claude Trichet ( 06 ), l’ancien président de la Banque centrale européenne. Ce qui revient peut-être au même. Bref : encore quelques mois de crise et les commentateurs économiques affirmeront bientôt que le marché vote pour nous, et si nous faisons encore un effort, il apprendra à faire la vaisselle, à descendre la poubelle et à repasser le linge.

 
 

Un marché, qu'est-ce que c'est ?

 
 

Mais qui se cache derrière ces sacro-saints marchés ? Du journal Les Echos tombe le voile. Ici, foin de précautions oratoires, les lecteurs savent qui commande le monde. Dans le quotidien économique, le
« renard dans le poulailler » porte son vrai nom, il s’appelle « investisseur ». Seule tolérance, les récalcitrants ont la possibilité d’utiliser le terme « opérateurs ».

Quelques exemples.

Patrick Artus ( 03 )

Gilles Moec ( 08 )

Dominique Seux

Dans le journal économique La Tribune, propriété de Bernard Arnaud ( 07 ), Patrick Artus n’a, d’un seul coup, plus peur des mots : « Les investisseurs privés ne veulent plus prêter (Grèce, Portugal), ou hésitent à prêter (Espagne, Italie). »  Notre homme était beaucoup plus pudique dans le journal Le Monde.

Même chose pour Gilles Moec, un économiste de la Deutsche Bank que l’on croise dans beaucoup de médias. Dans La Croix et dans Le Monde, il parle des « marchés », de leur volonté de « tester les pays fragiles ». Dans le journal Les Echos, lui non plus n’hésite pas à parler des « investisseurs ». On sent que le "fast thinker"-"le penseur rapide" sait s’adapter à chaque média.

Seul euphémisme dans cet océan de sincérités, Dominique Seux se prend les pieds dans le tapis. Du haut de son éditorial des Echos, il qualifie d’« irresponsable » la décision de Papandréou, le Premier ministre grec, de soumettre l’accord européen à référendum…

« Les réactions des marchés ne sont pas le seul thermomètre de ce coup de tonnerre. » Les « marchés » réagissent ? On croyait que seuls des hommes pouvaient le faire. Mais notre éditorialiste se croyait sûrement sur France Inter en train de dire la messe aux auditeurs.

Mais pourquoi les quotidiens nationaux refusent-ils d’utiliser les mots de « spéculateurs » et d’« investisseurs » et les remplacent-ils toujours par le terme générique de « marchés » ? Pour certains philosophes, la réponse est simple, c’est pour tenter de conserver une société pacifiée dans ces moments difficiles.

Comment réagiraient les auditeurs ou les lecteurs si tous les jours on leur annonçait que les investisseurs exigent toujours plus d’eux ? Un point de taux d’intérêt par ici, un autre par là. Ou qu’ils souhaitent allonger encore la durée de la retraite, faire des coupes importantes dans les budgets de la protection sociale.

Pour préserver leur tirelire. Le mieux est de cacher la « volonté », les « attentes » des spéculateurs derrière la prétendue « dictature des marchés ». ( 09 )

Louis Auguste Blanqui
( 10 )

Jean-Claude Michéa ( 11 )

Thomas Hobbes ( 13 )

Oskar Lange ( 16 )

L’idée ne date pas d’hier. Dans sa prison de Belle-Ile, le révolutionnaire Louis Auguste Blanqui écrivait au milieu du XIXe siècle : « Ils proscrivent les termes “prolétaires” et “bourgeois”. Ceux-là ont un sens clair et net ; ils disent catégoriquement les choses. C’est ce qui déplaît. On les repousse comme provocateurs de la guerre civile. Cette raison ne suffit-elle pas pour vous ouvrir les yeux ? Qu’est-ce donc que nous sommes contraints de faire depuis si longtemps, sinon la guerre civile ? »

Dans "Impasse Adam Smith", le philosophe Jean-Claude Michéa fait remonter cette obsession aux économistes libéraux de la fin du 18ième (XVIIIe) siècle. Pour proposer une alternative définitive à la guerre civile, Adam Smith a inventé sa fameuse « main invisible » ( 12 ). Ce précurseur du « marché » devait sortir la Grande-Bretagne de cet « état de nature » (la « guerre de tous contre tous ») que Thomas Hobbes a si bien décrit dans Léviathan. Il devait désincarner les relations entre les hommes pour éviter une nouvelle
« guerre civile», puisque c’est comme cela que les libéraux appellent les révolutions. Qui peut raisonnablement proposer de guillotiner ou de trancher la tête d’une « main invisible » ?

Le travail continue tout au long du XIXe siècle. Marginale dans le discours de Smith, la « main invisible » devient le centre d’intérêt des néoclassiques. Dans une alchimie subtile, ils superposent l’offre, la demande et la concurrence pure et parfaite. En clair, ils inventent le marché.
 
