Jean-François Lisée parle des riches du Québec et de leur attitude déconnectée face à la valeur réelle du travail et de l'argent. Il reprend le slogan du mouvement Occupy Wall Street ( 01 ) "We are the 99% of the people", et affirme que le 1% se paie du bon temps... allons-y voir!

Texte par: Jean-François LISÉE
( 02 )
Source: blogue sur Magazine L'actualité

Choix de photos, mise en page et références : JosPublic
Publication : 5 avril 2012

Les nouvelles sont bonnes pour le 1%. Notre 1%. Oui, je sais, je ne cesse de vous dire que notre 1% québécois n’empoche chaque année que 11% de l’ensemble des revenus produits au Québec, une misère comparé aux 24% captés par le 1% de nos voisins américains.

Reste que notre 1% travaille fort pour ne pas avoir l’air trop fou, lors des rencontres internationales dans les palaces.  La médaille d’or revient à l’ex-PDG de SNC-Lavalin, Pierre Duhaime ( 03 ), qui quitte la compagnie en plein scandale, qui a fait chuter la valeur pour tous les actionnaires et entaché la réputation internationale de la compagnie. Punition : il a droit à près de 5 millions de dollars pour amortir sa chute.

Avec Duhaime, le Québec entre donc dans le club sélect des PDGs (PDG) qui partent avec la caisse, après avoir fait plonger la valeur de l’entreprise.

Pierre Duhaime est donc, pour 2012, le meilleur candidat à notre futur Prix de reconnaissance du 1%.

Il rejoint ainsi les anciens dirigeants de l’Université Concordia qui cumulaient les primes de départ (2,5 millions $ pour cinq personnes) comme s’ils voulaient absolument prouver que : la séparation, c’est payant !

Claude Lajeunesse ( 04 )

Judith Woodsworth ( 05 )

D’autres PDG qui font simplement leur travail de gérer une entreprise font cependant monter les enchères et leurs CA travaillent fort pour que nos membres du 1% puissent avoir la tête haute.

Ainsi, le président de la Banque Nationale, Louis Vachon ( 06 ), vient d’empocher une hausse de salaire de 32%. Il passe ainsi d’un maigre 5,7 millions en 2010 à 8,5 millions en 2011. Que lui vaut cette extraordinaire progression ? Une année record pour la Banque Nationale ? Non.

Le Conseil d’administration explique la chose ( 07 ) très clairement dans un document:

« Les membres du Conseil ont jugé qu’il ne serait pas dans l’intérêt à long terme de la Banque, eu égard notamment à sa capacité d’attirer les meilleurs candidats, de maintenir la rémunération de son plus haut dirigeant au bas de l’échelle de son groupe de référence »

Bref, le CA a jugé que, puisque les 1% dans les autres banques sont mieux payés, le 1% dans notre banque doit être mieux payé. Et vous savez quoi ?

Maintenant que Louis Vachon est mieux payé, la moyenne du “groupe de référence” va monter.

Une autre banque s’en saisira pour augmenter le salaire de son propre PDG. Ce qui augmentera la moyenne. Ce qui poussera d’autres banques…

Louis Vachon

C’est beau la finance, non ?

Patricia Curadeau-Grou

Luc Paiement

Ricardo Pascoe

Monique F. Leroux

Ne croyez pas que le PDG est le seul en cause. « Toute la troupe » ( 08 ) des hauts dirigeants suit la mouvance:

La chef des finances, Patricia Curadeau-Grou, voit sa rémunération croître de 35 % pour atteindre 3,2 M$

Luc Paiement, premier vice-président à la direction, 3,3 M$, une hausse de 15 %; premier vice-président à la direction, Marchés financiers, touche 5,5 M$, un gain de 10 %.

Heureusement, nous, au Québec, nous avons notre propre modèle. Et notre première institution financière est une coopérative.

Oui monsieur !

Et dans les coopératives, on n’imite pas les salaires extravagants du privé, on n’embarque pas dans la construction d’une oligarchie coupée du peuple, des salariés, des membres des Coops.

Pardon — nous interrompons ce couplet coopérat0-lyrique pour vous livrer une nouvelle de dernière minute:

La PDG du Mouvement Desjardins, Monique F. Leroux, a touché l’an dernier 3,1 millions, une augmentation de seulement 3,4%.

Desjardins a plusieurs fois eu ce débat sur la rémunération de ses hauts dirigeants. Doivent-ils être détachés de la course à l’enrichissement des big boss de la finance, ou non ?


La réponse donnée est
Oui, mais à la traîne. ( 09 )

La rémunération de notre coopératrice-en-chef est fondée sur la spirale ascendante des salaires du 1% financier, mais seulement à 75% de la médiane des patrons des banques et des PDG de fonds financiers. Mme Leroux touche seulement 63% de cette médiane (elle est donc en retrait) mais sa rémunération est comparable à celle des autres PDG de coopératives de même taille.

