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LA SAGA DES OBUS DU LAC ST-PIERRE

Par Philippe Giroul
Secrétaire du Groupe d'action
pour la restauration du lac Saint-Pierre
juin 2006

La saga du lac St-Pierre a commencé en 1952, quand le Premier ministre du Québec, Monsieur Duplessis, accorda, innocemment, l’ « autorisation » au ministre de la défense canadian d’utiliser le lac St-Pierre pour y effectuer des essais de munitions.

La guerre de Corée tirait à sa fin et la guerre froide débutait : le Canada devait participer à l’effort de guerre mondiale contre les méchants communistes.  Les canons étaient fabriqués dans la région de Sorel et les munitions dans la région montréalaise. Quoi de plus tentant que d’envahir insidieusement une bourgade francophone…

Dépossession

Les agriculteurs de Nicolet et de Baie-du-Fèvre furent dépossédés, manu militari, de leurs riches terres agricoles en échange de quelques dollars.  Ainsi, la plaine inondable de la rive du lac devint un des lieux privilégiés des exercices militaires canadiens. La zone CYR 606, couvrant environ 40 % du lac au sud de la voie maritime, était déclarée inaccessible aux utilisateurs (pêcheurs, chasseurs, plaisanciers).

Maurice Le Noblet Duplessis

Pour faire avaler la pilule, le développement de l’emploi local prit son essor au fil des ans pour atteindre jusqu’à 300 emplois au Centre d’essais et d’expérimentation des munitions de Nicolet (CEEM).

Accident mortel

En 1982, un accident mortel réveilla la population : un obus non explosé se retrouva sur la plage à l’embouchure de la rivière Nicolet.  Un feu de camp organisé par la famille Gentès vira à la catastrophe.

Une explosion épouvantable : Pierre Gentès meurt et 9 blessés se retrouvèrent victimes de l’innocence militaire. Le lendemain, la Défense nationale eut l’outrecuidance de poursuivre ses essais sur l’île Moras.

Cela prit 5 ans de débat juridique pour qu’enfin le Ministère de la Défense reconnaisse sa responsabilité dans ce malheur.

Mobilisation des citoyens

En 1990, des citoyens de Pointe-du-Lac se regroupèrent pour former le G.A.R. (Groupe d’Action pour la Restauration du lac St-Pierre).  À 4 kms du CEEM, de l’autre côté du lac, les vitres tremblaient, les cadres se déplaçaient, la vaisselle voyageait dans les armoires à cause des vibrations des nombreuses explosions des munitions.

Un lundi matin, Céline Dion, qui logeait à la nouvelle Auberge du lac St-Pierre, risqua de se faire réveiller à 8 h du matin. 

Le propriétaire de l’Auberge enjoignit les responsables du CEEM de faire taire les canons !  Cela dura une semaine!  

On interpella le Ministre de l’environnement d’alors, M. P.H. Vincent qui refila les plaintes à son homologue de la Défense nationale.

Céline Dion en 1990

Après deux ans d’étude du dossier, on décida de construire un énorme silencieux afin de ne plus « déranger » les citoyens.   En 1995, ce silencieux fut construit pour quelque 3 millions de dollars. Mais il ne pouvait être utilisé que pour 10 à 15 % des essais.

Les politiciens interpellés

Le G.A.R. multiplia les recherches pour découvrir l’ampleur du pot aux roses.  Les médias furent alertés : les reportages et de nombreuses lettres d’opinion commencèrent à sensibiliser l’opinion publique.

M. Yves Rocheleau député à la Chambre des communes du Canada

Les politiciens se mirent de la partie. 

Ainsi, en 1996, le député du Bloc Québécois, M. Yves Rocheleau déposa une pétition de près de 3 000 noms aux Communes pour demander l’arrêt de toute expérimentation d’explosifs causant des vibrations dommageables aux biens et aux personnes, qui nuisent à l’environnement des résidents.    

Trois mois plus tard, le gouvernement répondait outrageusement en expliquant que les canards ne se plaignaient pas (traduction libre des arguments militaires : des études environnementales n’ont décelé aucune répercussion nuisible sur la flore et la faune attribuable aux essais et Le Service canadien de la Faune et Ducks Unlimited considèrent que les activités du Centre d’essais et d’expérimentation (CEEM) ne sont pas nuisible à la vie aquatique).

Le privé se charge de poursuivre la destruction durable.

En 1998, lors d’une restructuration des activités militaires de ValCartier (dont dépend le CEEM), le fabriquant de munitions SNC-TEC, filiale de SNC-Lavalin, à Le Gardeur, est invité à faire lui-même ses essais d’homologation en échange d’un contrat de 4 millions$ en sa faveur.  Conséquence sur l’emploi : cette privatisation fait tomber le  nombre d’employés à une trentaine.

