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Entrevue midi : ANDRÉ BOUTHILLIER À LA GAUDRIOLE, rue Laurier Est à Montréal

« Nous sommes tous fiduciaires du patrimoine mondial de l’eau »
                                                        
André Bouthillier
                                                                                     président de la Coalition Eau Secours! 

Faits et Causes.com
http://www.faitsetcauses.com
LegoPress-PLT
7 février 2007
Texte par: Pierre-Louis Trudeau
Photo: André Bouthillier,
président de la Coalition québécoise pour une gestion responsable de l'eau
- Eau Secours!

 (LegoPress-PLT, 30.O1.07)  La Gaudriole, expression familière synonyme de bagatelle, de gaillardise et de gauloiserie, ce n’est peut-être pas le choix le plus heureux pour un nom de restaurant. Certains ne pensent pas qu’à la gastronomie lorsqu’ils songent à la gaudriole…Pour peu qu’on se méprenne sur la vocation de l’endroit à cause de sa dénomination pour le moins imaginative, la lecture du menu affiché à la porte pourrait surprendre : c’est bien un restaurant, par ailleurs sympathique, qui se trouve derrière ces vitrines en façade, au 825 rue Laurier est, coin St-Hubert. Un resto de quartier sans prétention, ouvert le midi, du mardi au vendredi, et tous les soirs de la semaine.   

            La salle est petite mais élargie par l’effet d’optique des longs miroirs plaqués sur l’un des murs latéraux. La clarté du jour extérieur ricoche en douceur vers les nappes blanches des petites tables. Le bar est tout à l’arrière, près de la cuisine.

 André Bouthillier a choisi la table du fond, près d’une haute armoire à corniche et panneaux de vantail, qui sert de tablette de rangement pour divers objets ménagers qu’on devrait dissimuler dans le meuble plutôt que de les exhiber comme des babioles de vente de garage.   Mais c’est un détail : la gentillesse et le sourire de l’hôtesse, la poésie du menu et les effluves de cuisson qui s’échappent de la cuisine nous réchauffent déjà.   La « fine cuisine métissée » du chef propriétaire Marc Vézina sera servie rapidement et à point.

Le feuilleté frit de brie au thym ne s’émiette pas et le fromage fond sans s’étendre, juste chaud pour exhaler son relent de croûte moisie; le saumon à l’huile et à la moutarde est bien rouge, cuit tendre et légèrement poivré; la salade à la vinaigrette de gingembre sombre cependant dans la banalité d’une huile grossièrement parfumée et les tagliatelle à la primavera, peut-être retrempés avant le service, n’auront été al dente que dans le chaudron.   Malgré ces ratés, qui ne sont probablement pas habituels et qu’on peut imputer aux aléas de la première journée de la semaine, le service aimable et souriant maintient la bonne humeur. Bref, une bonne table, bon enfant, bien servie et sympathique, agréable et rapide pour une entrevue qui ne manquerait pas de sel. 

 

Jazzman et syndicaliste

Sait-on que le président de la Coalition pour une gestion responsable de l’eau fut, dans une autre vie, musicien professionnel, passionné de jazz?

Avant d’être syndicaliste à l’Hydro Québec, en effet, André Bouthillier se produisait sur scène avec un succès qui n’était pas que d’estime. On l’imagine facilement en spectacle, se donnant généreusement au public, perfectionniste, exigeant avec ses musiciens et sans compromis pour lui-même.   Parce que c’est exactement l’impression qu’il dégage dans ses fonctions de président d’Eau Secours!, ainsi qu’est connu le groupe d’intervention dont il est l’un des fondateurs et qui implique directement ou indirectement environ un million de québécois.

C’est dans la chaufferie du militantisme syndical des années soixante dix que s’est forgé son altruisme et qu’il s’est ouvert passionnément aux réalités humanitaires.   Aux côtés de Claude Morisseau, il participe alors aux grandes négociations de l’époque et se met à l’école de la collégialité.   L’institution du Comité des Quinze l’impressionne : qu’aucun accord ne survienne sans la participation des quinze membres du comité négociateur lui révèle le premier secret des réussites collectives : le pouvoir commun.

« J’ai vu brailler Cournoyer dans le bureau de Bourassa », dira-t-il en parlant des rondes de 1976, alors que la convention s’était réglée à la toute veille des élections qui allaient porter le Parti Québécois au pouvoir.

Il fait aussi l’apprentissage des revers de l’activisme : les filatures à peine dissimulées sur la rue, les intimidations, les atteintes personnelles.   Mais rien qui le fasse changer de cap.   Résolument socialiste de cœur et de tête, Bouthillier sera combattant de rue s’il le faut et mettra les autorités judiciaires au défi de le sanctionner sur des injonctions.

Mais si les grandes négociations l’emballent, c’est pourtant celle de la convention des commissions de formation professionnelles dont il gardera le meilleur souvenir.   Représentant de 300 cols bleus, cols blancs et techniciens professionnels de toutes les régions du Québec, que  la CSN et la FTQ se partageait également, il s’y met avec tant d’ardeur qu’il en fait un douloureux burn out.   Il mettra 11 mois à récupérer. Ce sera aussi le début d’une période féconde de réflexion sociale et d’activités communautaires.

L’Eau

Par quel pont est-il passé du syndicalisme à l’écologie?

Ce pourrait être une longue histoire, comme diraient tous ceux qui n’ont aucune histoire à raconter, mais la sienne est celle d’une démarche cohérente.

Après les négociations de la convention des Commissions de formation professionnelles, dont les aspects essentiels étaient sous-tendus par le concept omniprésent de la valorisation du petit commis de l’État, il s’investit dans la visibilité syndicale, dans le grand monde des communications publiques.