Évidemment, la totalité de ces salaires sont proprement indécents.

Ils sont indécents en soi, aujourd’hui. Mais ils sont indécents historiquement. Des personnes identiques, dans les mêmes positions, et avec les mêmes responsabilités touchaient dans les années 1950, 1960, 1970 des sommes considérablement moindres, en les ajustant bien sûr pour l’inflation.

Pire, ces prédécesseurs qui en plusieurs cas ont construit ces empires financiers, pour ne parler que d’eux, et qui étaient payés beaucoup moins étaient… imposés beaucoup plus ! Qu’on songe que le taux d’imposition marginal aux États-Unis sous Richard Nixon ( 10 ) était de 75%. C’est dire que sur le second million empoché, 750 000$ retournaient à l’État et à la solidarité.

Et pourtant, le monde tournait. La classe moyenne croissait. La croissance était au rendez-vous. Et les patrons patronnaient.

Ils ne pouvaient évidemment pas concevoir que leur salaire pourrait un jour être multiplié par cinq, dix, trente. Ils savaient que seuls ceux qui inventaient la poudre, ou découvraient du pétrole, ou lançaient une toute nouvelle entreprise devenue florissante, pouvaient connaître un tel enrichissement.

Mais être pour ainsi dire un fonctionnaire de la grande entreprise, monter les échelons, gérer correctement, voire brillamment, et être payé comme si on était un prix Nobel (en fait, beaucoup plus) ?

Jamais. Faire plonger sa compagnie, puis être récompensé comme si on n’avait rien fait de mal ?

Impensable.

La progression insensée des hauts salaires dans les années 1980, 1990, 2000 et depuis tient à une cause principale. Pas la compétition effrénée pour les “meilleurs joueurs”. Pas l’augmentation du degré de difficulté des tâches. Pas l’augmentation relative des sommes sous gestion.

Non: une seule. 

La progressive désinhibition des hauts salariés.

Ils se sont auto-convaincus que ce qui était anormal était normal.

Ils ont quitté le monde de la rémunération réelle, raisonnable.

Ils sont entrés dans une bulle d’auto-référence.

La bulle du 1%.

Les nôtres comme les autres.

Qu'est-ce qui rend malades les professeurs
Paul Volcker, économiste, Yvan Allaire, économiste et Léo-Paul Lauzon, comptable?

Paul Volcker ( 11 )
Économiste

Je vous le disais, ci-dessus, les nouvelles sont bonnes pour le 1% québécois, du moins dans le secteur bancaire, où les salaires augmentent en réjouissante spirale.

Réjouissante pour le 1%.

Yvan Allaire ( 12 )
Stratégiste des organisations

Je restais dans l’anecdote. Dans son blogue (13 ), Yvan Allaire fait un calcul plus général et pose une question. D’abord son calcul, de la rémunération médiane des 60 dirigeants des principales compagnies canadiennes. Elle a :

augmenté de 10,9% annuellement durant cette période de 12 ans. [...] Cette rémunération en dollars constants était de 2,3 millions $ en 1998 et de 6,2 millions $ en 2010. En ce qui concerne les PDG des six grandes banques canadiennes, leur rémunération médiane en dollars nominaux passe de 4,4 millions $ en 1998 à 10,8 millions $ en 2010.[...]

...les données montrent que la rémunération médiane des chefs de direction canadiens, qui équivalait à 60 fois le salaire moyen payé dans le secteur privé canadien en 1998, a atteint en 2010 un rapport de 150 fois ce salaire moyen.

Allaire calcule que, pendant ces 12 ans, la rémunération des PDGs canadiens a rattrapé celles de PDGs américains, qui elle même augmentait, évidemment.

Paul Volcker et Barak Obama ( 15 )

Doit-on s’en réjouir ?

Incidemment, je suis en train de lire Confidence Men, ( 14 ) le récit affligeant que fait le journaliste Ron Suskind des premières années de l’administration Obama et de pourquoi et comment la grande réforme financière n’a pas eu lieu.

C’est entre autres parce que Paul Volcker, l’ex président de la Réserve fédéral des États-Unis
( 16 ), fut écarté du cercle des principaux conseillers du président.

Revenant à notre sujet, Volcker raconte à Suskind pourquoi il a refusé, pendant les années 1990, de siéger sur les comités de rémunération des compagnies dont il était le directeur: “ce qui s’y passait me rendait malade”. C’était en effet le moment où l’ascenseur prenait son envol.

Mais revenons maintenant à Yvan Allaire, qui pose une question qui choque:

Le raisonnement qui soutient cette pratique semble être que les dirigeants canadiens de haut niveau sont mobiles et font partie d’un marché nord-américain du talent ; leur rémunération doit donc s’ajuster en conséquence. La valeur de cet argument n’est pas démontrée et mérite un examen critique. Peut-être ne s’agit-il là que d’une fiction utile mise de l’avant par des conseillers en rémunération.