Dans toute l’Europe, avec Walras le Français, Jevons l’Anglais, et Menger l’Autrichien ( 14 ), l’économie devient une science froide. Finie la « guerre de tous contre tous ». Finie la lutte des classes. Terminée l’intuition de Smith qui affirmait que c’est l’égoïsme du boucher qui garantissait la viande de qualité.

Ici tout se calcule. C’est la victoire définitive de la rationalité sur les passions. Le « marché » décide. Il devient à l’économie, cette « physique sociale », ce que la gravitation de Newton (15 ) était à la physique : un moyen de « construire le meilleur des mondes, ce second paradis terrestre à jamais libéré du préjugé, de la superstition et des passions correspondants ».

Policée par un siècle de cours et de discours, la doxa est tellement construite et ânonnée que même les marxistes vont se laisser convaincre. Oskar Lange arrivera ainsi à faire admettre le « marché » à la nomenklatura soviétique. Pour ce geste, il sera le seul économiste soviétique récompensé par le très libéral prix Nobel d’économie. « Sauf que, si Adam Smith venait aujourd’hui visiter Wall Street, il adhérerait au premier parti d’extrême gauche venu », assure Jean-Claude Michéa.

 
 

Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ? Pourquoi a-t-on adhéré à ces valeurs ?

 

Dany-Robert Dufour, un autre philosophe, a tenté d’y apporter une réponse dans un très beau livre sur la révolution culturelle libérale : le Divin Marché (Denoël). Le philosophe y affirme que le « marché » fonctionne comme une religion.

C’est la science d’après les religions. Comme à chaque fois, au départ, le nouveau récit « enchante » tout : les lois, les croyances, les institutions. Puis « les belles fables que les hommes se racontent pour se racheter ou pour se libérer finissent fatalement par les enchaîner ».

Comme à chaque fois, on s’aperçoit de l’intemporalité de la pensée du théologien Alfred Loisy :

«

Le Christ annonce le royaume, mais c’est l’Église qui s’invite. Le « marché » nous avait promis de nous « libérer de nos idoles et d’accéder enfin à une certaine autonomie ». Nous attendions l’individualisme et la liberté. Mais c’est l’égoïsme qui s’est invité.

»

En 1739, le philosophe anglais David Hume le pressentait : « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à l’égratignure de mon doigt. »

Malgré toutes ces réserves, et malgré la crise que nous vivons, les prêtres tiennent le récit. Ils le psalmodient d’ailleurs avec d’autant plus d’énergie et de conviction. Dans la tempête, le marché devient à la fois le cap, le timonier, la boussole, voire le vaisseau…

La Sainte Trinité est largement dépassée.

Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus ? L’économiste Jacques Sapir rappelle que « le mode de sélection des économistes à la faculté détruit tout esprit critique. Pour grimper au sommet de l’échelle universitaire, ils ont dû ânonner à chaque barreau le catéchisme libéral. La grande majorité arrive au sommet épuisée ».

Les philosophes n’ont pas ce problème, car, comme l’affirme Dany-Robert Dufour, « si on fait de la philosophie, c’est… pour disposer d’un autre lieu où tout puisse, avec méthode, se discuter en même temps, sans que les spécialistes de l’histoire, du savoir, de l’inconscient, de l’économie, de la religion, de l’éducation, du droit, de l’art, de la langue ou du social, préemptent l’objet pour le faire disparaître en le cassant en autant de parties qu’ils savent l’analyser ».

Alors un bon conseil : pour affronter la crise, lisons les philosophes.

Dany-Robert Dufour
( 17 )

Alfred Loisy ( 18 ) :

David Hume ( 19 )

Jacques Sapir ( 20 )

 

 

L’art de transformer les citrouilles en carrosses

 

Les libéraux, pour vendre leurs idées, ont beaucoup travaillé sur les mots, cherché à conquérir les cœurs et les cerveaux. L’évolution du mot « patron » permet lui aussi de le comprendre.

A la fin des années 80, les revenus des patrons ont eu tendance à fortement augmenter, il fallait justifier cette évolution, d’autant plus qu’à partir de cette date les salaires du plus grand nombre ont stagné. En parallèle des économistes, les spécialistes de la communication se sont mis au travail. Ils ont trouvé un nouveau terme : « chef d’entreprise ». Le chef a l’avantage d’agréger des qualificatifs très différents. Il est à la fois responsable, arbitre, porte-parole… un peu plus de travail cela justifie bien une petite augmentation !