Courageusement, les citoyens « David » poursuivirent leurs recherches contre le « Goliath » canadian.  Le 6 mai 1999, le G.A.R. est invité à comparaître devant le comité permanent de l’environnement et du développement durable à Ottawa en même temps que la Défense nationale et Environnement Canada.  Et là, coup de théâtre : après 2 heures de délibération, les députés Clifford Lincoln et Yvon Charbonneau proposent un moratoire immédiat sur ces essais d’obus, dont l'utilité n'est pas prouvée et dont les impacts négatifs n’ont jamais été mesurés sérieusement.  On ne pouvait pas demander mieux pour cette première visite à Ottawa.

Ottawa réagit timidement.

Six mois plus tard, le ministère de la Défense annonçait la fin  des tirs sur le lac St-Pierre, mais la poursuite des tirs sur les 22 kms2 terrestres du ministère. C’était une demi-victoire. Un Comité de Vigilance fut créé en regroupant différents intervenants ministériels dans ce dossier « explosif ». Durant 16 rencontres, les représentants du G.A.R. durent poursuivre avec acharnement leurs revendications.

La mise en place d’un système de gestion du bruit fut une vraie farce qui favorise le fabriquant. Environnement Canada élabora deux études sur la qualité des sédiments et sur la végétation de la rive sud du lac. Cela coûta très cher (près de 2 millions) pour apprendre que, pendant 48 ans, on y a tiré plus de 500 000 « projectiles » (selon la terminologie pudique militaire).

Clifford Lincoln

Yvon Charbonneau

Le champ de tir de Nicolet (1810 hectares), à lui seul, comporte 7 sites contaminés pour lesquels on aurait dépensé durant les 3 dernières années 223 782 $ pour leur restauration.  Cela ne comprend pas les 95 kms2 (140 km2 selon d’autres sources) du lac Saint-Pierre infestés par 300 000 obus dont 8 000 non explosés.

Curieusement, celui-ci est considéré, selon le répertoire des sites fédéraux contaminés, comme
« Occupation sans intérêt » alors que l’on y trouve des métaux lourds et des substances explosives et qu’on y a fait des dépenses de 1 819 943 $ de 2002 à 2005 pour des études environnementales !

En cours de route, ce Comité de vigilance accepta, à majorité des non-utilisateurs du lac, l’installation de 52 bouées de signalisations qui « décorent », au cours de l’été, le périmètre de la zone CYR 606, en désaccord total avec les chasseurs, pêcheurs et plaisanciers.

En novembre 2003, une nouvelle comparution au Comité permanent de l’environnement à Ottawa permet aux maires de la rive Sud de réclamer la sécurisation du dragage de la rivière Nicolet et des chenaux Landroche et Tardif.  À l’heure qu’il est … ce n’est  toujours pas réglé.  Un projet pilote pour l’enlèvement des obus devait être effectué à l’été 2005.  Mais l’armée a prétexté le trop haut niveau d’eau appréhendé et sa trop grande turbidité pour les plongeurs afin de reporter ce projet aux calendes grecques.

Dernier volet à cette saga 

On a appris récemment que SNC-TEC Lavalin était en pourparlers avec la compagnie américaine General Dynamic afin de vendre  sa fabrique de Le Gardeur. 

L’inquiétude s’est manifestée immédiatement dans la population : est-ce que les Américains vont venir s’implanter au CEEM de Nicolet ? 

Vont-ils poursuivre ou augmenter les 10 000 tirs annuels qui se font toujours sur les terrains  depuis 2000 ?

Ou bien faut-il espérer que cette transaction commerciale aboutisse, à terme, à la fermeture définitive de la base, à sa décontamination et à sa reconversion en zone écologique majeure et récréo-touristique accessible aux citoyens et aux groupes de protection écologique, dans le cadre de la coopérative de solidarité de la Réserve mondiale de la biosphère

Le développement de l’emploi pourra alors se faire, mais cette fois ce ne sera pas pour la destruction durable !

Avant cela, la Défense nationale gardera la responsabilité de décontaminer le site terrestre et de récupérer les 8 000 obus non explosés.

Au cours de 16 ans de combat très patient et déloyal, 17 honorables ministres fédéraux différents (9 à la Défense nationale et 8 à l’Environnement) ont été interpellés.

Les citoyens peuvent-ils espérer la fin de cette saga en profitant du changement de garde à Ottawa ?