Bref, selon Allaire, rien ne prouve que, sans ces faramineuses augmentations de salaires, “nos” PDGs auraient été débauchés en masse par des compagnies américaines heureuses de sauter sur ces “aubaines”.

Et si ce n’était qu’une fiction?

Et si cette question est choquante pour les PDGs canadiens, ne l’est-elle pas d’autant plus pour les PDGs québécois. Certes, on me faisait savoir ces jours derniers que Louis Vachon dirige une Banque Nationale qui trône, ces dernières années, parmi les banques les mieux gérées en occident et reconnue-t-elle.

M. Vachon vient d’avoir une augmentation de salaire de 32%pour le retenir chez nous. Bien. Mais savons-nous vraiment si quelqu’un lui avait fait une offre?

Et, même à salaire égal, est-il certain qu’il ne voudrait pas relever un plus grand défi, à la tête d’une grande banque américaine ?

Et à tout prendre, l’investissement de presque 3 millions $ (par an) que la banque vient de faire dans la rémunération de son PDG n’aurait-il pas mieux servi l’avoir des actionnaires s’il avait été investi dans, je ne sais, de meilleurs services, une meilleure formation des salariés ou des cadres ? On aimerait voir le calcul de rendement de cet investissement. ( 17 )

La misère des riches

Évidemment il est très mal vu, en plusieurs milieux, de s’attarder trop longuement sur nos pauvres riches. Vous connaissez la chanson: ils ne sont pas assez nombreux. Ils ne sont pas assez riches. Ils paient déjà beaucoup d’impôts.

Certes. Mais se pourrait-il qu’on ne leur rende pas justice et qu’on… sous-évalue leur succès ?

Léo-Paul Lauzon ( 18 )
professeur science comptable UQÀM 

C’est la question fort pertinente posée par mon collègue blogueur Léo-Paul Lauzon dans un tout récent billet. Il attire notre attention sur la distinction entre le “revenu fiscal” — celui qu’on déclare au fisc — et le revenu total:
 

Le revenu fiscal, compte tenu de ses règles particulières, omet plusieurs revenus réels qu’il n’impose pas ou en partie seulement : gains de capitaux, options d’achats d’actions, fractionnement du revenu, fiducies familiales, plus-values matérialisées sur les capitaux, etc.

Ces revenus économiques réalisés n’entrent donc pas dans les statistiques fiscales, ce qui constitue une grosse omission. Un millionnaire qui détient des capitaux peut déclarer un revenu fiscal annuel de seulement 80 000$ mais avoir réalisé un revenu réel économique de plusieurs millions de dollars. En fait, pour déterminer si les nantis sont trop ou pas assez taxés, il faut prendre leur revenu réel économique et non leur revenu fiscal. C’est à la fois élémentaire et évident [...];

Les statistiques fiscales des particuliers ignorent les revenus gagnés par des individus qui sont «incorporés» et qui peuvent gagner des millions$. Ces milliers de contribuables souvent très riches entrent donc plutôt dans la catégorie des statistiques fiscales des compagnies et non plus des particuliers, comme par exemple des médecins, des avocats, des professionnels, des contractuels, etc. qui s’incorporent ;

Chez les hauts salariés, cette incorporation n’est pas une exception, c’est la norme. Notre 1% va donc nettement mieux qu’on le pensait.

C’est rassurant.

Évidemment, cela est vrai pour notre 1% et pour celui de nos voisins.

Voilà, entre autres, ce qui rend Volcker malade.

Pour accéder à d'autres textes à propos de l'Éthique des gens d'affaires, cliquez ici

Notes & Références encyclopédiques:

01

Qu'est-ce qu'Occupy Wall Street ?

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02

Qui est Jean-François Lisée ?

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03

Qui sont Pierre Duhaime et SNC-Lavalin

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04

Qui est Claude Lajeunesse ?

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05

Qui est Judith Woodsworth ?

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06

Qui est Louis Vachon ?

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07

Le Conseil d’administration explique la chose - La Presse/Affaires 3 avril 2012

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08

Toute la troupe - Canoë Affaires 2 avril 2012

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09

Mais à la traîne - Journal Les Affaires 3 avril 2012

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10

Qui est Richard Nixon ?

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11

Qui est Paul Volcker ?

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12

Qui est Yvan Allaire ?

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13

Sur son blogue,  Yvan Allaire explique

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14

 
 
 
 
 
 
 
 
 

Confidence Men

 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 

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15

Qui est Barak Obama ?

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16

Qu'est-ce que la Réserve fédéral des États-Unis ?

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17

Gloutonnerie salariale: 7,3 millions en moyenne pour les 100 PDG des plus grandes firmes

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18

Qui est Léo-Paul Lauzon ?

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