Il rappelle avec bonheur les campagnes des cols bleus (« Ne les perdez pas » ) et de l’Alliance francophone pour la Radio et la Télévision publiques (on se rappellera le leitmotiv « Peut-on s’en passer à 11 cents par jour »).   C’est en effet dans ces regroupements syndicaux que s’amorcera l’actuelle coalition Eau Secours!.   C’est à cette époque aussi, par exemple, qu’il rencontre Leo-Paul Lauzon (et que s’établira leur collaboration à la formation de la Chaire d’études socio-économiques de l’UQÀM) et qu’il est amené à participer à l’enquête sur la Lyonnaise des Eaux lancée par les réflexions à haute voix du maire Bourque sur la privatisation des services d’eau de Montréal.  

« Même les promoteurs étaient écolos. L’exposition sur les métiers de l’eau au Musée de la Pointe-à-Callières était commanditée par la Lyonnaise des Eaux. Copains copains, Bourque et Séguin… »

Il ne fallait pas plus de mouvance contestataire pour lancer la Coalition montréalaise pour un débat public sur l’eau. Les médias s’intéressent soudainement à la situation.   Les articles de La Presse (André Noël) sur l’eau rendaient publics les préoccupations de la coalition.   Le grand événement que fut le spectacle organisé en décembre 1996 (on peut voir l’affiche du show dessinée par Jean-Pierre GIRERD sur le site de la coalition) fut un vibrant coup de départ.   Sous l’inspiration de visionnaires, dont Louise Vandelac, sociologue à l’UQÀM, l’écrivaine Hélène Pedneault et le chef de l’opposition RCM à l’hôtel de ville de Montréal ils et elles lancent la coalition Eau Secours!.  

La publication d’un document du Ministère des Affaires Municipales du PQ en 1998, sur les méthodes de privatisation de l’eau fouette l’ardeur du mouvement.   Le gouvernement Bouchard pense à l’eau massivement.   Le symposium sur l’eau de 1996 récupère la contestation pour un temps et accouche d’une loi moratoire sur l’exportation de l’eau : le politique rejoint le social dans ce qui s’annonce comme un front commun civique général pour la préservation de la ressource.

La réalité fait déchanter.

« Nous étions l’action citoyenne avant le mot. Nous avions rompu avec le discours péquiste. Tu sais ce qu’on dit : le citoyen parle, les partis s’ajustent. Je préfère protéger le pays réel pour atteindre le pays projeté. »

Ses yeux bruns s’illuminent derrière ses lunettes légèrement fumées.

« Tu peux le dire ouvertement : je suis un communiste de l’eau… »

Bouthillier a une vision mondiale.

« Globalement, l’eau ne se crée pas et ne se perd pas.  C’est la même eau que nous recyclons depuis qu’elle est source de vie sur terre.  Je suis, tu es, nous sommes fiduciaires de l’eau. C’est un patrimoine mondial.  Une chose commune à tout le monde, qui n’a pas de propriétaire. »

Ses mots précisent une pensée déjà très nette.  Bouthillier ne fait pas dans la nuance quand il s’agit de la ressource globale.

« Quarante pays manquent d’eau dans le monde.  Onze sont en situation de pénurie chronique.  Et pas les moins riches »

Il en fait une lente énumération.

« Dubaï, Arabie Saoudite, Koweit, Israël, Égypte, Namibie, Mauritanie, et d’autres, dont le principal, les États-Unis…Et personne ne nous demande notre eau, personne sauf les américains pour arroser leurs golfs dans le désert… »

Il ajoute que même les états limitrophes des grands lacs se désolidarisent de toutes les pressions exercées par les états du sud-ouest.

« En réalité, au Moyen-Orient et en Afrique, il ne manquent pas d’eau, mais de canaux, de tuyaux… Nulle part il ne manque d’eau dans le monde.  Le problème, c’est celui de la gestion des ressources. L’expropriation des réserves par le petit nombre, c’est ça le problème.  Il y a des océans sous le Sahara, sous l’Atlantique…C’est l’abondance dans la nature, mais la pénurie pour les humains… Expliquez-ça! »

La lutte d’Eau Secours!, et celle des mouvements auxquels la coalition s’associe, appelle une autre lutte, dont la dialectique fut autrement plus efficace : celle des classes.  Dans le discours d’André Bouthillier se profile un grand idéalisme égalitaire qu’actualiserait une vraie lutte de classes : celle des possédants de l’eau et celle des consommateurs de l’eau.  Le droit économique écrasé par le droit de l’homme…

Et la politique québécoise de l’eau?

Bouthillier rappelle qu’elle n’existait pas avant les campagnes contre l’érection de centrales privées, dont les projets étaient appuyés par l’élite péquiste, Landry en tête, jusqu’à la publication de la Politique Nationale de l’Eau quelques temps avant l’élection de 2003.

Il en rajoute sur le chef actuel (Jean Charest) de l’opposition officielle, le qualifiant d’opportuniste progressiste-conservateur.  Quant à Lucien Bouchard, auparavant ministre fédéral de l’Environnement à qui l’écologiste David Suzuki reprochait d’avoir troqué son idéal planétaire pour des velléités séparatistes (Globe & Mail, le 8 février 2007), le président d’Eau Secours! rappelle qu’il n’est pas étranger au regroupement des compagnies québécoises d’embouteillage d’eau de source vendu plus tard en bloc à Danone.

Le syndicaliste rêve toujours de solidarité humaine planétaire et ne manque pas de lucidité dans ses observations sur la situation québécoise.   Son positionnement politique est mondial : si les politiques québécoises lui paraissent improvisées et intéressées, il ne manque pas d’ajouter que c’est sur grande échelle que se fera l’ultime combat de l’eau.

Alors, ce qui grouille, grenouille ou scribouille dans nos eaux…

 

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