Grâce à un revampage-relooking sémantique, le patron « gros cigare, costume trois pièces et paternalisme » était entré dans l’ère postindustrielle. Très rapidement, cela n’a toutefois pas suffi. L’inflation des salaires et des stock-options nécessitait de se remettre au travail.

Ancien patron

Nouveau patron

Les communicants ont ressorti leurs plumes et ils ont fait une OPA sur la notion d’« entrepreneur ». Le terme habille vite les nouveaux patrons de la bourse CAC 40. Pas bégueules, les hauts fonctionnaires pantouflards et autres barons ont vite compris l’intérêt de la manipulation. Ils ont revêtu avec grâce ce nouveau costume hier réservé aux petits patrons du bâtiment. Les héritiers ou les amateurs de parachutes dorés se voyaient ainsi habillés en commandos de la mondialisation. Ceux qui allaient délocaliser à tour de bras, couper dans les activités les moins rentables se voyaient vêtus comme des créateurs.

Évidemment, le patron des patrons, Ernest-Antoine Seillière de Laborde ( 21 ), apprécie ce glissement sémantique : « Il faut faire attention à la terminologie. “Entrepreneur”, c’est positif ; “patron”, c’est autoritaire ; “chef d’entreprise”, c’est technologique » .

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Quelques années plus tard, le vice-président du Mouvement des entreprises de France, Denis Kessler ( 22 ), et son boss firent aussi une OPA sur le mot « entreprise ». Hier, les entreprises regroupaient patrons et ouvriers dans une solidarité mécanique. En 1998, c’en est fini de cette « organisation de production de biens et de services ».

Ainsi le Conseil national du patronat français devient-il le Mouvement des entreprises de France. Bien joué. Efficace, la stratégie du coucou, qui consiste à occuper le nid le plus confortable. En une journée, «entreprise» était devenu synonyme de « patron ». Exit les ouvriers, ils ne sont plus une composante de l’entreprise.

Disparus, ces gens de peu grâce au nouvel acronyme. Nos deux champions avaient réalisé le rêve inconscient de leur ami Serge Tchuruk, ancien PDG d’Alcatel-Alsthom ( 23 ).
 

En affirmant vouloir créer une « entreprise sans usines », celui-là souhaitait surtout gérer une entreprise sans ouvriers. A partir de cet instant, il sera bien sûr plus facile de délocaliser…

C’est dangereux, les mots.

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Notes & Références encyclopédiques:

01

Qu'est-ce que la novlangue ?

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02

Qui est Mario Monti ?

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03

Qui est Patrick Artus, directeur des études à Natixis ?

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04

Qui est Daniel Schneidermann ?

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05

Qui est Alain Minc ?

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06

Qui est Jean-Claude Trichet ?

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07

Qui est Bernard Arnaud ?

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08

 

Que dit Gilles Moec ? «Le processus de ratifications nationales inquiète les marchés.»

 

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09

Qu'est-ce que la dictature des marchés ?

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10

Qui est Louis Auguste Blanqui ?

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11

 

Dans Impasse Adam Smith (Éditions Climats, 1999), le philosophe Jean-Claude Michéa

 

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12

Qu'est-ce que la Main invisible du marché ?

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13

Qui est Thomas Hobbes et son oeuvre Leviathan ?

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14

Qui sont Walras le Français, Jevons l’Anglais, et Menger l’Autrichien ?

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15

Qui est Isaac Newton ?

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16

Qui est Oskar Lange ?

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17

 

Qui est Dany-Robert Dufour ?

Dans Le Divin Marché, la révolution culturelle libérale, (éditeur Denoël) Dufour tente de montrer que, bien loin d'être sortis de la religion, nous sommes tombés sous l'emprise d'une nouvelle religion conquérante, le Marché, fonctionnant sur un principe simple, mais redoutablement efficace, mis au jour par Bernard de Mandeville en 1704: "les vices privés font la vertu publique". Ce miracle étant permis par l'intervention d'une Providence divine (cf. la fameuse "main invisible" postulée par Adam Smith).

D-R. Dufour tente de rendre explicites les dix commandements implicites de cette nouvelle religion, beaucoup moins interdictrice qu'incitatrice - ce qui produit de puissants effets de désymbolisation, comme l'atteste le troisième commandement : "Ne pensez pas, dépensez !".

 

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18

Qui est Alfred Loisy ?

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19

Qui est David Hume ?

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20

Qui est Jacques Sapir ?

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21

 

Qui est Ernest-Antoine Seillière de Laborde ?  (cité par Eric Hazan dans LQR, la propagande du quotidien, éd. Raisons d’agir).

 

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22

 

Qu'est-ce que le Mouvement des entreprises de France et qui est Denis Kessler ?

 

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23

Qui est Serge Tchuruk, ancien PDG d’Alcatel-Alsthom

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